01 août 2017

Des lieux, des écrivains

Si les vacances d'été sont l'occasion - quelque peu contrainte - de préparer la rentrée, d'en découvrir, en avant-première,  les publications aimablement fournies, début juin,  par les aimables  éditeurs, elles nous permettent aussi d'échapper aux diktats de l'actualité littéraire et de revenir "gracieusement" sur des lectures échappées à notre vigilance... La surprise n'en est que plus savoureuse

Tel ce bien engageant essai, rédigé de la plume de Jacques Franck -il fut rédacteur en chef du quotidien La Libre Belgique ,  de 1984 à  1996- , nourri de quelque cinq années de voyages à travers les monde et  hôtels marqués du sceau de la littérature, à savoir le séjour "utile" d'écrivains prestigieux.

 

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"Ainsi en va-t-il de la vitesse, elle relance les trains mais raccourcit les voyages."

 D'emblée on sent poindre la douce nostalgie d'un esthète du temps,  d'un homme qui entend restituer à ce dernier sa magie, son éternité, en saisir l'atmosphère , les impressions en évitant de le brusquer.

Du Grand Hôtel de  Cabourg, si cher à Proust - on peut encore en visiter la chambre - au Sacher de Vienne, qui reçut Arthur Schnitzler, John Irving, .. Hôtel Cadogan de Londres  "où la vie d'Oscar Wilde se brisa" , Sils-Maria (Suisse - Engadine) "où Nietzsche voit apparaître Zarathoustra"  au Pera Palace d'Istanbul  qui s'honora des présences prestigieuses de Sissi, Mata-Hari, Jospéhine Baker, Greta Garbo et dont la chambre 411 rappelle les fréquents séjours d'Agatha Christie , .. ce sont dix-neuf lieux d'enchantement que nous dévoile la plume .. enchanteresse de l'homme de lettres, l'homme des voyages dans l'espace et dans le temps. Le critère de la sélection opérée fut qu'au-delà du simple passage desdits écrivains dans l'hôtel, ce dernier  " [eût]été le cadre où une oeuvre avait germé, où une embardée avait infléchi leur destin."

 Je partage avec l'auteur de Méphisto  [NDLR: Klaus Mann]le sentiment qu'une chambre d'hôtel est un espace de liberté, entre l'ancrage trop familer et l'aventure de la découverte, ou du moins sa promesse."

Des lieux, des écrivains, Jacques Franck, essai, Ed. La Renaissance du livre, sept 2003, 256 pp

15 juillet 2017

Madame Zola

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C'est par l'"épisode fondateur " et tragique de l'abandon de son bébé - une "Caroline" de 4 jours - qu'Evelyne Bloch-Dano entame la biographie d' Eléonore Alexandrine as  Gabrielle Meley (1839- 1925) future Alexandrine Zola.  La jeune femme ne pourra plus concevoir d'enfant. Cette stérilité s'accompagne, sa vie durant, d'un sentiment de culpabilité, diffus, latent, difficile à supporter. Qui s'exprimera, faute de mots,  par des maux répétés

Certes.

Il ne faut toutefois pas réduire Gabrielle à cet épisode fondateur, Alexandrine, à sa seule qualité d'épouse d'Emile Zola

Issue d'un milieu modeste, la jeune, fougueuse, sensuelle  et jolie fille- elle pose pour Paul Cézanne - rencontre Emile en mars 1864, l'épouse le 31 mai 1870 - elle a 31 ans - optant de façon définitive, cette fois, pour le prénom d'Alexandrine.  

 Elle épouse l'homme mais aussi la carrière d'écrivain, de journaliste, de proscrit... dont elle sera un pilier fort, indispensable.

Le couple s'écrit, quand il est séparé, de longues missives, tendres et , dans le chef d'Alexandrine, parfumées de cet humour acidulé, pétri d'autodérision dont elle a le secret.

Fine cuisinière, Alexandrine est l'âme de ces soirées de Médan sur lesquelles nous reviendrons amplement.

Coup de tonnerre fin 1891: Alexandrine apprend la liaison de son mari avec leur lingère la charmante Jeanne Rozerot.

Passée la réaction de stupeur, de sidération, de colère abyssale que lui dicte son caractère entier et emporté, Alexandrine composera avec la "bigamie" de son mari, tout le reste de sa vie.

Elle s'attache à Denise et Jacques, les enfants d'Emile et Jeanne, puis à cette dernière, à la mort inopinée, fin 1902, de l'être qu'elles se partagent.

Peut-on être plus généreuse? 

Plus amoureuse? 

Je ne le crois pas; Emile Zola non plus qui ne pourra jamais se séparer d'Alexandrine.. ni de Jeanne.

Soucieuse de respectabilité, Alexandrine saura faire face à une humiliation publique et se laisser guider par la grandeur de son coeur.

Les enfants le lui rendront bien, qu'elle instituera ses légataires universels  (pour moitié avec la Fondation Emile Zola), à son décès, après leur avoir fait adopter le patronyme d'Emile-Zola.

Avec la finesse qui caractérise sa plume, un don d'introspection et d'empathie saisissant, Evelyne Bloch-Dano rend hommage à une bien grande dame.

Une découverte que je vous recommande haut et fort.

Apolline Elter 

Madame Zola, Evelyne Bloch-Dano, biographie, Ed Grasset, 1997, 372 pp ( rééditions en Livre de Poche) 

30 juin 2017

Des pierres dans ma poche

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" Je suis une barre médiane: bien au milieu, pas  devant, pas derrière, pas laide, pas magnifique. Coincée entre Alger et Paris, entre l'acharnement de ma mère à me faire revenir à la maison pour me marier et ma douillette vie parisienne

Être une barre médiane c'est comme un intégriste sans  barbe, un  policier sans moustache, un chanteur de raï sans cheveux. C'est incohérent."

Rappelée à Alger pour le mariage de sa soeur cadette, la narratrice convoque les souvenirs liés à sa famille,  àson enfance, toutes ces " pierres" qui meublent la poche de son habit devenu parisien.  Et de s'interroger sur son identité et la pression maternelle exercée sur son célibat de trentenaire jugé indécent.

On rejoint en là bien des observations autobiographiques jaillies de la plume de Magyd Cherfi et sa "Part de Gaulois"' (chronique sur ce blog) .

Le texte est porté par une plume fluide, coupé de chapitres courts, vifs et parfois lapidaires.

Un deuxième roman soumis également à notre lecture pour le jury du Prix Horizon 2018

Des pierres dans ma poche, Kaouther Adimi, roman, Ed. Seuil, mars 2016, 176 pp

29 juin 2017

Petite fantôme

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 Deuxième roman de Mathilde Alet, Petite fantôme figure parmi les quelque quarante ouvrages soumis à notre jury du Prix Horizon 2018  et à ce titre, une belle découverte.

"Les quelques jours deviennent semaine,  les semaines  s'enchaînent, une, puis deux, puis trois. Elles sont
remplies de mercredis: les avant-mercredis, les après- mercredis et les mercredis. Même les week-ends quittent le calendrier. Les avant-mercredis sont essentiellement consacrés à la crainte du mercredi, et les après-mercredis aux regrets. Le mercredi lui-même est aussi terrifiant qu'un troisième lundi de janvier"

Le mercredi est jour de rendez-vous entre Gil (berte) et Jo(séphine), deux soeurs aux physiques et tempéraments assez dissemblables.. Un projet commun les réunit - mais peut tout autant fissurer leur relation -  qui va générer un contrat incongru:  après s'être vu refuser son premier roman, Gil va en écrire un deuxième qu'elle signera du pseudonyme d'Esther Egova, tandis que Jo, belle et médiatique endossera toute la promotion du roman. Autrement dit, le soeurs fusionnent, le temps de la publication,  leurs identité sous  une seule, celle d'Esther,  avec interdiction à Gil d'apparaître au public. Jo est le "visage" d'Esther, Gil en est la "petite fantôme"

" Mais l'inéluctable destin d'une fissure, c'est l'effondrement"

Analyse intéressante du milieu littéraire, ses us, ses réactions et des mécanismes qui procèdent de la genèse d'une oeuvre, le roman est porté par une écriture sobre, factuelle, agréable.

Petite fantôme, Mathilde Alet, roman, Ed. Luce Wilquin, oct.2016, 152

 

 

20 avril 2017

La course à l'oubli

J'ai failli concourir à cette Course à l'oubli....  Voici un an paraissait ce prodigieux roman; je ne l'ai pas lu,  chroniqué dans les temps : Mea maxima culpa

Qu'à cela ne tienne, c'est décidé, je crée une rubrique "rétro-liseur' - pour les dix ans de votre blog préféré - le roman de Philippe Langenieux en sera l'initiateur


téléchargement (3).jpg La grande force d'Ahmed, c'est cette joie de vivre, cette infinie gentillesse qui s'offre sans calcul ni réserve à tous ceux qu'il rencontre. Il a la victoire généreuse comme d'autres l'ont orgueilleuse. Ce petit champion a un coeur de géant.

 Silhouette fragile, l'agile Algérien Ahmed Boughera El Ouafi débarque en métropole à la fin de la Grande Guerre pour y servir sa mère-patrie, cette France grande, grasse et grise. Il est pur, loyal, d'humeur joyeuse et d'une gentillesse à tout crin.

Engagé comme ouvrier à la chaîne dans les usines Renault de Boulogne-Billancourt, il se découvre une aptitude à la course qui mène le champion inattendu, en 1928 sur la plus haute marche du podium du marathon olympique. Si ce n'est, qu'en ces temps-là, la médaille  d'or lui est décernée à la va-vite dans les vestiaires de l'exploit.

Ses choix de vie, par la suite, ne seront pas heureux, dictés par une confiance trop absolue dans les hommes - ils ne partagent pas tous sa pureté.

 C'est ce destin tragique, poignant, bouleversant que l'essayiste Philippe Langenieux-Villard, ressuscite, comblant de sa plume - soignée- de romancier, les vides nombreux du peu d'archives subsistantes sur la vraie vie de l'athlète.

 Une lecture qui mériterait mention dans les écoles

Et une adaptation au cinéma.

 La course à l'oubli, Philippe Langenieux-Villard, roman, Ed. Héloïse d'Ormesson, avril 2016, 160  pp