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30 novembre 2017

La Disparition de Josef Mengele

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 Il était des principales listes de présélections des prix littéraires.Et c'est sans doute le prix Renaudot qui  lui sied le mieux, reconnaissance d'un roman de facture journalistique par un jury qui se revendique du fondateur de la presse-  j'ai nommé Théophraste Renaudot  (1586-1563) , concepteur de la Gazette ( fin mai 1631)

 Sobre, factuel et précis, le  récit revêt davantage l'allure d'un documentaire  que d'un roman. Le journaliste Olivier Guez a mené une enquête approfondie, nourrie de voyages d'investigation  sur le sujet- l'évaporation de Josef Mengele, le bourreau d'Auschwitz, sitôt la défaite du Reich, sa  vile soustraction aux procès de l'Après-Guerre

La confusion du genre - roman / récit me laisse, je l'avoue, un peu perplexe.

Soit.

Focus donc sur le débarquement en Argentine d'un prénommé Gregor, sorte de dandy moustachu dont le lecteur réalise illico qu'il s'agit du docteur Mengele, l'"ingénieur de la race aryenne" ,  assez  bienvenu, ainsi que ses congénères au pays de Perón : 

"À la fin des années 1940, Buenos Aires est devenue la capitale des rebuts de l'ordre noir déchu. S'y croisent des nazis, des ouachis croates, des ultranationalistes serbes, des fascistes italiens, des Croix fléchées hongrois, des légionnaires roumains de la garde de fer, des vichystes français, des rexistes belges, des phalangistes espagnols, des catholiques intégristes; des assassins, des tortionnaires et des aventuriers: un Quatrième Reich fantôme."

Quelle surprise - oserions-nous parler de déconvenue - de constater la lâcheté, l'insignifiance intrinsèque d'un homme traqué par la crainte d'être démasqué. Le contraste avec l'indicible inhumanité des exactions perpétrés dans le camp d'Auschwitz par un être dépourvu de toute humanité défie l'entendement . " Sous-merde basanée"  le monstre termine sa vie en 1979 - il a 68 ans-  mystérieusement échoué sur une plage brésilienne.

Les jours, les semaines, les mois défilent, ainsi stagne la vie confinée de Mengele au Brésil dans son cachot ouvert sur l'infini et loin des hommes, une vie figée dans un bourdonnement incessant, dans l'alternance des saisons sèches ou bien humides, les ouragans, les chaleurs hermétiques, les pluies languides, cernée de mille-pattes et de serpents, de scorpions et de vers parasites, d'eucalyptus et de jacquiers aux racines entrelacées, monstrueuses pattes de dinosaures.

 A. Elter

La disparition de Josef Mengele, Olivier Guez, roman, Ed. Grasset, août 2017, 240 pp

23 novembre 2017

Un certain M.Piekielny

piekileny.png" C'est en écrivant ce livre que j'ai compris pourquoi La Promesse, que j'avais lue à un âge où l'on est si peu clairvoyant sur soi-même, m'avait à ce point fasciné: ma mère était de la dynastie des Mina, il fallait que le front de son fils fût ceint de lauriers pour qu'elle pût s'en coiffer à son tour. Mais là où Romain s'est mis à écrire pour la sienne, c'est à la fois grâce à la mienne et contre elle que je suis devenu écrivain: ce qui aujourd'hui m'emporte et m'exalte et me tient lieu de vie, c'est à elle, sans doute que je le dois." 

Centré sur la (célèbre) Promesse de l'Aube publiée par Romain Gary en 1960 et celle qu'enfant,  voué à un brillant avenir , il aurait faite à un voisin juif de Vilnius, un certain m. Piekielny de prononcer ses noms et adresse,  chaque fois qu'il rencontrerait des "grands de ce monde" ,  le roman de François - Henri Deserable se fait enquête : il s'agit de retrouver la trace,  sur place et par la consultation des registres d'époque, de ce personnage mystérieux. Ce faisant l'écrivain découvre de troublantes similitudes entre son destin et celui de Romain Gary et double sa recherche d'une quête sur son propre avènement à l'écriture.

Une écriture qu'il possède maîtrisée, brillante.

Qu'il offre,tel un hommage, à l'auteur de La Promesse.

A Elter

Un certain M. Piekielny, François-Henri Désérable, roman, Ed. Gallimard,  août 2017, 321 pp

 

22 novembre 2017

Frère et soeur

" Il appela juste avant d'être amputé de la jambe. C'était la première fois de l'année qu'ils se parlaient.

"Je suis à l'hôpital", dit-il. Et il se mit à pleurer."

Ains'Incipit un roman.. intrigant

Gerritsen.jpgTraduit du néerlandais, il a fait un tabac, aux Pays-Bas, vendu à quelque 650.000 exemplaires.

Déconcertant.

Les relations entre Olivia et son frère Marcus se sont étiolées au fil des années.

Olivia mène sa barque professionnelle et familiale de façon ferme et assurée, tandis que Marcus végète et mène un mou combat contre le diabète.

"Aussi le sentiment qu'Olivia éprouva à l'idée qu'on risquait d'amputer Marcus d'une jambe l'assaillit-il comme un voleur dans la nuit."

Et OLivia de s'interroger sur la solidarité obligée des liens de la fratrie

"Ils étaient tous deux prisonniers de cette position  détestable"

Une interrogation, une culpabilité diffuse, la solution engendrée  qui  pourraient mettre à mal l'équilibre familial

Une radioscopie des relations de la famille

A Elter

Frère et soeur, Esther Gerritsen, roman traduit du néerlandais par Emmanuèle Sandron, Ed. Albin Michel, octobre 2017, 176 pp

15 novembre 2017

Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment)

9782367624464-001-T.jpeg« Nous assistons probablement, et je le souhaite de tout coeur, au passage à un stade éthique supérieur où la pensée humaniste s’émancipe de son cadre anthropocentrique pour s’étendre à tous les êtres sensibles qui peuplent la Terre. Dès lors, faire preuve d’“humanité” ne signifie plus simplement respecter les autres êtres humains, mais tout être vivant, selon son degré de sensibilité et de conscience. La vie s’est exprimée sur Terre à travers une foisonnante diversité.
Puisque l’être humain est aujourd’hui l’espèce la plus consciente et la plus puissante, puisse-t-il utiliser ses forces non plus pour exploiter et détruire ces formes de vie, mais pour les protéger et les servir. C’est pour moi notre plus belle vocation : protecteurs et serviteurs du monde. "

Tel est l'exergue de la lettre ouverte que Frédéric Lenoir adresse, non guère aux animaux mais à ceux qui ont la capacité de les respecter sinon de les aimer: nous.

Partant du constat effrayant de la  surconsommation actuelle de viande et de poisson, de ses  effets néfastes au niveau planétaire et de la maltraitance corollaire des animaux,  le philosophe nous enjoint au respect minimal d'une espèce animale, vivante, fort proche de la nôtre.  Une proximité dont il marque les différences en même temps que les convergences. 

S'il constitue un plaidoyer pour une nourriture végétarienne, l'essai induit, force exemples à l'appui, que la maltraitance des animaux risque de s'étendre à celle des humains.  Le genre de pas abject qu'ont déjà franchi bien des tortionnaires; il suffit de se rappeler la cruelle mémoire des camps de concentration nazis.

A l'inverse, la bienveillance à l'égard des bêtes - si l'on exclut le syndrome de Noé, pathologie d'un attachement excessif à leur égard  - induirait une même attitude à l'égard de nos semblables.

Pour étayer son propos, le philosophe convoque nombre de ses confrères, philosophes, écrivains - Emile Zola, Marguerite Yourcenar, le Pape François -   à travers les temps, citations à l'appui. Il propose des pistes concrètes de respect du règne animal,  introduction d'un code du droit des animaux, d'un label éthique.. qui sont tant de solutions alternatives.

Une réflexion très engageante

Apolline Elter  

Lettre ouverte aux animaux (et à ceux qui les aiment), Frédéric Lenoir, essai, Ed. Fayard, mai 2017, Ed Audiolib, sept. 2017,  lu par Christophe Chêne- Cailleteau,, CD - MP3, durée d'écoute : 2h50 min.
 

13 novembre 2017

Quand la mémoire vous joue des tours

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C'est un roman de la rentrée littéraire

Il a bonne presse je le sais 

Et pour moi, c'est galère

Le titre ne puis me rappeler..

Apolline, Les pensées amnésiques du lundi 

 

06 novembre 2017

Le bal des grands prix (littéraires) Mécaniques du chaos

9782246688310-001-t-1.jpg Pour débuter LA semaine des grands prix littéraires, penchons-nous sur la sélection de l'Académie française, qui chaque année ouvre le bal de la saison. En espérant que le titre ne soit en rien prémonitoire ...

"Nos vies s'organisent souvent selon des cycles mystérieux. On ne les comprend qu'après. Trop tard. Le présent nous demeure souvent indéchiffrable."

Le Grand Prix du roman de l'Académie française, aussi, octroyé à Daniel Rondeau

Mécaniques du Chaos, Daniel Rondeau, roman, Ed. Grasset; août 2017, 464 pp 

02 novembre 2017

Les jours où les lions mangeront de la salade verte

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Nous avions découvert Raphaëlle Giordano en routinologue ( Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une - voir chronique sur ce blog; l'ouvrage sera bientôt adapté au cinéma) , nous la retrouvons avisée burnologue.

Késesa? 

Friande de néologismes et de la mise en scène  romanesque de concepts de bon sens via ce qu'il convient d'appeler des feel good book , Raphaëlle Giordano nous propose désormais  de lutter contre la burnerie, ce fléau  qui pourrit la vie, de ceux qui en sont porteurs ou victimes.

La burnerie, c'est l'arrogance, le manque de conscience de l'autre et partant de respect, de simple courtoisie.  Romane, jeune femme dynamique et par moments, volcanique, a décidé de lui livrer un combat sans merci. Elle anime à cette fin des séminaires pour amener bourreaux et victimes de burnerie à un aimable modus vivendi.

La session qu'elle entame va lui donner corde à retordre, en la personne de Maximilien Vogue,  aussi brillant PDG que pétri d'une burnerie puissante et ancrée...

Le jour où les lions mangeront de la salade verte, Raphaëlle Giordano, roman, Ed. Eyrolles, juin 2017, Ed. Audiolib,  août 2017, texte intégral lu par Léovanie Raud, durée:  8 h55 

 

31 octobre 2017

Lettre d'adieu du Che à ses parents

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La biographie que Jean Cormier consacre au charismatique Che, comprend des extraits de lettres éloquents.

Ernesto Guevara écrivait bien, il était artiste à ses heures.

A ses parents qui n'ont peut-être pas toujours cerné les enjeux de son combat -  on peut les comprendre  - le condottiere adresse une dernière lettre, dont je vous livre un court extrait. S'il n'est pas kamikaze, le Che est prêt à sacrifier sa vie pour son combat en faveur de la liberté:

(...)

Je crois en la lutte armée comme unique solution pour les peuples qui veulent se libérer, et je suis conséquent avec mes croyances.

Beaucoup me traiteront d'aventurier, et j'en suis un, mais d'un type différent, et de ceux qui risquent leur peau pour défendre leurs vérités.

Il se peut que cette fois soit la dernière. Je ne le cherche pas, mais c'est dans le calcul logique des probabilités. Si c'est le cas, je vous embrasse pour la dernière fois. (...)

 Che Guevara- Le temps des révélations, Jean Cormier, essai, Ed. du Rocher 1995,  6e éd.,  augmentée, sept. 2017,  540 pp

26 octobre 2017

Une mère

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"Ma mère n'était pas un exemple. Simplement une personne singulière, d'une joie et d'une puissance de vie admirables. Son souvenir m'accompagne. Qu'il accompagne le lecteur de ce livre, en lui faisant penser à d'autres êtres de cet ordre, et je serai content."

 A Sabine Sobczac, sa mère, décédée début juillet 2016, Stéphane Audeguy rend le plus digne des hommages, traçant sa vie, ses deux mariages et son portrait, sous forme d'une "tendre élégie", mâtinée d'humour mais surtout d'amour.

 Troisième de fratrie, l'écrivain a conscience d'avoir été désiré "fille"; il analyse finement  les répercussions de cette espérance déçue dans les rapports avec sa mère et son propre avènement à l'écriture.

 Des noms successifs de Sobczak, Audeguy et Julienne qui structurent l'histoire de  cette mère et les parties du récit,  jaillit son prénom de "Sabine" , chapeau de la quatrième et dernière partie ,  voie d'accès à la femme, à  son être intime.

Ce faisant, et c'est le motif du titre, de la publication, Stéphane Audeguy, entend, par le biais de la sienne, rendre hommage à toutes les mères singulières. Les nôtres.

 Un enfant admire sa mère; cela n'est rien.Elle se trouve, rétrospectivement, mériter cette admiration ?  Voilà qui est un peu mieux. Et si je me permets de l'évoquer publiquement, c'est pour celles à qui elle ressemble, et pour saluer leur courage

Une mère, Stéphane Audeguy, élégie, Ed. du Seuil, sept. 2017, 160 pp

 

14 octobre 2017

Che Guevara - Le temps des révélations.

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Décédé il y a cinquante ans, le 9 octobre 1967,  Le Che reste La figure emblématique des guérilleros cubains,  des combattants farouches pour  la liberté des peuples. A l'occasion de cet anniversaire, le journaliste, écrivain, grand reporter Jean Cormier a augmenté d'éléments neufs la biographie qu'il lui consacrait en 1995, nourrie alors  de la collaboration d'Hilda, la fille aînée du Che (décédée en 1995) et d'Alberto Granado, l'ami de jeunesse et des grandes traversées à mobylettes. Ce dernier s'est éteint en 2011.

 Médecin, archéologue, écrivain, journaliste, photographe, poète, joueur d'échecs, sportif, il va devenir guérillero, président de la Banque  nationale, ministre, ambassadeur ... Pas de doute, le Che est  pluriel.

 Pas de doute non plus, la valeur n'attend pas le nombre des années. 

Né en Argentine, le 14 juin 1928,  aîné d'une fratrie nombreuse, Ernesto est tôt frappé d'asthme; le mal sera le moteur de son fabuleux destin.  Il justifie sa soif de lectures - qui meublent les nuits frappées de crises et d'insomnies - son activité exubérante.

S'il étudie la médecine,  pour soigner son prochain, il veut surtout partager avec lui cette soif de liberté dont il fait son combat de vie.  La rencontre avec le Cubain  Fidel Castro, au Mexique, le soir du 9 juillet 1955 scelle son intégration dans le Mouvement du 26  juillet et la lutte qui mènera les barbudos à la prise de la Havane, le 2 janvier 1959 et au renversement corollaire du régime de Batista.

Leader incontesté du pays, Fidel Castro offre la nationalité cubaine à son ..fidèle allié, dès le 9 janvier 1959.  Che accède ainsi aux plus hautes responsabilités de l'Etat (Présidence de la Banque nationale cubaine,  attribution du tout nouveau ministère de l'Industrie, ...) Mais l'homme des révolutions ne peut se satisfaire à vie des situations apaisées. Il se sent bientôt appelé vers d'autres combats, au Congo, meutri par le récent assassinat de Patrice Lumumba, en Bolivie, où il sera capturé,  mitraillé de nombreuses balles.

Cette défection à la cause cubaine, qui ne fut qu'un temps la sienne, ne fera pas la joie de Fidel Castro qui rendra publique, le 3 octobre 1965, la célèbre lettre de démission, d'adieu du Che, à vocation strictement posthume..

Une enquête fouillée, minutieuse, qui restitue dans son élan de vie, la grande figure christique du Che

Apolline Elter 

S : Che Guevara- Le temps des révélations, Jean Cormier, essai, Ed. du Rocher 1995,  6e éd.,  augmentée, sept. 2017,  540 pp

04 octobre 2017

Gabriële

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"Nous avons choisi le point de vue de la vie pour raconter celle de Gabriële Buffet"

 Et c'est en effet un portrait particulièrement vivant de leur arrière-grand-mère, Gabriële Buffet (1881-1985) que tracent, à plumes chorales, parfaitement synchronisées,  les soeurs Berest, Anne et Claire.

Jeune fille indépendante, musicienne avertie, Gabriële vit à Berlin, en ce XXe siècle débutant. Elle rencontre l'artiste- peintre d'origine cubaine Francis Picabia, au cours d'un déjeuner familial. Riche, fantasque,  gâté,  amateur de voitures, ..  Francis Picabia (1879-1951) trouve en Gabriële, l'interlocutrice, la muse, la protectrice dont il ne pourra se passer, toute sa vie durant, même s'il multiplie les frasques et infidélités d'une union matrimoniale contractée en 1909.

A l'âge de 27 ans, Gabriële sacrifie sa carrière musicale - prometteuse -  à celle de son mari.Ce sera au même âge que  Vincente Picabia, leur fils cadet, mettra fin à séjours quelques décennies plus tard.. Il était le grand-père des narratrices.

Le couple est insolite, aussi indépendant qu'interdépendant. Son histoire nous mène de Paris à New York, en passant par la Suisse, au coeur des liens tissés avec Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire, Tristan Tzara et les mouvances avant-gardistes de la première moitié du XXe siècle.. Un curieux marché, conclu avec Germaine Everling, maîtresse de Francis Picabia, porte, un temps, le ménage à trois personnes..

La séparation qui advient peu après (en 1919)  n'entamera jamais les liens d'un duo décidément singulier.De son côté, Gabriële  "retournera à New York où elle vivra enfin une relation amoureuse exclusive avec Marcel Duchamp" 

Un récit de vie - plus que centenaire - captivant

Apolline Elter

Gabriële, Anne et Claire Berest, récit, Ed. Stock, août 2017,  450 pp

03 octobre 2017

Le sympathisant

Il faut rendre à César, ce qui est à ....Michel Dufranne

En effet, c'est en écoutant le compte rendu de lecture si élogieux de notre confrère (mardi 26 septembre dernier, au cours de l'émission "Entrez sans frapper", que je me suis précipitée dans la lecture, quasi d'une traite -j'exagère  - de ce roman, attributaire du prestigieux Prix Pulitzer 2016. 

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Son auteur est vietnamien d'origine: Viet Thanh Nguyen est né  en 1971 et a fui SaIgon, quatre ans plus tard, avec sa famille pour les Etats-Unis.  Il signe un premier roman aux allures de confession, de conditionnement psychologique, d'espionnage et même de contre-espionnage....

Mandaté par la Corée du Nord, le narrateur s'est infiltré dans l'armée du Sud et la fuite de ses dignitaires pour les Etats-Unis. Il débarque ainsi en Californie.

De ce regard double et partant ...louche, il observe l'accueil - mitigé - réservé par les Américains aux siens - ouI mais sont-ce vraiment les siens?   - leur phobie du communisme, se moquant subtilement - et avec force détails - de leur mode de vie. 

Qualifié de "multi-couches" par notre confrère, le sympathisant est un texte bavard. Aucun détail n'est laissé au hasard. Il imprègne  la lecture d'une atmosphère trouble - c'est son paradoxe - diantrement efficace, rendant  sa synthèse..ardue.  C'est voulu.

 A Elter

Le sympathisant, Viet Thanh Nguyen, roman, traduit de l'américain par Clément Baude, Ed. Belfond, août 2017, 504 pp

Entrez sans frapper dans  la chronique de Michel Dufranne ( 26 septembre 2017) : https://www.rtbf.be/auvio/detail_viet-thanh-nguyen-prix-pulitzer-2016?id=2259030 

 

02 octobre 2017

Abîme

 

9782234069282-001-T (1).jpeg"L'archive est un gouffre, c'est une spirale à l'attraction de laquelle il est impossible de résister 

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, essai, Ed. Stock, août 2017, 176 pp

 

 

 

28 septembre 2017

Mon autopsie

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Il est vrai que Jean-Louis Fournier n'avait jamais publié d'autobiographie. Du moins à ma connaissance.

Certes, dans ses précédentes publications,  il avait évoqué chacun des membres de sa famille,  ses fils, sa fille, sa femme, sa mère ( Où on va Papa?  La servante du Seigneur, Veuf, Ma mère du Nord)

Il était temps, pour lui,  de passer à table; il choisit celle de l'autopsie.

Plus tard, dans mes livres, j'ai essayé de rire de tout.

De la grammaire, de l'alcoolisme de mon père, de l'hypocondrie de ma mère, de mes enfants handicapés, de ma vieillesse et j'ai voulu rire de ma mort."

En bon pudico-humoristico-cynico personnage, il ne peut s'imaginer qu'à 'imparfait - tout un programme - à savoir mort et livré au scalpel de la jolie et désirable Egoïne, étudiante en médecine. 

Le travail opéré sur chacun de ses membres, rendus marron par l'immersion dans un bain de formol, sera prétexte à une série de chapitres thématiques, courts, vifs et sautillants, peuplés de souvenirs et réflexions touchantes, saugrenues, véritable  dialogue de sourds entre les mondes des vivants et des morts, incarnés par chacun des protagonistes

 Un roman incisif - on pouvait s'y attendre, à l'humour aussi chirurgical - pardonnez la piètre métaphore - que dérangeant.Car oui, il est dérangeant d'aborder le thème de sa propre mort, de livrer au lecteur, les confessions et trésors d'une vie, d'un corps,.. en pièces détachées. 

Un  humour cynique - à la Pierre Desproges, son ami, qui est pour le (bientôt) octogénaire un "dérapage contrôlé'.  Un humour épicé d'un sens de la formule, des métaphores, toujours aussi décapant

 Un humour qui vire parfois à la Philippe Geluck. Celui d'un autopsié qui s'"ennuie mortellement"

Somme toute, ce sont là tous des compliments

A Elter

 Mon autopsie, Jean-Louis Fournier, roman, Ed. Stock, août 2017, 196 pp

27 septembre 2017

Centenaire du décès d'Edgar Degas

9782234069282-001-T.jpeg Fasciné par l'univers de la danse  - sous toutes ses coutures et même les plus inavouables d'esclavagisme imposé aux fameux petits rats de l'Opéra - Edgar Degas, décédait, voici cent ans tout juste -  le 27 septembre 1917 - presque aveugle, ermite, atrabilaire.

Il laisse de lui un parfum de mystère -de génie aussi - de sympathie difficile à imposer..

Camille Laurens s'est attachée à  en cerner le  portrait complexe,  par le biais d'une sculpture controversée, La petite danseuse de quatorze ans (1881) . Je vous engage à découvrir l'essai qu'elle lui a consacré à l'honneur de notre blog, tout le week-end écoulé

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurent, essai, Ed. Stock, août 2017, 176 pp

26 septembre 2017

Mardi-tes-moi , Charles

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 Nous évoquions, le 31 août dernier, les 150 ans du décès de Charles Baudelaire ( 1821-1867) (voir billet sur ce blog) 

L'anniversaire est prétexte à la publication d'une biographie aussi intéressante, que fouillée et instructive, sous la plume vivante de Marie-Christine Natta, spécialiste du dandysme.

Dandy, le poète l'était, dans son habillement, son comportement, sa quête du Beau.  Atteint de "déménagite" aiguë  -  pour échapper à ses créanciers - Baudelaire fut un prolixe épistolier. L'angle d'approche de la biographie fait généreuse part à sa correspondance pour la grande joie de notre blog. Les lettres à sa Maman, veuve en deuxièmes noces du Général Aupick, sont une source sûre et passionnante d'accès à l'âme d'un être complexe, souvent inquiet, toujours désargenté.

Précieux  et assez inédit aussi - je pense - ce focus sur l'amitié qui lie le poète à son éditeur,  Auguste Poulet - Malassis et le merveilleux dévouement de ce dernier à la cause de l'auteur controversé des Fleurs du Mal.

C'est dit, ce sera fait, nous plaçons l'étude de la correspondance du poète, critique d'art, et grand ami ..des Belges, au programme d'une prochaine année de cours épistolaires.

Soyez remerciée, Marie-Christina Natta, pour ce travail d'investigation colossal

Nous vous reviendrons

Apolline Elter

Baudelaire, Marie-Christine Natta, biographie, Ed. Perrin, août 2017, 896 pp

 

 

 

23 septembre 2017

La petite danseuse de quatorze ans

Ainsi Degas franchit-il, avec cette sculpture, une double frontière symbolique: celle de la bienséance et celle des règles académiques de l'art. Il accomplit une révolution à la fois morale et esthétique, il brise les tabous.

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Bronze posthume d'Edgar Degas (1834-1917) - entendez par là que la statuette végétait à l'état de cire en son atelier,  que c'est Albert Bartholomé, son fidèle sculpteur qui en tira les bronzes -  La petite danseuse de quatorze ans a d'emblée diffusé un parfum de scandale et fait couler des rivières d'encre.

Sa première exposition date d'avril 1881, au Salon des Indépendants.  Le visage disgracieux de la fillette  - une certaine Marie Geneviève Van Goethem - le port d'un tutu de gaze et de tulle et d'une chevelure - de poupée - spécialement commandée pour l'occasion, la nudité crue habillée,  l'aura de misère qui se dégage de l'oeuvre... offusquent la bienséance .. tant que l'hypocrisie ambiantes.

Car sous le mythe du " gracieux petit rat de l'opéra " se révèle une réalité glauque de libertinage, pédophilie,  imposés à des enfants issus de milieux misérables.

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Fascinée par le bronze dont on peut admirer un exemplaire au musée d'Orsay, la romancière Camille Laurens a mené un travail d'investigation de longue haleine - deux années - et de grand intérêt, pour comprendre les motivations de l'artiste : Edgar Degas voulait-il provoquer le public, le sensibiliser à une réalité choquante, dénaturant de la sorte sciemment le vrai visage de son modèle? 

Cette enquête au coeur de la création permet de mieux cerner la place de Degas au sein du mouvement impressionniste. En imposant ainsi une réalité crue et sans filtre, le sculpteur offre à sa réalisation une place à part , qui tient davantage de l'oeuvre naturaliste.

Elle permet au lecteur d'approcher une réalité sociale perverse - la statut de petit rat -  et l'épreuve que constituent les séances de pose, sous le regard clinique quand il n'est cruel de l'artiste un peu ermite, grandement énigmatique qu'est Degas.

 Une approche ..fascinante

Apolline Elter

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, essai, Ed. Stock, août 2017, 176 pp

 

20 septembre 2017

Une jeunesse de Marcel Proust - Enquête sur le questionnaire

9782234075696-001-T.jpeg "  Je  n'oublie pas qu'à l'origine de mon projet il y a cette interrogation: le «question-
naire de Proust» est toujours présenté et analysé seul. Qu'en est-il quand on compare les réponses de Marcel à celles de ses congénères? Est-il vraiment si exceptionnel? Sa singularité saute-t-elle déjà aux yeux?" 

C'est à une démarche inédite,  partant, primordiale, que se livre Evelyne Bloch-Dano, biographe chère à notre blog: analyser les réponses de Marcel Proust à ce "fameux" questionnaire -  qui portera son nom même si l'écrivain n'en est pas le concepteur - dans le contexte exact de sa rédaction et d'une datation portée au 4 septembre 1887. Marcel Proust avait seize ans quand il remplit aimablement l'album " Confessions" que lui tendait sa jeune amie, Antoinette  fille de Félix Faure, futur Président français. Les questions étaient rédigées en anglais -  souvenez-vous, nous l'avons évoqué:  Camille Claudel se prêtera elle-même, avec facétie,  au jeu de questions que lui soumet son amie anglaise Florence Jeans, fin des années '80.  Marcel Proust y répond en français avec une maturité qui d'emblée le distingue des camarades de son âge  et de leurs questionnaires passés sous la loupe vigilante de la biographe.

L'enjeu de l'enquête, longue et minutieuse, est donc de taille qui nous permet de discerner la singularité qu'affiche l'adolescent Proust et les germes de thèmes que nous retrouverons dans La Recherche.  C"'est certain, ces réponses sont formulées à une période-clef, capitale,  de son évolution: celle d'un adolescent bousculé par ses condisciples et les questions identitaires, sexuelles qui le taraudent.  Nous devons à André Berge,  fils d'Antoinette Faure, la découverte providentielle, en 1924,  de l'album de sa mère et la confirmation par cette dernière de l'auteur du questionnaire.

Quelques années plus tard, Marcel Proust répondra à un second questionnaire qui paraîtra sous la forme de Confidences de salon. Le fac similé en est reproduit en fin d'essai.

Nous associant à une démarche - et ses tâtonnements- empreinte de rigueur et d'honnêteté intellectuelle, Evelyne Bloch-Dano nous ouvre une voie d'accès fondamentale à la jeunesse de Marcel Proust.

Apolline Elter

Une jeunesse de Marcel Proust- Enquête sur le questionnaire,  Evelyne Bloch-Dano, essai, Ed. Stock, septembre 2017, 288 pp

 

16 septembre 2017

Aristocrates rebelles

Le décLes aristocates rebelles.jpgès accidentel  de Gonzague Saint Bris, au début du mois d'août, confère à l'essai une allure testamentaire inopinée.  Car bien sûr il en est,  lui, de ces aristocrates pour qui la notion de service et de liberté priment celle de privilèges: il est un  petit-fils des comte et comtesse Jean Saint Bris, résistants, respectivement  décédés, à cinq jours d'écart, en décembre 1944, aux camps de  Gross-Rosen et de Ravensbrûck -

'L'aristocrate est noble parce qu'il sert les plus belles causes avec honneur. Il perd son panache et son statut quand il tombe dans la pire des servitudes, celle de la cour. L'aristocrate est lui -mêrne lorsqu'il est libre, encore plus lui-même lorsqu'il est rebelle. L'aristocrate est fidèle à ses valeurs lorsqu'il reste et qu'il résiste, il est encore dans la ligne de son idéal lorsqu'il fait le choix de partir pour la bonne cause."

C'est à cette définition non paradoxale de rébellion que vont répondre ces quelque vingt-quatre portraits d'aristocrates , qui du XVIe siècle de Saint-Louis de Gonzague au XXe siècle beauvoirien  vont défiler une vie dense et riche, sous la plume alerte, tellement vivante du regretté passeur d'Histoire.

Olympe de Gouges, Germaine de Staël, George Sand, Isabelle de Bragance, Simone de Beauvoir  et même Sissi, sont pionnières de cette vision de femme forte, assumée,  qui mit tant de siècles à s'installer.  Leurs portraits sont flamboyants. A l'instar de ceux du marquis de La Fayette, Lord Byron, Alphonse de Lamartine,  Léon Tolstoï, Henri de Toulouse-Lautrec, Winston Churchill,  Antoine de Saint-Exupéry, Luchino Visconti et Nelson Mandela ,  le "Gandhi", sud-africain qui a payé sa rébellion de quelque vingt sept années de prison.

Une galerie de portraits, assortie d'un essai, de très noble facture

Apolline Elter

Aristocrates rebelles, Gonzague Saint Bris, essai, Ed. Les Arènes, août  2017, 336 pp

15 septembre 2017

La rentrée en Pavillon

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C'est dit, c'est fait

Frais pomponné

Astisqué, rutilant

Tambour de porte battant

Le Pavillon a redémarré

Ses joyeuses tablées

Elles se déclinent en ses murs

Pour la région de Namur

 

Voici la liste des ouvrages soumis à la potentielle lecture de ses aimables participants

 Côté romans 

  • Le jour d'avant, Sorj Chalandon
  • Le Déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus
  • Je suis Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaïm
  • Mon autopsie, Jean-Louis Fournier
  • La gloire des maudits, Nicolas d’Estienne d’Orves
  • L’empereur à pied, Charif Majdalani
  • Légende d’un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant
  • Frappe-toi le cœur, Amélie Nothomb
  • Bakhita, Véronique Olmi
  • Votre commande a bien été expédiée, Nathalie Peyrebonne
  • Point cardinal, Léonor de Recondo
  • L’étoile jaune de l’inspecteur Sadorski, Romain Slocombe

 

Côtés essais, biographies 

  • Baudelaire au pays des singes, Jean-Baptiste Baronian
  • Colette et les siennes, Dominique Bona
  • Une jeunesse de Proust, Evelyne Bloch-Dano
  • « Je me promets d’éclatantes revanches », Valentine Goby
  • Marcher à côté de ses pompes, Catherine Guennec
  • La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens
  • Yourcenar, carte d’identité, Henriette Levillain
  • La Fontaine, une école buissonnière, Erik Orsenna
  • Aristocrates rebelles , Gonzague Saint Bris

 Lectures audiolvresques 

 

  • Raison et sentiments, Jane Austen
  • Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun
  • Article 353 du code pénal, Tanguy Viel

 Sans oublier notre séquence ; Rétro-liseur 

  • Des lieux, des écrivains, Jacques Franck
  • Moura, La mémoire incendiée, Alexandra Lapierre

14 septembre 2017

Je suis Jeanne Hébuterne

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"Mon corps se dérobe, mon âme vagabonde, entièrement aspirés pour n'exister qu'immobiles et figés sur les tableaux de Modigliani"

             Un récit court pour épouser de l'intérieur la courte vie de Jeanne Hébuterne ( 1898 - 1920) compagne et muse d'Amedeo Modigliani, tragiquement interrompue, par défenestration, le 26 janvier 1920. Amedeo s'est éteint l'avant-veille, frappé par une méningite tuberculeuse. Enceinte de huit mois accomplis, Jeanne se jette du  cinquième étage de l'appartement de ses parents, rue Amyot

             Née le 6 avril 1898, à Galluis,  au sein d'une famille de petite bourgeoisie catholique,  Jeanne suit des cours de peinture à l'académie Colarossi, dont la section sculpture a accueilli la jeune Camille Claudel  bien des années auparavant. Son frère André, peintre paysagiste,  au front, en ce début de 1917, l'a introduite parmi les artistes de Montparnasse. Jeanne y rencontre Amedeo, le coup de foudre est immédiat.  La "gentille fille sage" à son papa ne résiste pas à cette renaissance qui la propulse nue sous le regard d'Amedeo Modigliani,  ce 16 février 1917

             Fondue en Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaïm se substitue à la protagoniste, adoptant le "je"  du journal intime, de la confidence, intégrant çà et là l'intervention "off"  d'André, la voix moralisatrice qui la ramène à la réalité et qui s'estompe au fil des mois.

La jeune femme restée trop bourgeoise aux yeux de son amant, devenue gitane à ceux de ses parents, mène une vie de bohême et souvent de misère au sein d'une avant-garde artistique par trop imbibée d'alcool

              "Mes phalanges raides agrippent la pierre granuleuse du parapet. Une pellicule de neige s'est déposée au fil de la nuit. Le tic-tac de l'horloge rythme le va-et-vient de mon corps au-dessus du vide. "

 Je suis Jeanne Hébuterne, Olivia ELKAÏM, roman, Ed; Stock, * août 2017,  248 pp

 

13 septembre 2017

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski

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 La séquence chronologique des chroniques, offre parfois de bien troublantes confrontations.  

Après avoir évoqué, la semaine passée, le personnage lumineux de Charlotte Delbo (Je me promets d'éclatantes revanches, Valentine Goby) , je vous propose de passer de l'autre côté de la barrière - je vous préviens, ce n'est pas confortable - et de nous glisser dans le mental d'un vrai salaud, j'ai nommé Léon Sadorski, inspecteur principal adjoint chef du Rayon juif de la 3e section de la direction générale des Renseignements généraux et des Jeux.

D'aucuns reconnaîtront en ce sinistre personnage l'inspecteur consciencieux, fonctionnaire- modèle de L'Affaire Léon Sadorski (Romain Slocombe, Ed. Robert Laffont, août 2016) lequel est investi d'une double mission en ce début du mois de juin 1942: veiller à la stricte observance du port de l'insigne juif - en application de la circulaire n° 140-42 du 6 juin 1942 - et retrouver les auteurs d'un attentat perpétré dans un café.

" Sadorski n'aime  pas plus les amis des Juifs que les vrais Juifs. "

S'il est instructif de cerner, de l'intérieur, la logique antisémite, pétainiste, anti-communiste et la puissante désinformation qui induisaient une certaine "orthodoxie" française, l'intrusion dans le mental pervers de Léon Sadorski rend la révélation de ses exactions particulièrement dérangeante.  D'autant qu'il use de son statut pour assouvir ses pulsions sexuelles, flirter avec la pédophilie et la confiance absolue que lui voue Julie Odwak, une jeune fille juive de 15 ans. Qu'il se fait passer pour un résistant.

Et le lecteur de se voir confirmer le rôle actif, zélé  des milieux pétainistes dans la dénaturalisation de leurs concitoyens et les rafles abjectes dont la tristement célèbre rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942.

Une lecture dont on ne sort indemne

Un véritable exercice d'équilibriste dans le chef de son auteur.

L'accomplissement  utile d'un devoir de mémoire.

A. Elter

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski, Romain Slocombe, roman Ed. Robert Laffont - coll. La bête noire - août 2017, 592 pp

 

10 septembre 2017

La gloire des maudits et .. du roman

NEO.jpgtheiere-design-eva-solo-1l-rouge-1.jpgNous vous livrions chronique, hier; voici l'extrait jouissif  qui préfigure la construction d'un roman, si ce n'est celle de La Gloire des maudits 

Ah, Gabrielle ! Je vous souhaite de connaître un jour la jouissance intime, absolue, de cette écriture de l'aube. C'est l'instant où tout est possible, où le monde balbutie, où le langage n'existe pas encore. Tout est affaire de regards, d'intuitions, d'idées confuses. Nous sommes dans le grand magma qui a précédé les mots.  Il faut alors extraire un cocon de lave, puis le muer en phrases, en pays, en personnages. Il perd déjà de son innocence mais il est grisant. Et, jour après jour, ces pages deviennent des chapitres, ces chapitres des parties, ces parties un volume. Et bientôt le livre existe, et ce monde que vous  croyiez à vous seul réservé ne vous appartient plus et prend le nom de roman ...

La gloire des maudits, Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 528 pp

09 septembre 2017

La gloire des maudits

NEO.jpgSommes-nous au coeur d'une imposture littéraire? 

La célèbre Sidonie Porel, pressentie pour l'attribution du  prix Nobel de Littérature - ne cherchez pas,  elle n'a pas existé - est-elle bien l'auteur de la saga magistrale, Les Deux France ou s'est-elle approprié le fruit d'un travail de couple, après éviction de  Léon Drameille, son amour de jeunesse.

C'est la question qui parcourt le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves, bien vite taraude le lecteur.

Pourquoi Léon Drameille rompt-il un long silence, en ce début de l'année 1955 , entreprend-t-il Gabrielle Valoria, une inconnue, d'un véritable feuilleton épistolaire?  La jeune femme traîne une " culpabilité fantôme '  depuis la Libération, depuis qu'elle a vu exécuter son père Enrique , condensé expiatoire du comportement de ses pairs.  Elle assume  aussi de lourds soucis financiers et la charge de son jeune frère, Simon..

C'est beaucoup pour une seule personne , fût-elle la protagoniste du récit

Alors Léon Drameille lui propose contrat: Gabrielle doit entrer en contact avec Sidonie et la démasquer. Aussi aisé qu'un numéro de haute voltige

Oui mais...

Réalisant que Gabrielle est la fille d'un de ses anciens amants, Sidonie lui propose à son tour un " contrat affreusement malhonnête" à savoir rédiger sa biographie.

Voici notre protagoniste investie d'une mission d'agent double 

Il va falloir jouer serrer, d'autant que Marie, la bonne de Sidonie, ne voit guère d'un bon oeil l'incursion de la biographe en la " Cour de Rohant."

D'autant que la personnalité de Sidonie est fascinante, envoûtante...

Que le lecteur fasciné, subjugué,... se laisse prendre aux rêts d'un récit addictif,  doté de rebondissements savamment dosés et d'une tension dramatique imparable.

Personnages vrais et  de fiction - on croit reconnaître Colette sous certains traits d'une Sidonie dont elle partage, avec Gabrielle, le prénom  - se côtoient et s'affrontent, à la grande jubilation de l'auteur..et du lecteur.

 Apolline Elter

La gloire des maudits, Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 528 pp

07 septembre 2017

"Je me promets d'éclatantes revanches"

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 Récemment révélée au grand public par l'attribution, fin 2016,  du prix Femina de l'essai à sa biographe, Ghislaine Dunant ( Charlotte Delbo, La vie retrouvée, Ed. Grasset, août 2016, 608 pp) Charlotte Delbo (1913-1985)  résistante communiste, internée aux camps d'Auschwitz et de Ravensbrück,  avait très peu de chance de survivre, du moins moralement, à l'enfer concentrationnaire.  Elle perd son mari, Georges Dudach, fusillé fin mai 1942, quelques semaines après leur arrestation conjointe, le 2 mars 1942,  et connaît, au sortir des camps,  quelques épisodes de dépression.

Mais elle choisit de se tourner vers la vie,  de s'offrir d"éclatantes revanches " comme elle le promet dans une lettre adressée à Louis Jouvet, peu après sa libération. Elle le fait, construit une oeuvre rare,  puissante, singulière, cathartique, englobant en cette sorte de testament littéraire, ses pairs, compagnons de l'enfer.

Quitter Auschwitz par l'écriture

Entrée en contact avec l'écrivain lors de la rédaction de son suffocant  Kinderzimmer (roman, Ed. Actes-Sud, 2013), Valentine Goby est saisie par la puissance verbale de son écriture, d'un travail sur la langue qui tente de nommer l'indicible, de s'en affranchir, de témoigner pour ses compagnes non "Revenue[s] d'entre les morts'.

"Auschwitz y surgit en textes souvent courts, scènes tantôt hallucinées, tantôt d'une sidérante acuité, sensations vives, poèmes, récits du retour déclinés à la façon d'une litanie. C'est une mosaïque de visions stroboscopiques, de sons sans raccords, qui en dépit de la monotonie du décor, la boue, la neige à l'infini, ne forment jamais complètement paysage. La glace. Le ruisseau. La civière, les mortes tête pendante. L'appel. La tulipe à la fenêtre d'une maison isolée. Le block. La soif. La terre au fond des tabliers. Un râle, la nuit. Auschwitz est une expérience du fracas restituée tesson après tesson, et l'écriture une entreprise d'ordre archéologique." 

L'essayiste, romancière, balise sa démarche, le processus de sa quête - c'est par la non-juive Charlotte Delbo que la non-juive et partant, peut-être moins "autorisée",  Valentine Goby a accès à Auschwitz - et d'une révélation sidérante de solidarité:

"C'est mon voyage et non le sien. Je ne détiens aucune clé, j'ignore bien des motifs souterrains, des intentions silencieuses, conscientes ou inconscientes de Charlotte Delbo, j'émets seulement des hypothèses. Je cherche des clés moins en elle qu'en moi. Ce que j'écris, c'est un regard. Une tentative de décryptage du processus intime à l'œuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant, qui nous relie l'un à l'autre, l'une à l'autre; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie."

Une solidarité qu'on retrouve -  du moins, je le crois, en infusant les extraits présentés - dans l'écriture même de cet hommage,  de cette rencontre d'âmes.

Qui en saisit les paradoxes, les côtés dérangeants:

"Jusqu'à la lecture de Charlotte Delbo, ces heures passées sous les néons de la bibliothèque Clignancourt, j'aurais juré aussi qu'un déporté était toujours mort à lui-même, en dépit de toute volonté. C'est une des raisons pour lesquelles l'écriture de Charlotte Delbo dérange: par sa grâce, elle peut refuser de vivre en victime."

Apolline Elter

"Je me promets d'éclatantes revanches" Une lecture intime de Charlote Delbo, Valentine Goby, essai, Ed. L'Iconoclaste, 30  août 2017, 192 pp

 

06 septembre 2017

Frappe-toi le coeur

Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie.
C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; 

 s'exclame le jeune Alfred ( de Musset 1810-1857) dans une de ses Premières poésies, adressée à un mystérieux Edouard B.Frappe-toi-le-coeur.jpg

Un (presque) hémistiche que la célèbre romancière fait sien, projetant le lecteur au...coeur d'un des romans les plus impitoyables qu'elle ait écrits.

Un roman qui commence tel un conte de fées, autour de Marie, une jeune beauté provinciale de 19 ans - en 1971 - convaincue que ses atouts la destinent  à un avenir aussi jouissif que la jalousie qu'elle suscite en son entourage.

Le jour neuf promettait des événements dont elle ignorait la nature. Elle chérissait cette impression d'imminence." 

Mariée un peu trop hâtivement à Olivier,  jeune et beau pharmacien du cru, Marie accouche tout aussi prestement d'une ravissante Diane et d'une indifférence abyssale envers le fruit de ses entrailles.

" C'est fini . J'ai 20 ans et c'est déjà fini. Comment la jeunesse peut-elle être si courte "

Et la jeune femme de développer, en même temps qu'un certain bovarysme,  une insidieuse et féroce jalousie envers sa délicieuse petite fille, laquelle nourrit  a contrario envers sa "déesse"-mère un sentiment d'amour absolu.

Les naissances de Nicolas mais surtout de Célia que Marie étouffe d'un amour démesuré vont exacerber le sentiment d'injustice, la souffrance infligés à son aînée:

"  Diane cessa d'être un enfant à cet instant. Pour autant, elle ne devint ni une adulte ni une adolescente: elle avait 5 ans. Elle se transforma en une créature désenchantée dont l''obsession fut de ne pas sombrer dans le gouffre que cette situation avait creusé en elle."

 Peut-on survivre à une telle carence affective, à un tel manque d'amour maternel? 

La réponse est oui.

Devenue cardiologue, Diane offre ses brillantes aptitudes au service d'Olivia Aubuisson, maître de conférences dont elle booste la carrière, tandis qu'elle emploie tout son coeur à entourer celui de Mariel Aubuisson, la fillette chêtive et délaissée du futur professeur de cardiologie.  La boucle de l'enfant trop peu, si mal aimé est ainsi scellée, celle de la jalousie aussi et des relations hautement toxiques dont Diane est l'inévitable cible.

Il est des coeurs frappés d'aucun génie

Qui dans leur vaine béance

N'offrent de nid qu'à la jalousie

Ou la cruelle indifférence.

Apolline Elter

Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 170 pp

02 septembre 2017

Le déjeuner des barricades

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Hôtel Meurice,  mercredi 22 mai 1968

Rien ne va plus au sein du prestigieux palace de la Rive droite. Entraîné dans la mouvance des événements de mai, le personnel a décidé d'en destituer le directeur et de prendre les rênes de l'établissement.

C'est le principe de l'autogestion

C'est le monde à l'envers

"Il fallait que cela arrive un jour, commente Denise, que le drame ne prend jamais au dépourvu.

Certes l'hôtel a connu d'autres vicissitudes. Réquisitionné par l'Occupant, de septembre 1940 au mois d'août 1944, il est le Quartier général du ..Général von Choltitz, lequel évite in extremis à Paris de brûler en désobéissant à un Hitler, frappé de délire et de grande colère.

Et voici qu'à nouveau Paris se consume sous les feux de la révolte; la disette est à ses portes qui ne permet plus aux lieux de prestige de s'approvisionner dignement.

Quand on songe que l'hôtel accueille en ses cent soixante chambres des hôtes aussi prestigieux que la milliardaire américaine Florence Gould- elle séjourne à l'année dans la suite 250-252-254 - Salvador, Gala Dali et Babou,  leur charmante panthère de compagnie - dans la suite 108-110-  J. Paul Getty, débauché de la concurrence,  on se dit que, direction décapitée,  hiérarchie inversée ou pas, il faut tout faire pour continuer à satisfaire cette clientèle de choix

D'autant que c'est précisément aujourd'hui qu'e lieu la remise du Prix Roger-NImier, parrainé par la milliardaire,  laquelle entend que tout se déroule comme d'habitude.

Comme il manque des convives - Paris congestionné oblige - il est décidé de faire appel aux ressources locales, le Maître, bien sûr, mais aussi,  et d'une autre facture,, un charmant notaire - honoraire - de Montargis, j'ai nommé, Maître Aristide Aubuisson. Après avoir mené une vie austère et exemplaire, au service de sa clientèle, l'homme de loi vient de se découvrir un cancer fulgurant; il a décidé d'écouler, au Palace, ce qui lui reste de vie et de liquidités.  Honoré d'être convié au prestigieux déjeuner littéraire, Aristide se précipite dans la première librairie ouverte - c'est un exploit - aux fins d'y acquérir le roman du jeune auteur primé: Place de l'étoile d'un certain Patrick Modiano.. inconnu au bataillon

"C'est Lucien Grapier qui, le premier, a compris que cet immense jeune homme brun, aux allures de gazelle égarée, doit être le lauréat que tout le monde attend."

Mêlant, d' un humour caustique, efficace, irrésistible, un sens aigü de l'observation sociologique, de la conscience professionnelle et des vanités sympathiques, Pauline Dreyfus revisite, en mode de comédie urbaine, les célèbres Jours des fous et fêtes du  Prince Carnaval de l'époque médiévale.

Une satire très réussie, parsemée de sentences savoureuses.

Puissiez-vous vous en délecter autant que je l'ai fait...

Apolline Elter 

 Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus, roman, Ed. Grasset, août 2017, 232 pp

 Billet de faveur

AE : parmi toutes ces vanités que vous fustigez plaisamment, se dégagent au moins deux êtres qui ne trichent pas. Patrick Modiano, le lauréat du prix et Maître Aubuisson, le notaire dont vous tracez un portrait  affectueux  ..  C’est un des rares vrais lecteurs présents autour de la table Ce n’est pas fréquent d’avoir de la tendresse pour les représentants de cette profession :

 Pauline Dreyfus :  L’important n’est pas tant sa profession –encore que je n’ai rien contre les notaires !- mais son côté provincial (il vient de Montargis), et le fait qu’il soit très malade : il est le seul convive ébloui par ce déjeuner, celui qui n’est pas blasé comme tant de Parisiens, celui qui veut savourer chaque instant du feu d’artifice. Il a la délicatesse d’aller acheter le livre du lauréat avant le repas, pour pouvoir lui poser des questions, il réclame un autographe à Dali, il trouve l’hôtesse délicieuse alors que les autres invités la snobent. Bref, Aristide Aubuisson est le contrepoint des autres personnages qui sont frivoles, vaniteux et assez médiocres. Vous l’aurez compris : je l’aime beaucoup !

 AE : Patrick Modiano s’est vu décerner les prix Roger-Nimier en 1968. Pour autant, le « déjeuner des barricades » a-t-il bien eu lieu ?

Pauline Dreyfus : Ce roman mélange la fiction et la réalité mais le point de départ est authentique : le déjeuner des barricades a vraiment eu lieu, en ce 22 mai 1968 où le pays était paralysé par la grève générale et l’hôtel Meurice occupé par son personnel. Patrick Modiano se souvient encore des lustres clignotant à cause de la grève qui était aussi suivie chez EDF. Si beaucoup de rebondissements sont le fruit de mon imagination, c’est bien ce jour-là, dans cet endroit-là, que le futur prix Nobel a reçu sa première consécration littéraire.

30 août 2017

"Je me promets d'éclatantes revanches"

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 "La femme qui m'a révélé Charlotte Delbo revenait d'entre les morts. Je me souviens de l'instant où Marie-José Chombart de Lauwe, ancienne résistante et déportée à Ravensbrück, a prononcé son nom. Elle est assise sur une chaise dans sa maison d'Antony, les coudes relevés sur la table à manger, menton posé sur ses doigts enlacés, ses yeux gris épinglés aux miens. Le soleil de septembre couronne ses cheveux d'une lumière d'opale."

Ains'Incipit  la "Lecture intime de Charlotte Delbo" , magistrale et poignante,  qu'opère Valentine Goby à travers l'oeuvre de la résistante, rescapée des camps d'Auschwitz et de Ravensbrück,  décédée en 1985. L'essai paraît ce jour; je vous  le recommande vivement et en livre chronique la semaine prochaine.

"Je me promets d'éclatantes revanches" Une lecture intime de Charlote Delbo, Valentine Goby, essai, Ed. L'Iconoclaste, 30  août 2017, 192 pp

 

29 août 2017

Point cardinal

titre_183.gifLaurent est femme.  Il est cette femme,  qui vit en lui et se  prénomme Mathilda. Laquelle s'épanouit quand il se travestit, se produit au Zanzi.

Cependant Laurent est marié - à Solange - il est père de famille - Thomas, seize ans et Claire, treize ans - et mène une carrière de cadre de la plus classique facture.

Alors il réprime de toutes ses forces les tensions croissantes qui le minent, le mal-être de sa condition masculine.

Mais on ne peut sans cesse endiguer le flux de pulsions identitaires; sans doute vaut-il mieux les affronter au grand jour, les confronter aux réactions de son entourage, miser sur leur amour source de compréhension..

C'est le chemin de croix et de foi que parcourt Laurent, qui le mène à  l'expression de Mathilda.

"Une extase qui le transporte, coeur battant, en son point cardinal là où Mathilda pousse un cri."

De cette écriture sobre, mélodieuse qui est sa signature, Léonor de Récondo explore avec tact, justesse,semble-t-il  et subtilité, le phénomène de la transsexualité et l'incompréhension première et primaire d'un entourage qui n'y est pas préparé.

Point cardinal, Léonor de Récondo, roman, Ed. Sabine Wespieser, août 2017, 228 pp

26 août 2017

Bakhita

  Il est des lectures - elles sont rares  - qui vous saisissent d'une telle émotion, d'une telle justesse de ton que vous vous ne vous sentez pas à la hauteur de leur compte rendu.

9782226393227-j.jpgC'est le cas de Bakhita, le roman vrai de Véronique Olmi, sans doute le  plus accompli, qui trace, qui épouse  la vie de  " Giuseppina Bakhita", (1869(?)  - 1947)  'une esclave soudanaise, sanctifiée en 2000, sous le pontificat de Jean -Paul II

Née à Olgossa, au Darfour, vers 1869, "Bakhita" - qui ne porte pas encore ce prénom - est soudain arrachée aux siens par des négriers  musulmans pour être vendue comme esclave.  Elle a sept  ans, à peine, et se voit confronter à la cruautéà la violence extrême d'une humanité qui ne mérite pas ce nom.  Si elle s'attache - à d'autres enfants - on les lui arrache. Elle n'est qu'objet de tractations, subissant son inconsciente beauté comme le joug d'une malédiction.

Et puis un jour de 1883, la vie de l'adolescente change:

"Elle est achetée pour la cinquième fois, achetée par un homme qui s'appelle Calisto 
Legnani, consul italien à Khartoum. Et cet homme Va changer le cours de sa vie."

Une vie qui se poursuit en Vénétie - après quelques péripéties -  Bakhita est offerte à une famille amie.  L'Italie ne pratique pas l'esclavage - Bakhita est donc affranchie;  mais elle n'en est pas moins asservie. Alors lorsque frappée par la révélation de Dieu, par l'amour vrai d'une famille, celle de Stefano, Clémentine  et leurs cinq enfants et celui de la Madre Marietta Fabretti , religieuse canossienne de l'Institut des Catéchistes de Venise,  Bakhita demande à sa Patrona Maria Michiali , de la libérer de ses obligations, d’adhérer à la congrégation canossienne,  elle se voit infliger un véritable procès.

Elle le gagne, dévastée, le 29 novembre 1889, s'arrachant à  Miammina, l'enfant des Michiali dont elle avait la garde et la suprême affection . Désormais sa vie se consacre au service de Dieu. Elle est baptisée Gioseffa et plus familièrement Giuseppina et prononce bientôt ses vœux.

"Elle a vingt-quatre ans et elle a beau suivre le même enseignement, dire les mêmes prières, communier, 
confesser et porter le même uniforme que les autres, elle n'est pas comme les autres. Elle est à part. Et pour toujours  Pour elle, on fera toujours une exception. On demandera une dérogation. On hésitera à I'accepter ou, au contraire, on s'en félicitera bruyamment"

Une fresque d'une rare puissance narrative, mélodieusement rythmée par l'effet d'un style sobre, cadencé de phrases courtes, saccadées,  qui n'endigue l'émotion que pour mieux la révéler.

Un roman majeur de la rentrée littéraire, je vous le certifie

Apolline Elter 

Bakhita, Véronique Olmi, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 460 pp

  Billet de ferveur

AE : Véronique Olmi,  Qu’est-ce qui vous a conduite à Bakhita ?

Véronique Olmi : Il y a deux ans, un dimanche d’été, je suis rentrée dans la petite église du village de Langeais, en Touraine. Il y avait, exposé, le portrait de Bakhita, que je ne connaissais pas, avec quelques dates qui situaient à peu prés sa vie. Je travaillais alors à un autre roman. Mais rentrée chez moi, j’ai tout jeté. J’ai décidé sur le champ, d’écrire la vie de Bakhita. J’ai pris ma vieille vieille voiture, et de la Touraine je suis allée en Vénétie, sur ses traces… Ainsi a commencé cette aventure… Cette écriture.

 

AE : Vous vous êtes rendue, à Venise, auprès de sœurs canossiennes :

Véronique Olmi : Oui. Et à Schio, et Vimercate, tous les lieux importants qui sont cités dans le livre. Il y a encore beaucoup de couvents de Canossiennes en Italie. Mais pas seulement. Il y en a un à Lourdes. Et des missions en Amérique latine, au Canada, à Hong Kong, en Afrique.

AE : On ne sort pas indemne d’un tel récit :  une telle succession d’arrachements, la malédiction de la beauté, sa mutilation et au bout du chemin, la reconnaissance de la sainteté. Faut-il vraiment « ne s’attacher à personne, sauf à Dieu ? « 

Véronique Olmi :  Dans le livre Bakhita n’obeit pas à cette injonction. Elle dit « Les hommes sont divins mais ils ne le savent pas. » Elle aimait les êtres humains à travers Dieu, qu’elle appelait « EL paron ». « Le patron » en dialecte vénitien. Elle aimait les enfants, dont elle s’est occupée toute sa vie.  

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Lundi 18 septembre, à 20 heures, au théâtre des Mathurins ( Paris VIIIe)

Véronique Olmi et Julia Sarr opéreront une lecture musicale de Bakhita, mise en espace par Anne Rotenberg . Une soirée qui se profile d'exception