18 octobre 2017

Le sens de la fête

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S'il est écueil à éviter - forcément - c'est de comparer Le sens de la fête à l'intouchable, inaccessible, sacré, ... Intouchables au simple prétexte que ce sont les mêmes producteurs.

Certes, on pourrait voir en Eye Haïdara as Adèle, chef de brigade soupe au lait, le pendant féminin d'Omar Sy.

Soit

Pour le reste, vous oubliez, ne vous prenez la tête et savourez, en toute impunité, le stress d'un traiteur rompu de trente années de métier- as Jean-Pierre Bacri - et d'un rôle taillé sur mesure.

Tout semble, en effet, au point pour que le dîner de  mariage tout haut de gamme  de Pierre (Benjamin Laverhne - rappelez-vous Le Goût des merveilles) et d'Helena ( Judith Chemla) soit à la hauteur des espérances et exigences pointues du marié. 

Bien entendu, incidents, impairs et défections.. vont faire de l'événement un concentré de très haute tension.

Jubilatoire pour le spectateur même si le scénario est, par moment, quelque peu convenu, les déboires, parfaitement attendus..

Ne boudons pas notre plaisir: il ne s'agit pas de notre mariage.....

Saluons aussi l'excellente prestation de Gilles Lellouche en DJ "haut de gamme" qui en remet .. une louche

Le sens de la fête, Un film d'Olivier Nakache et Eric Toledano, en salle depuis le 4 octobre 

Les jours où les lions mangeront de la salade verte

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Nous avions découvert Raphaëlle Giordano en routinologue ( Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n'en as qu'une - voir chronique sur ce blog; l'ouvrage sera bientôt adapté au cinéma) , nous la retrouvons avisée burnologue.

Késesa? 

Friande de néologismes et de la mise en scène  romanesque de concepts de bon sens via ce qu'il convient d'appeler des feel good book , Raphaëlle Giordano nous propose désormais  de lutter contre la burnerie, ce fléau  qui pourrit la vie, de ceux qui en sont porteurs ou victimes.

La burnerie, c'est l'arrogance, le manque de conscience de l'autre et partant de respect, de simple courtoisie.  Romane, jeune femme dynamique et par moments, volcanique, a décidé de lui livrer un combat sans merci. Elle anime à cette fin des séminaires pour amener bourreaux et victimes de burnerie à un aimable modus vivendi.

La session qu'elle entame va lui donner corde à retordre, en la personne de Maximilien Vogue,  aussi brillant PDG que pétri d'une burnerie puissante et ancrée...

Le jour où les lions mangeront de la salade verte, Raphaëlle Giordano, roman, Ed. Eyrolles, juin 2017, Ed. Audiolib,  août 2017, texte intégral lu par Léovanie Raud, durée:  8 h55 

 

14 octobre 2017

Che Guevara - Le temps des révélations.

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Décédé il y a cinquante ans, le 9 octobre 1967,  Le Che reste La figure emblématique des guérilleros cubains,  des combattants farouches pour  la liberté des peuples. A l'occasion de cet anniversaire, le journaliste, écrivain, grand reporter Jean Cormier a augmenté d'éléments neufs la biographie qu'il lui consacrait en 1995, nourrie alors  de la collaboration d'Hilda, la fille aînée du Che (décédée en 1995) et d'Alberto Granado, l'ami de jeunesse et des grandes traversées à mobylettes. Ce dernier s'est éteint en 2011.

 Médecin, archéologue, écrivain, journaliste, photographe, poète, joueur d'échecs, sportif, il va devenir guérillero, président de la Banque  nationale, ministre, ambassadeur ... Pas de doute, le Che est  pluriel.

 Pas de doute non plus, la valeur n'attend pas le nombre des années. 

Né en Argentine, le 14 juin 1928,  aîné d'une fratrie nombreuse, Ernesto est tôt frappé d'asthme; le mal sera le moteur de son fabuleux destin.  Il justifie sa soif de lectures - qui meublent les nuits frappées de crises et d'insomnies - son activité exubérante.

S'il étudie la médecine,  pour soigner son prochain, il veut surtout partager avec lui cette soif de liberté dont il fait son combat de vie.  La rencontre avec le Cubain  Fidel Castro, au Mexique, le soir du 9 juillet 1955 scelle son intégration dans le Mouvement du 26  juillet et la lutte qui mènera les barbudos à la prise de la Havane, le 2 janvier 1959 et au renversement corollaire du régime de Batista.

Leader incontesté du pays, Fidel Castro offre la nationalité cubaine à son ..fidèle allié, dès le 9 janvier 1959.  Che accède ainsi aux plus hautes responsabilités de l'Etat (Présidence de la Banque nationale cubaine,  attribution du tout nouveau ministère de l'Industrie, ...) Mais l'homme des révolutions ne peut se satisfaire à vie des situations apaisées. Il se sent bientôt appelé vers d'autres combats, au Congo, meutri par le récent assassinat de Patrice Lumumba, en Bolivie, où il sera capturé,  mitraillé de nombreuses balles.

Cette défection à la cause cubaine, qui ne fut qu'un temps la sienne, ne fera pas la joie de Fidel Castro qui rendra publique, le 3 octobre 1965, la célèbre lettre de démission, d'adieu du Che, à vocation strictement posthume..

Une enquête fouillée, minutieuse, qui restitue dans son élan de vie, la grande figure christique du Che

Apolline Elter 

S : Che Guevara- Le temps des révélations, Jean Cormier, essai, Ed. du Rocher 1995,  6e éd.,  augmentée, sept. 2017,  540 pp

12 octobre 2017

Te laisser partir

 9782367624334-001-T.jpeg " Un si petit impact sur le monde et pourtant, le centre du mien."

Un bambin de cinq ans meurt,  écrasé par une voiture,à Bristol, un soir pluvieux de novembre.

Il a juste lâché  la main de sa maman...

Le chauffeur de la voiture prend la fuite. On ne retrouve sa trace. L'enquête piétine et est bientôt abandonnée.

Pour un temps.

Un temps qui nous focalise sur Jenna, jeune femme meurtrie, réfugiée en un village de la côte galloise. Elle est douce, seule et abîmée...

Le polar est en route, qui ne nous lâchera plus les yeux - les oreilles -  saisissant ll'auditeur d'émois multiples, de l'oppression d'une relation conjugale perverse et violente ...

Une lecture addictive, vous dis-je.

Je vous la recommande.  Elle a remporté, à juste titre, le prix du Polar 2016 au Festival de Cognac. Buvez-en une gorgée, elle vous remettra les idées en place.

Apolline  Elter

Te laisser partir, Claire Mackintosh,  polar  traduit de l’anglais par Mathieu Bathol,  texte intégral lu par Joséphine de Renesse et Philippe Résimont, Ed. Audiolib, août 2017, 1 CD MP3- durée de lecture : 11h 36 min.

 

11 octobre 2017

Totem au Cirque du Soleil

totem.jpgRôdé de sept années et plus de 2500 représentations à travers une quarantaine de villes, le spectacle TOTEM du Cirque du Soleil n'en reste pas moins ébouriffant. Il vous rend âme d'enfant.

Impossible de ne pas frémir aux acrobaties périlleuses des trapézistes, aux rythme tribal des percussions, effets de scène, costumes,  décors, ..grandioses, enchaînés en un tempo envolé, parfaitement maîtrisé.

Stu-pé-faction

Si l'orchestration musicale paraît plus primitive - et pour cause  -  partant, moins mélodieuse que celle des spectacles Alegria, Corteo, .. vous en prenez plein la vue, d'étoiles et de merveilles

Une mention spéciale et sidérée pour l'époustouflante prestation des monocyclistes , gracieuses et synchro, entassant sur leurs aimables chefs une batterie de bols en inox attrapés au vol. Tout simplement incroyable.

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DR: photo extraite du site du Cirque du Soleil

Le cirque se produit à Brussels- Expo ( Parking près du bâtiment 12 du Heyzel) jusqu'au 29 octobre

Informations et réservations de tickets: https://www.cirquedusoleil.com/fr/belgique/bruxelles/totem/acheter-billets 

A Elter 

Attention : une facétie informatique a fait exploser, à l'impression des billets, le groupement de places qui nous avait été annoncé à l'écran et accepté en notre panier...  Une expérience qui manque de charme...

 

05 octobre 2017

L'évêque Cauchon et autres noms ridicules de l'Histoire

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"Ceci est un livre idiot. Idiot comme les rires de l'enfanee, les blagues de la récré, les murmures du dernier rang; idiot comme la joie de vivre et les jeunes années.

Du cancre au premier de la classe, en effet, l'évêque Cauchon qui fit brûler Jeanne d'Arc, le gendarme
Merda qui tira sur Robespierre, ont fait rire des générations d'écoliers."

 D'emblée, le ton est donné: tous les patronymes ne sont pas bons à porter ... On nomme "caconymes" ceux qui par leur consonance tournent en ridicule les malheureuses victimes qui en sont affublées. Nul doute qu' à l'inverse des callonymes - si vous avez fait du grec, c'est le moment de l'utiliser - les caconymes, sobriquets, inaptonymes peuvent influencer le cours de votre destin, votre mise au rebut des manuels d'histoire 

"Comment ont pu sortir de la mémoire collective des personnages aussi intéressants que la baronne de La Queue, fille naturelle de Louis XIV, la comtesse de Verrue, connue pour son élégance, ou le tonitruant sénateur Pèdebidou? Et pourquoi ne lit-on plus le poète Troccon?

Ces caconymes, ou noms difficiles à porter, ont beau avoir de solides vertus mnémotechniques, ils constituent un handicap sérieux pour figurer au panthéon des gloires nationales."

Qu'on se le dise .. et qu'on lise surtout ce savoureux recueil  de miscellanées patronymiques

Apolline Elter

L'évêque Cauchon et autres noms ridicules à porter, Bruno Fuligni, essai, Ed. Les Arênes, septembre 2017, 142 pp

04 octobre 2017

Gabriële

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"Nous avons choisi le point de vue de la vie pour raconter celle de Gabriële Buffet"

 Et c'est en effet un portrait particulièrement vivant de leur arrière-grand-mère, Gabriële Buffet (1881-1985) que tracent, à plumes chorales, parfaitement synchronisées,  les soeurs Berest, Anne et Claire.

Jeune fille indépendante, musicienne avertie, Gabriële vit à Berlin, en ce XXe siècle débutant. Elle rencontre l'artiste- peintre d'origine cubaine Francis Picabia, au cours d'un déjeuner familial. Riche, fantasque,  gâté,  amateur de voitures, ..  Francis Picabia (1879-1951) trouve en Gabriële, l'interlocutrice, la muse, la protectrice dont il ne pourra se passer, toute sa vie durant, même s'il multiplie les frasques et infidélités d'une union matrimoniale contractée en 1909.

A l'âge de 27 ans, Gabriële sacrifie sa carrière musicale - prometteuse -  à celle de son mari.Ce sera au même âge que  Vincente Picabia, leur fils cadet, mettra fin à séjours quelques décennies plus tard.. Il était le grand-père des narratrices.

Le couple est insolite, aussi indépendant qu'interdépendant. Son histoire nous mène de Paris à New York, en passant par la Suisse, au coeur des liens tissés avec Marcel Duchamp, Guillaume Apollinaire, Tristan Tzara et les mouvances avant-gardistes de la première moitié du XXe siècle.. Un curieux marché, conclu avec Germaine Everling, maîtresse de Francis Picabia, porte, un temps, le ménage à trois personnes..

La séparation qui advient peu après (en 1919)  n'entamera jamais les liens d'un duo décidément singulier.De son côté, Gabriële  "retournera à New York où elle vivra enfin une relation amoureuse exclusive avec Marcel Duchamp" 

Un récit de vie - plus que centenaire - captivant

Apolline Elter

Gabriële, Anne et Claire Berest, récit, Ed. Stock, août 2017,  450 pp

03 octobre 2017

Le sympathisant

Il faut rendre à César, ce qui est à ....Michel Dufranne

En effet, c'est en écoutant le compte rendu de lecture si élogieux de notre confrère (mardi 26 septembre dernier, au cours de l'émission "Entrez sans frapper", que je me suis précipitée dans la lecture, quasi d'une traite -j'exagère  - de ce roman, attributaire du prestigieux Prix Pulitzer 2016. 

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Son auteur est vietnamien d'origine: Viet Thanh Nguyen est né  en 1971 et a fui SaIgon, quatre ans plus tard, avec sa famille pour les Etats-Unis.  Il signe un premier roman aux allures de confession, de conditionnement psychologique, d'espionnage et même de contre-espionnage....

Mandaté par la Corée du Nord, le narrateur s'est infiltré dans l'armée du Sud et la fuite de ses dignitaires pour les Etats-Unis. Il débarque ainsi en Californie.

De ce regard double et partant ...louche, il observe l'accueil - mitigé - réservé par les Américains aux siens - ouI mais sont-ce vraiment les siens?   - leur phobie du communisme, se moquant subtilement - et avec force détails - de leur mode de vie. 

Qualifié de "multi-couches" par notre confrère, le sympathisant est un texte bavard. Aucun détail n'est laissé au hasard. Il imprègne  la lecture d'une atmosphère trouble - c'est son paradoxe - diantrement efficace, rendant  sa synthèse..ardue.  C'est voulu.

 A Elter

Le sympathisant, Viet Thanh Nguyen, roman, traduit de l'américain par Clément Baude, Ed. Belfond, août 2017, 504 pp

Entrez sans frapper dans  la chronique de Michel Dufranne ( 26 septembre 2017) : https://www.rtbf.be/auvio/detail_viet-thanh-nguyen-prix-pulitzer-2016?id=2259030 

 

30 septembre 2017

La Fontaine - une école buissonnière

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" La Fontaine n'est pas riche que de ses fables. Pour votre plaisir, allez donc butiner dans ses autres écrits.!"

Pour votre joie,  lisez le portrait attachant, singulièrement vivant,  que l'académicien Erik Orsenna, trace, de sa plume alerte, de son confrère, célèbre fabuliste.

 Né à Château-Thierry (Aisne), le 8 juillet 1621 -  de cinq années l'aîné de notre chère marquise de Sévigné - Jean de la Fontaine est un allègre concentré de paradoxes, de contradictions.  S'il aime la vie, les femmes et la bonne chère, il entre un temps au couvent, avant d'entrer en pauvreté. S'il aime sa femme d'amitié, il préfère papillonner. Il tient avant tout à sa liberté.

Mais il peut être fidèle et risquer gros, lui, le couard: son amitié indéfectible envers Nicolas Fouquet  pourrait bien lui soustraire toute faveur royale, y compris la réception à l'Académie française où il est élu. 

Il est aussi et avant tout un vrai faux paresseux.  C'est qu'il travaille, le bougre et réduire son oeuvre à sa certes glorieuse composition de fables est par trop réducteur.  C'est ce qu'Erik Orsenna nous démontre, nous entraînant, au gré d'un bavardage complice, épicé d'anecdotes, à une entrée en matière assez ..fabuleuse de l'oeuvre jaillie e la fluide encre de La Fontaine

Apolline Elter

La Fontaine - Une école buissonnière, Erik Orsenna de l'Académie française, essai, Ed. Stock, août 2017, 210 pp

28 septembre 2017

Mon autopsie

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Il est vrai que Jean-Louis Fournier n'avait jamais publié d'autobiographie. Du moins à ma connaissance.

Certes, dans ses précédentes publications,  il avait évoqué chacun des membres de sa famille,  ses fils, sa fille, sa femme, sa mère ( Où on va Papa?  La servante du Seigneur, Veuf, Ma mère du Nord)

Il était temps, pour lui,  de passer à table; il choisit celle de l'autopsie.

Plus tard, dans mes livres, j'ai essayé de rire de tout.

De la grammaire, de l'alcoolisme de mon père, de l'hypocondrie de ma mère, de mes enfants handicapés, de ma vieillesse et j'ai voulu rire de ma mort."

En bon pudico-humoristico-cynico personnage, il ne peut s'imaginer qu'à 'imparfait - tout un programme - à savoir mort et livré au scalpel de la jolie et désirable Egoïne, étudiante en médecine. 

Le travail opéré sur chacun de ses membres, rendus marron par l'immersion dans un bain de formol, sera prétexte à une série de chapitres thématiques, courts, vifs et sautillants, peuplés de souvenirs et réflexions touchantes, saugrenues, véritable  dialogue de sourds entre les mondes des vivants et des morts, incarnés par chacun des protagonistes

 Un roman incisif - on pouvait s'y attendre, à l'humour aussi chirurgical - pardonnez la piètre métaphore - que dérangeant.Car oui, il est dérangeant d'aborder le thème de sa propre mort, de livrer au lecteur, les confessions et trésors d'une vie, d'un corps,.. en pièces détachées. 

Un  humour cynique - à la Pierre Desproges, son ami, qui est pour le (bientôt) octogénaire un "dérapage contrôlé'.  Un humour épicé d'un sens de la formule, des métaphores, toujours aussi décapant

 Un humour qui vire parfois à la Philippe Geluck. Celui d'un autopsié qui s'"ennuie mortellement"

Somme toute, ce sont là tous des compliments

A Elter

 Mon autopsie, Jean-Louis Fournier, roman, Ed. Stock, août 2017, 196 pp

26 septembre 2017

Mardi-tes-moi , Charles

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 Nous évoquions, le 31 août dernier, les 150 ans du décès de Charles Baudelaire ( 1821-1867) (voir billet sur ce blog) 

L'anniversaire est prétexte à la publication d'une biographie aussi intéressante, que fouillée et instructive, sous la plume vivante de Marie-Christine Natta, spécialiste du dandysme.

Dandy, le poète l'était, dans son habillement, son comportement, sa quête du Beau.  Atteint de "déménagite" aiguë  -  pour échapper à ses créanciers - Baudelaire fut un prolixe épistolier. L'angle d'approche de la biographie fait généreuse part à sa correspondance pour la grande joie de notre blog. Les lettres à sa Maman, veuve en deuxièmes noces du Général Aupick, sont une source sûre et passionnante d'accès à l'âme d'un être complexe, souvent inquiet, toujours désargenté.

Précieux  et assez inédit aussi - je pense - ce focus sur l'amitié qui lie le poète à son éditeur,  Auguste Poulet - Malassis et le merveilleux dévouement de ce dernier à la cause de l'auteur controversé des Fleurs du Mal.

C'est dit, ce sera fait, nous plaçons l'étude de la correspondance du poète, critique d'art, et grand ami ..des Belges, au programme d'une prochaine année de cours épistolaires.

Soyez remerciée, Marie-Christina Natta, pour ce travail d'investigation colossal

Nous vous reviendrons

Apolline Elter

Baudelaire, Marie-Christine Natta, biographie, Ed. Perrin, août 2017, 896 pp

 

 

 

23 septembre 2017

La petite danseuse de quatorze ans

Ainsi Degas franchit-il, avec cette sculpture, une double frontière symbolique: celle de la bienséance et celle des règles académiques de l'art. Il accomplit une révolution à la fois morale et esthétique, il brise les tabous.

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Bronze posthume d'Edgar Degas (1834-1917) - entendez par là que la statuette végétait à l'état de cire en son atelier,  que c'est Albert Bartholomé, son fidèle sculpteur qui en tira les bronzes -  La petite danseuse de quatorze ans a d'emblée diffusé un parfum de scandale et fait couler des rivières d'encre.

Sa première exposition date d'avril 1881, au Salon des Indépendants.  Le visage disgracieux de la fillette  - une certaine Marie Geneviève Van Goethem - le port d'un tutu de gaze et de tulle et d'une chevelure - de poupée - spécialement commandée pour l'occasion, la nudité crue habillée,  l'aura de misère qui se dégage de l'oeuvre... offusquent la bienséance .. tant que l'hypocrisie ambiantes.

Car sous le mythe du " gracieux petit rat de l'opéra " se révèle une réalité glauque de libertinage, pédophilie,  imposés à des enfants issus de milieux misérables.

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Fascinée par le bronze dont on peut admirer un exemplaire au musée d'Orsay, la romancière Camille Laurens a mené un travail d'investigation de longue haleine - deux années - et de grand intérêt, pour comprendre les motivations de l'artiste : Edgar Degas voulait-il provoquer le public, le sensibiliser à une réalité choquante, dénaturant de la sorte sciemment le vrai visage de son modèle? 

Cette enquête au coeur de la création permet de mieux cerner la place de Degas au sein du mouvement impressionniste. En imposant ainsi une réalité crue et sans filtre, le sculpteur offre à sa réalisation une place à part , qui tient davantage de l'oeuvre naturaliste.

Elle permet au lecteur d'approcher une réalité sociale perverse - la statut de petit rat -  et l'épreuve que constituent les séances de pose, sous le regard clinique quand il n'est cruel de l'artiste un peu ermite, grandement énigmatique qu'est Degas.

 Une approche ..fascinante

Apolline Elter

La petite danseuse de quatorze ans, Camille Laurens, essai, Ed. Stock, août 2017, 176 pp

 

21 septembre 2017

Le mariage de plaisir

 

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" Le mariage de plaisir" est terme consacré. Il marque la possibilité pour un musulman éloigné de son domicile de contracter une union éphémère, évitant de la sorte un recours à la prostitution.

Ainsi Amir,homme bon,  honorable commerçant fassi, contracte-t-il avec Nabou, une Peule sénégalaise, un mariage de plaisir. Fait non prévu, il en tombe amoureux et décide de l'emmener dans sa famille, à la grande ire de son épouse.

Nabou donne naissance à des jumeaux, un blanc, un noir - sans déroger aux lois de Mendel - qui vont stigmatiser, par leur différence - l'injustice du regard porté sur les noirs,  le racisme ambiant. Mais ce n'est pas la seule différence que ce conte beau et poignant met en exergue.  Le personnage central et lumineux de Karim, enfant du premier lit, atteint d'un léger handicap mental, partage avec Nabou , humanité et bienveillance qui fondent la vraie intelligence humaine.

Une audition recommandée.

A. Elter

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun, roman, Ed Gallimard 2016 - Ecoutez lire, juin 2017, texte intégral lu par Hervé Pierre, durée d'écoute +/- 7 h

 

20 septembre 2017

Une jeunesse de Marcel Proust - Enquête sur le questionnaire

9782234075696-001-T.jpeg "  Je  n'oublie pas qu'à l'origine de mon projet il y a cette interrogation: le «question-
naire de Proust» est toujours présenté et analysé seul. Qu'en est-il quand on compare les réponses de Marcel à celles de ses congénères? Est-il vraiment si exceptionnel? Sa singularité saute-t-elle déjà aux yeux?" 

C'est à une démarche inédite,  partant, primordiale, que se livre Evelyne Bloch-Dano, biographe chère à notre blog: analyser les réponses de Marcel Proust à ce "fameux" questionnaire -  qui portera son nom même si l'écrivain n'en est pas le concepteur - dans le contexte exact de sa rédaction et d'une datation portée au 4 septembre 1887. Marcel Proust avait seize ans quand il remplit aimablement l'album " Confessions" que lui tendait sa jeune amie, Antoinette  fille de Félix Faure, futur Président français. Les questions étaient rédigées en anglais -  souvenez-vous, nous l'avons évoqué:  Camille Claudel se prêtera elle-même, avec facétie,  au jeu de questions que lui soumet son amie anglaise Florence Jeans, fin des années '80.  Marcel Proust y répond en français avec une maturité qui d'emblée le distingue des camarades de son âge  et de leurs questionnaires passés sous la loupe vigilante de la biographe.

L'enjeu de l'enquête, longue et minutieuse, est donc de taille qui nous permet de discerner la singularité qu'affiche l'adolescent Proust et les germes de thèmes que nous retrouverons dans La Recherche.  C"'est certain, ces réponses sont formulées à une période-clef, capitale,  de son évolution: celle d'un adolescent bousculé par ses condisciples et les questions identitaires, sexuelles qui le taraudent.  Nous devons à André Berge,  fils d'Antoinette Faure, la découverte providentielle, en 1924,  de l'album de sa mère et la confirmation par cette dernière de l'auteur du questionnaire.

Quelques années plus tard, Marcel Proust répondra à un second questionnaire qui paraîtra sous la forme de Confidences de salon. Le fac similé en est reproduit en fin d'essai.

Nous associant à une démarche - et ses tâtonnements- empreinte de rigueur et d'honnêteté intellectuelle, Evelyne Bloch-Dano nous ouvre une voie d'accès fondamentale à la jeunesse de Marcel Proust.

Apolline Elter

Une jeunesse de Marcel Proust- Enquête sur le questionnaire,  Evelyne Bloch-Dano, essai, Ed. Stock, septembre 2017, 288 pp

 

19 septembre 2017

Une très légère oscillation

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Longtemps, j'ai batifolé sur les toits.

 S'exclame, très proustien, l'écrivain-voyageur, cher à notre blog, Sylvain Tesson.

Las, un jour -arrosé - d'août 2014,  l'oscillant quadra chute de la toiture d'un chalet de Chamonix. S''ensuivent hospitalisation, convalescence, reprise rapide et courageuse de la marche à travers la France.  Il relate cette dernière dans le superbe récit, Sur les chemins noirs chroniqué à votre intention en date du 31 mars dernier: http://editionsdelermitage.skynetblogs.be/archive/2017/03/27/sur-les-chemins-noirs-8713665.html 

Mais il ne s'arrête là. Conscient du côté salutaire, voire thérapeutique, de la tenue d'un journal intime , "bouée de sauvetage dans l'océan [des] errements." et du "naufrage de la quarantaine",  l'écrivain livre, à notre intention, la relation d'événements et des convulsions intimes qui ont jalonné sa vie, de janvier 2014 au printemps 2017 de sa mise sous presse

Il épice ses propos de réflexions et d'aphorismes savoureux.

Si l'aphorisme est un fragment, peut-on dire que j'ai trouvé des tessons? 

 Une très légère oscillation, Journal 2014-2017, Sylvain Tesson, Ed.  Equateurs, mai 2017, 232 pp

Philippe et Sylvain Tesson étaient les invités d'une brillante, confondante,  confrontation père-fils, lors du dernier Festival de la correspondance de Grignan

Je reproduis à votre intention spéciale, le compte rendu que nous en avions établi:

La rencontre des Tesson, père et fils - Philippe et Sylvain - se fit  joute verbale de toute haute volée. Reliés par un scepticisme, un relativisme,  cultivés au sein du cercle familial, Philippe et Sylvain les déclinent de façon différente,  à la mode de Voltaire et du siècle des Lumières pour le premier,  sur un mode plutôt stoïcien pour le second, "resté  [selon ses propres dires]dans l'obscurité".  Maniant le verbe et les paradoxes jusqu'à plus soif - il faisait en effet caniculaire en cette cour des Adhémar - père et fils ont incarné une correspondance à ce point intime et suprême qu'elle se passe ....d'expression . N'est-ce pas là paradoxe suprême pour une lignée de "bavards " assumée. Et Sylvain Tesson de s'exclamer  : " Nous aimons tellement parler qu'il nous est arrivé de dire n'importe quoi plutôt que des vérités. " .

16 septembre 2017

Aristocrates rebelles

Le décLes aristocates rebelles.jpgès accidentel  de Gonzague Saint Bris, au début du mois d'août, confère à l'essai une allure testamentaire inopinée.  Car bien sûr il en est,  lui, de ces aristocrates pour qui la notion de service et de liberté priment celle de privilèges: il est un  petit-fils des comte et comtesse Jean Saint Bris, résistants, respectivement  décédés, à cinq jours d'écart, en décembre 1944, aux camps de  Gross-Rosen et de Ravensbrûck -

'L'aristocrate est noble parce qu'il sert les plus belles causes avec honneur. Il perd son panache et son statut quand il tombe dans la pire des servitudes, celle de la cour. L'aristocrate est lui -mêrne lorsqu'il est libre, encore plus lui-même lorsqu'il est rebelle. L'aristocrate est fidèle à ses valeurs lorsqu'il reste et qu'il résiste, il est encore dans la ligne de son idéal lorsqu'il fait le choix de partir pour la bonne cause."

C'est à cette définition non paradoxale de rébellion que vont répondre ces quelque vingt-quatre portraits d'aristocrates , qui du XVIe siècle de Saint-Louis de Gonzague au XXe siècle beauvoirien  vont défiler une vie dense et riche, sous la plume alerte, tellement vivante du regretté passeur d'Histoire.

Olympe de Gouges, Germaine de Staël, George Sand, Isabelle de Bragance, Simone de Beauvoir  et même Sissi, sont pionnières de cette vision de femme forte, assumée,  qui mit tant de siècles à s'installer.  Leurs portraits sont flamboyants. A l'instar de ceux du marquis de La Fayette, Lord Byron, Alphonse de Lamartine,  Léon Tolstoï, Henri de Toulouse-Lautrec, Winston Churchill,  Antoine de Saint-Exupéry, Luchino Visconti et Nelson Mandela ,  le "Gandhi", sud-africain qui a payé sa rébellion de quelque vingt sept années de prison.

Une galerie de portraits, assortie d'un essai, de très noble facture

Apolline Elter

Aristocrates rebelles, Gonzague Saint Bris, essai, Ed. Les Arènes, août  2017, 336 pp

14 septembre 2017

Je suis Jeanne Hébuterne

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"Mon corps se dérobe, mon âme vagabonde, entièrement aspirés pour n'exister qu'immobiles et figés sur les tableaux de Modigliani"

             Un récit court pour épouser de l'intérieur la courte vie de Jeanne Hébuterne ( 1898 - 1920) compagne et muse d'Amedeo Modigliani, tragiquement interrompue, par défenestration, le 26 janvier 1920. Amedeo s'est éteint l'avant-veille, frappé par une méningite tuberculeuse. Enceinte de huit mois accomplis, Jeanne se jette du  cinquième étage de l'appartement de ses parents, rue Amyot

             Née le 6 avril 1898, à Galluis,  au sein d'une famille de petite bourgeoisie catholique,  Jeanne suit des cours de peinture à l'académie Colarossi, dont la section sculpture a accueilli la jeune Camille Claudel  bien des années auparavant. Son frère André, peintre paysagiste,  au front, en ce début de 1917, l'a introduite parmi les artistes de Montparnasse. Jeanne y rencontre Amedeo, le coup de foudre est immédiat.  La "gentille fille sage" à son papa ne résiste pas à cette renaissance qui la propulse nue sous le regard d'Amedeo Modigliani,  ce 16 février 1917

             Fondue en Jeanne Hébuterne, Olivia Elkaïm se substitue à la protagoniste, adoptant le "je"  du journal intime, de la confidence, intégrant çà et là l'intervention "off"  d'André, la voix moralisatrice qui la ramène à la réalité et qui s'estompe au fil des mois.

La jeune femme restée trop bourgeoise aux yeux de son amant, devenue gitane à ceux de ses parents, mène une vie de bohême et souvent de misère au sein d'une avant-garde artistique par trop imbibée d'alcool

              "Mes phalanges raides agrippent la pierre granuleuse du parapet. Une pellicule de neige s'est déposée au fil de la nuit. Le tic-tac de l'horloge rythme le va-et-vient de mon corps au-dessus du vide. "

 Je suis Jeanne Hébuterne, Olivia ELKAÏM, roman, Ed; Stock, * août 2017,  248 pp

 

13 septembre 2017

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski

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 La séquence chronologique des chroniques, offre parfois de bien troublantes confrontations.  

Après avoir évoqué, la semaine passée, le personnage lumineux de Charlotte Delbo (Je me promets d'éclatantes revanches, Valentine Goby) , je vous propose de passer de l'autre côté de la barrière - je vous préviens, ce n'est pas confortable - et de nous glisser dans le mental d'un vrai salaud, j'ai nommé Léon Sadorski, inspecteur principal adjoint chef du Rayon juif de la 3e section de la direction générale des Renseignements généraux et des Jeux.

D'aucuns reconnaîtront en ce sinistre personnage l'inspecteur consciencieux, fonctionnaire- modèle de L'Affaire Léon Sadorski (Romain Slocombe, Ed. Robert Laffont, août 2016) lequel est investi d'une double mission en ce début du mois de juin 1942: veiller à la stricte observance du port de l'insigne juif - en application de la circulaire n° 140-42 du 6 juin 1942 - et retrouver les auteurs d'un attentat perpétré dans un café.

" Sadorski n'aime  pas plus les amis des Juifs que les vrais Juifs. "

S'il est instructif de cerner, de l'intérieur, la logique antisémite, pétainiste, anti-communiste et la puissante désinformation qui induisaient une certaine "orthodoxie" française, l'intrusion dans le mental pervers de Léon Sadorski rend la révélation de ses exactions particulièrement dérangeante.  D'autant qu'il use de son statut pour assouvir ses pulsions sexuelles, flirter avec la pédophilie et la confiance absolue que lui voue Julie Odwak, une jeune fille juive de 15 ans. Qu'il se fait passer pour un résistant.

Et le lecteur de se voir confirmer le rôle actif, zélé  des milieux pétainistes dans la dénaturalisation de leurs concitoyens et les rafles abjectes dont la tristement célèbre rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 1942.

Une lecture dont on ne sort indemne

Un véritable exercice d'équilibriste dans le chef de son auteur.

L'accomplissement  utile d'un devoir de mémoire.

A. Elter

L'étoile jaune de l'inspecteur Sadorski, Romain Slocombe, roman Ed. Robert Laffont - coll. La bête noire - août 2017, 592 pp

 

09 septembre 2017

La gloire des maudits

NEO.jpgSommes-nous au coeur d'une imposture littéraire? 

La célèbre Sidonie Porel, pressentie pour l'attribution du  prix Nobel de Littérature - ne cherchez pas,  elle n'a pas existé - est-elle bien l'auteur de la saga magistrale, Les Deux France ou s'est-elle approprié le fruit d'un travail de couple, après éviction de  Léon Drameille, son amour de jeunesse.

C'est la question qui parcourt le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves, bien vite taraude le lecteur.

Pourquoi Léon Drameille rompt-il un long silence, en ce début de l'année 1955 , entreprend-t-il Gabrielle Valoria, une inconnue, d'un véritable feuilleton épistolaire?  La jeune femme traîne une " culpabilité fantôme '  depuis la Libération, depuis qu'elle a vu exécuter son père Enrique , condensé expiatoire du comportement de ses pairs.  Elle assume  aussi de lourds soucis financiers et la charge de son jeune frère, Simon..

C'est beaucoup pour une seule personne , fût-elle la protagoniste du récit

Alors Léon Drameille lui propose contrat: Gabrielle doit entrer en contact avec Sidonie et la démasquer. Aussi aisé qu'un numéro de haute voltige

Oui mais...

Réalisant que Gabrielle est la fille d'un de ses anciens amants, Sidonie lui propose à son tour un " contrat affreusement malhonnête" à savoir rédiger sa biographie.

Voici notre protagoniste investie d'une mission d'agent double 

Il va falloir jouer serrer, d'autant que Marie, la bonne de Sidonie, ne voit guère d'un bon oeil l'incursion de la biographe en la " Cour de Rohant."

D'autant que la personnalité de Sidonie est fascinante, envoûtante...

Que le lecteur fasciné, subjugué,... se laisse prendre aux rêts d'un récit addictif,  doté de rebondissements savamment dosés et d'une tension dramatique imparable.

Personnages vrais et  de fiction - on croit reconnaître Colette sous certains traits d'une Sidonie dont elle partage, avec Gabrielle, le prénom  - se côtoient et s'affrontent, à la grande jubilation de l'auteur..et du lecteur.

 Apolline Elter

La gloire des maudits, Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 528 pp

07 septembre 2017

"Je me promets d'éclatantes revanches"

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 Récemment révélée au grand public par l'attribution, fin 2016,  du prix Femina de l'essai à sa biographe, Ghislaine Dunant ( Charlotte Delbo, La vie retrouvée, Ed. Grasset, août 2016, 608 pp) Charlotte Delbo (1913-1985)  résistante communiste, internée aux camps d'Auschwitz et de Ravensbrück,  avait très peu de chance de survivre, du moins moralement, à l'enfer concentrationnaire.  Elle perd son mari, Georges Dudach, fusillé fin mai 1942, quelques semaines après leur arrestation conjointe, le 2 mars 1942,  et connaît, au sortir des camps,  quelques épisodes de dépression.

Mais elle choisit de se tourner vers la vie,  de s'offrir d"éclatantes revanches " comme elle le promet dans une lettre adressée à Louis Jouvet, peu après sa libération. Elle le fait, construit une oeuvre rare,  puissante, singulière, cathartique, englobant en cette sorte de testament littéraire, ses pairs, compagnons de l'enfer.

Quitter Auschwitz par l'écriture

Entrée en contact avec l'écrivain lors de la rédaction de son suffocant  Kinderzimmer (roman, Ed. Actes-Sud, 2013), Valentine Goby est saisie par la puissance verbale de son écriture, d'un travail sur la langue qui tente de nommer l'indicible, de s'en affranchir, de témoigner pour ses compagnes non "Revenue[s] d'entre les morts'.

"Auschwitz y surgit en textes souvent courts, scènes tantôt hallucinées, tantôt d'une sidérante acuité, sensations vives, poèmes, récits du retour déclinés à la façon d'une litanie. C'est une mosaïque de visions stroboscopiques, de sons sans raccords, qui en dépit de la monotonie du décor, la boue, la neige à l'infini, ne forment jamais complètement paysage. La glace. Le ruisseau. La civière, les mortes tête pendante. L'appel. La tulipe à la fenêtre d'une maison isolée. Le block. La soif. La terre au fond des tabliers. Un râle, la nuit. Auschwitz est une expérience du fracas restituée tesson après tesson, et l'écriture une entreprise d'ordre archéologique." 

L'essayiste, romancière, balise sa démarche, le processus de sa quête - c'est par la non-juive Charlotte Delbo que la non-juive et partant, peut-être moins "autorisée",  Valentine Goby a accès à Auschwitz - et d'une révélation sidérante de solidarité:

"C'est mon voyage et non le sien. Je ne détiens aucune clé, j'ignore bien des motifs souterrains, des intentions silencieuses, conscientes ou inconscientes de Charlotte Delbo, j'émets seulement des hypothèses. Je cherche des clés moins en elle qu'en moi. Ce que j'écris, c'est un regard. Une tentative de décryptage du processus intime à l'œuvre entre auteur et lecteur, une traversée sur le fil mince, tremblant, qui nous relie l'un à l'autre, l'une à l'autre; relie nos langues, nos morts, notre préférence pour la vie."

Une solidarité qu'on retrouve -  du moins, je le crois, en infusant les extraits présentés - dans l'écriture même de cet hommage,  de cette rencontre d'âmes.

Qui en saisit les paradoxes, les côtés dérangeants:

"Jusqu'à la lecture de Charlotte Delbo, ces heures passées sous les néons de la bibliothèque Clignancourt, j'aurais juré aussi qu'un déporté était toujours mort à lui-même, en dépit de toute volonté. C'est une des raisons pour lesquelles l'écriture de Charlotte Delbo dérange: par sa grâce, elle peut refuser de vivre en victime."

Apolline Elter

"Je me promets d'éclatantes revanches" Une lecture intime de Charlote Delbo, Valentine Goby, essai, Ed. L'Iconoclaste, 30  août 2017, 192 pp

 

06 septembre 2017

Frappe-toi le coeur

Ah ! frappe-toi le coeur, c'est là qu'est le génie.
C'est là qu'est la pitié, la souffrance et l'amour; 

 s'exclame le jeune Alfred ( de Musset 1810-1857) dans une de ses Premières poésies, adressée à un mystérieux Edouard B.Frappe-toi-le-coeur.jpg

Un (presque) hémistiche que la célèbre romancière fait sien, projetant le lecteur au...coeur d'un des romans les plus impitoyables qu'elle ait écrits.

Un roman qui commence tel un conte de fées, autour de Marie, une jeune beauté provinciale de 19 ans - en 1971 - convaincue que ses atouts la destinent  à un avenir aussi jouissif que la jalousie qu'elle suscite en son entourage.

Le jour neuf promettait des événements dont elle ignorait la nature. Elle chérissait cette impression d'imminence." 

Mariée un peu trop hâtivement à Olivier,  jeune et beau pharmacien du cru, Marie accouche tout aussi prestement d'une ravissante Diane et d'une indifférence abyssale envers le fruit de ses entrailles.

" C'est fini . J'ai 20 ans et c'est déjà fini. Comment la jeunesse peut-elle être si courte "

Et la jeune femme de développer, en même temps qu'un certain bovarysme,  une insidieuse et féroce jalousie envers sa délicieuse petite fille, laquelle nourrit  a contrario envers sa "déesse"-mère un sentiment d'amour absolu.

Les naissances de Nicolas mais surtout de Célia que Marie étouffe d'un amour démesuré vont exacerber le sentiment d'injustice, la souffrance infligés à son aînée:

"  Diane cessa d'être un enfant à cet instant. Pour autant, elle ne devint ni une adulte ni une adolescente: elle avait 5 ans. Elle se transforma en une créature désenchantée dont l''obsession fut de ne pas sombrer dans le gouffre que cette situation avait creusé en elle."

 Peut-on survivre à une telle carence affective, à un tel manque d'amour maternel? 

La réponse est oui.

Devenue cardiologue, Diane offre ses brillantes aptitudes au service d'Olivia Aubuisson, maître de conférences dont elle booste la carrière, tandis qu'elle emploie tout son coeur à entourer celui de Mariel Aubuisson, la fillette chêtive et délaissée du futur professeur de cardiologie.  La boucle de l'enfant trop peu, si mal aimé est ainsi scellée, celle de la jalousie aussi et des relations hautement toxiques dont Diane est l'inévitable cible.

Il est des coeurs frappés d'aucun génie

Qui dans leur vaine béance

N'offrent de nid qu'à la jalousie

Ou la cruelle indifférence.

Apolline Elter

Frappe-toi le coeur, Amélie Nothomb, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 170 pp

02 septembre 2017

Le déjeuner des barricades

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Hôtel Meurice,  mercredi 22 mai 1968

Rien ne va plus au sein du prestigieux palace de la Rive droite. Entraîné dans la mouvance des événements de mai, le personnel a décidé d'en destituer le directeur et de prendre les rênes de l'établissement.

C'est le principe de l'autogestion

C'est le monde à l'envers

"Il fallait que cela arrive un jour, commente Denise, que le drame ne prend jamais au dépourvu.

Certes l'hôtel a connu d'autres vicissitudes. Réquisitionné par l'Occupant, de septembre 1940 au mois d'août 1944, il est le Quartier général du ..Général von Choltitz, lequel évite in extremis à Paris de brûler en désobéissant à un Hitler, frappé de délire et de grande colère.

Et voici qu'à nouveau Paris se consume sous les feux de la révolte; la disette est à ses portes qui ne permet plus aux lieux de prestige de s'approvisionner dignement.

Quand on songe que l'hôtel accueille en ses cent soixante chambres des hôtes aussi prestigieux que la milliardaire américaine Florence Gould- elle séjourne à l'année dans la suite 250-252-254 - Salvador, Gala Dali et Babou,  leur charmante panthère de compagnie - dans la suite 108-110-  J. Paul Getty, débauché de la concurrence,  on se dit que, direction décapitée,  hiérarchie inversée ou pas, il faut tout faire pour continuer à satisfaire cette clientèle de choix

D'autant que c'est précisément aujourd'hui qu'e lieu la remise du Prix Roger-NImier, parrainé par la milliardaire,  laquelle entend que tout se déroule comme d'habitude.

Comme il manque des convives - Paris congestionné oblige - il est décidé de faire appel aux ressources locales, le Maître, bien sûr, mais aussi,  et d'une autre facture,, un charmant notaire - honoraire - de Montargis, j'ai nommé, Maître Aristide Aubuisson. Après avoir mené une vie austère et exemplaire, au service de sa clientèle, l'homme de loi vient de se découvrir un cancer fulgurant; il a décidé d'écouler, au Palace, ce qui lui reste de vie et de liquidités.  Honoré d'être convié au prestigieux déjeuner littéraire, Aristide se précipite dans la première librairie ouverte - c'est un exploit - aux fins d'y acquérir le roman du jeune auteur primé: Place de l'étoile d'un certain Patrick Modiano.. inconnu au bataillon

"C'est Lucien Grapier qui, le premier, a compris que cet immense jeune homme brun, aux allures de gazelle égarée, doit être le lauréat que tout le monde attend."

Mêlant, d' un humour caustique, efficace, irrésistible, un sens aigü de l'observation sociologique, de la conscience professionnelle et des vanités sympathiques, Pauline Dreyfus revisite, en mode de comédie urbaine, les célèbres Jours des fous et fêtes du  Prince Carnaval de l'époque médiévale.

Une satire très réussie, parsemée de sentences savoureuses.

Puissiez-vous vous en délecter autant que je l'ai fait...

Apolline Elter 

 Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus, roman, Ed. Grasset, août 2017, 232 pp

 Billet de faveur

AE : parmi toutes ces vanités que vous fustigez plaisamment, se dégagent au moins deux êtres qui ne trichent pas. Patrick Modiano, le lauréat du prix et Maître Aubuisson, le notaire dont vous tracez un portrait  affectueux  ..  C’est un des rares vrais lecteurs présents autour de la table Ce n’est pas fréquent d’avoir de la tendresse pour les représentants de cette profession :

 Pauline Dreyfus :  L’important n’est pas tant sa profession –encore que je n’ai rien contre les notaires !- mais son côté provincial (il vient de Montargis), et le fait qu’il soit très malade : il est le seul convive ébloui par ce déjeuner, celui qui n’est pas blasé comme tant de Parisiens, celui qui veut savourer chaque instant du feu d’artifice. Il a la délicatesse d’aller acheter le livre du lauréat avant le repas, pour pouvoir lui poser des questions, il réclame un autographe à Dali, il trouve l’hôtesse délicieuse alors que les autres invités la snobent. Bref, Aristide Aubuisson est le contrepoint des autres personnages qui sont frivoles, vaniteux et assez médiocres. Vous l’aurez compris : je l’aime beaucoup !

 AE : Patrick Modiano s’est vu décerner les prix Roger-Nimier en 1968. Pour autant, le « déjeuner des barricades » a-t-il bien eu lieu ?

Pauline Dreyfus : Ce roman mélange la fiction et la réalité mais le point de départ est authentique : le déjeuner des barricades a vraiment eu lieu, en ce 22 mai 1968 où le pays était paralysé par la grève générale et l’hôtel Meurice occupé par son personnel. Patrick Modiano se souvient encore des lustres clignotant à cause de la grève qui était aussi suivie chez EDF. Si beaucoup de rebondissements sont le fruit de mon imagination, c’est bien ce jour-là, dans cet endroit-là, que le futur prix Nobel a reçu sa première consécration littéraire.

31 août 2017

Baudelaire au pays des singes

Baudelaire au pays des singes.jpgLes singes, ce sont les Belges, c'est nous.

Voilà qui augure d'une belle approche de notre culture.

 Il est de notoriété publique que le célèbre auteur des Fleurs du Mal n'a pas aimé notre patrie, s'est vengé d'un accueil qui ne fut pas à la hauteur de ses espérances, dans un recueil de publication posthume, Pauvre Belgique.

 Biographe du poète ( Gallimard, collection Folio biographies, 2006), Jean-Baptiste Baronian nous trace la séquence des événements qui ont conduit l'écrivain à ce peu amène sentiment, en un essai alerte, vivant, en tous points passionnant.

 S'il quitte la France pour débarquer en Belgique, le 24 avril 1864, c'est parce que Charles Baudelaire a pris "Paris et la France en horreur"  ainsi qu'il l'écrit à sa mère, Caroline Aupick,  en lettre du 1O août 1863.  Son génie n'y est  pas reconnu à sa juste valeur et la condamnation  des Fleurs du Mal ne lui a pas valu la publicité conférée au Madame Bovary de son contemporain Gustave Flaubert.

 L'artiste incompris se fait donc inviter en notre plat pays pour rencontrer, à Bruxelles,  des éditeurs dynamiques, donner des conférences au Cercle artistique et littéraire, ancêtre du  "Gaulois"  et collaborer, de sa plume, au quotidien L'indépendance belge.

 Las, le succès n'est d'aucun rendez-vous.   Ses conférences sont des  fours -  il s'acharne,  en dispense gracieusement mais il n'est guère bon orateur - les éditeurs ne se pressent au portillon de son édition et L'indépendance belge entend bien se passer de ses services.

 De là à prendre la Belgique en aversion, il n'y a qu'un pas, que le génie aigri franchit allègrement.

Il prend des notes, se moque, fustige les moeurs, l'imbécillité des Belges, leur cuisine infecte - rédige même un pamphlet pour célébrer, à sa façon, le décès de leur Roi Léopold Ier.

 Que diable reste-t-il deux ans dans cette galère, dans un pays à ce point haïssable qu'il le  rend "sage par l'impossibilité de (se) satisfaire"  ?

 Parce qu'il veut rentrer en France la tête haute et.. les finances quelque peu rétablies.

 Ce ne sera pas le cas. 

 Il réintègre  son pays, en juillet 1866,  dans un état physique et cérébral pitoyable, pour y mourir un an plus tard, le 31 août 1867.

 Un triste anniversaire, dont nous célébrons, ce jour, les 150 ans

 Mais attention, tout n'est pas  sombre dans ce pénible séjour en La Grotesque Belgique: par le biais de son éditeur, Auguste Poulet-Malassis, Charles Baudelaire a rencontré l'artiste namurois,  Félicien Rops, un vrai ami. Nous reviendrons plus tard et longuement sur cette féconde amitié.  Arthur Stevens, frère d'Alfred et de Joseph,  le célèbre photographe Nadar, Théophile Gautier .. font partie de ces intimes qui rendront le séjour parmi  les singes, un peu moins pénible, moins mortellement ennuyeux. Victor Hugo l'accueille un temps dans son clan..

 Une lecture engageante, spirituelle,  que je vous recommande haut et fort

 Apolline Elter

 Baudelaire au pays des singes, Jean-Baptiste Baronian, essai, Ed  Pierre-Guillaume de Roux,  mai 2017, 160 pp

 

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Jean-Baptiste Baronian était l'invité, le dimanche 16 juillet, d'une sympathique balade littéraire fluviale,  joyeusement animée par Rony Demaeseneer et Roel Jacob, à l'initiative conjointe de Bruxelles-les-Bains et de la Bibliothèque des Riches-Claires

29 août 2017

Point cardinal

titre_183.gifLaurent est femme.  Il est cette femme,  qui vit en lui et se  prénomme Mathilda. Laquelle s'épanouit quand il se travestit, se produit au Zanzi.

Cependant Laurent est marié - à Solange - il est père de famille - Thomas, seize ans et Claire, treize ans - et mène une carrière de cadre de la plus classique facture.

Alors il réprime de toutes ses forces les tensions croissantes qui le minent, le mal-être de sa condition masculine.

Mais on ne peut sans cesse endiguer le flux de pulsions identitaires; sans doute vaut-il mieux les affronter au grand jour, les confronter aux réactions de son entourage, miser sur leur amour source de compréhension..

C'est le chemin de croix et de foi que parcourt Laurent, qui le mène à  l'expression de Mathilda.

"Une extase qui le transporte, coeur battant, en son point cardinal là où Mathilda pousse un cri."

De cette écriture sobre, mélodieuse qui est sa signature, Léonor de Récondo explore avec tact, justesse,semble-t-il  et subtilité, le phénomène de la transsexualité et l'incompréhension première et primaire d'un entourage qui n'y est pas préparé.

Point cardinal, Léonor de Récondo, roman, Ed. Sabine Wespieser, août 2017, 228 pp

26 août 2017

Bakhita

  Il est des lectures - elles sont rares  - qui vous saisissent d'une telle émotion, d'une telle justesse de ton que vous vous ne vous sentez pas à la hauteur de leur compte rendu.

9782226393227-j.jpgC'est le cas de Bakhita, le roman vrai de Véronique Olmi, sans doute le  plus accompli, qui trace, qui épouse  la vie de  " Giuseppina Bakhita", (1869(?)  - 1947)  'une esclave soudanaise, sanctifiée en 2000, sous le pontificat de Jean -Paul II

Née à Olgossa, au Darfour, vers 1869, "Bakhita" - qui ne porte pas encore ce prénom - est soudain arrachée aux siens par des négriers  musulmans pour être vendue comme esclave.  Elle a sept  ans, à peine, et se voit confronter à la cruautéà la violence extrême d'une humanité qui ne mérite pas ce nom.  Si elle s'attache - à d'autres enfants - on les lui arrache. Elle n'est qu'objet de tractations, subissant son inconsciente beauté comme le joug d'une malédiction.

Et puis un jour de 1883, la vie de l'adolescente change:

"Elle est achetée pour la cinquième fois, achetée par un homme qui s'appelle Calisto 
Legnani, consul italien à Khartoum. Et cet homme Va changer le cours de sa vie."

Une vie qui se poursuit en Vénétie - après quelques péripéties -  Bakhita est offerte à une famille amie.  L'Italie ne pratique pas l'esclavage - Bakhita est donc affranchie;  mais elle n'en est pas moins asservie. Alors lorsque frappée par la révélation de Dieu, par l'amour vrai d'une famille, celle de Stefano, Clémentine  et leurs cinq enfants et celui de la Madre Marietta Fabretti , religieuse canossienne de l'Institut des Catéchistes de Venise,  Bakhita demande à sa Patrona Maria Michiali , de la libérer de ses obligations, d’adhérer à la congrégation canossienne,  elle se voit infliger un véritable procès.

Elle le gagne, dévastée, le 29 novembre 1889, s'arrachant à  Miammina, l'enfant des Michiali dont elle avait la garde et la suprême affection . Désormais sa vie se consacre au service de Dieu. Elle est baptisée Gioseffa et plus familièrement Giuseppina et prononce bientôt ses vœux.

"Elle a vingt-quatre ans et elle a beau suivre le même enseignement, dire les mêmes prières, communier, 
confesser et porter le même uniforme que les autres, elle n'est pas comme les autres. Elle est à part. Et pour toujours  Pour elle, on fera toujours une exception. On demandera une dérogation. On hésitera à I'accepter ou, au contraire, on s'en félicitera bruyamment"

Une fresque d'une rare puissance narrative, mélodieusement rythmée par l'effet d'un style sobre, cadencé de phrases courtes, saccadées,  qui n'endigue l'émotion que pour mieux la révéler.

Un roman majeur de la rentrée littéraire, je vous le certifie

Apolline Elter 

Bakhita, Véronique Olmi, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 460 pp

  Billet de ferveur

AE : Véronique Olmi,  Qu’est-ce qui vous a conduite à Bakhita ?

Véronique Olmi : Il y a deux ans, un dimanche d’été, je suis rentrée dans la petite église du village de Langeais, en Touraine. Il y avait, exposé, le portrait de Bakhita, que je ne connaissais pas, avec quelques dates qui situaient à peu prés sa vie. Je travaillais alors à un autre roman. Mais rentrée chez moi, j’ai tout jeté. J’ai décidé sur le champ, d’écrire la vie de Bakhita. J’ai pris ma vieille vieille voiture, et de la Touraine je suis allée en Vénétie, sur ses traces… Ainsi a commencé cette aventure… Cette écriture.

 

AE : Vous vous êtes rendue, à Venise, auprès de sœurs canossiennes :

Véronique Olmi : Oui. Et à Schio, et Vimercate, tous les lieux importants qui sont cités dans le livre. Il y a encore beaucoup de couvents de Canossiennes en Italie. Mais pas seulement. Il y en a un à Lourdes. Et des missions en Amérique latine, au Canada, à Hong Kong, en Afrique.

AE : On ne sort pas indemne d’un tel récit :  une telle succession d’arrachements, la malédiction de la beauté, sa mutilation et au bout du chemin, la reconnaissance de la sainteté. Faut-il vraiment « ne s’attacher à personne, sauf à Dieu ? « 

Véronique Olmi :  Dans le livre Bakhita n’obeit pas à cette injonction. Elle dit « Les hommes sont divins mais ils ne le savent pas. » Elle aimait les êtres humains à travers Dieu, qu’elle appelait « EL paron ». « Le patron » en dialecte vénitien. Elle aimait les enfants, dont elle s’est occupée toute sa vie.  

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Lundi 18 septembre, à 20 heures, au théâtre des Mathurins ( Paris VIIIe)

Véronique Olmi et Julia Sarr opéreront une lecture musicale de Bakhita, mise en espace par Anne Rotenberg . Une soirée qui se profile d'exception

23 août 2017

Le jour d'avant

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 C'est un roman gris, plombé de suie, accablé  de la catastrophe minière du 27 décembre 1974 - un coup de grisou, dans la galerie 3 bis  du puits Saint-Amé, à Liévin -   du décès de Joseph Flavent, as "Jojo", le frère aîné, mineur et adulé du narrateur, du suicide de leur père, du cancer et  de la mort de Cécile, son épouse.

 Un roman gris puissant - la couleur est célèbre pour ses multiples nuances - qui, d'une fusion, d’une empathie  initiale avec  le narrateur, Michel Flavent, 57 ans, amène le lecteur à peu à peu s'interroger sur son désarroi existentiel,  s'en détacher peut-être...  Michel lui devient étrange, étranger à l'instar du célèbre héros camusien. Il semble vouloir "épuiser (son) capital de sympathie"  Que cachent tous ces non-dits?  L'envol de l'ado de 14 ans s'est-il  définitivement figé dans ce bonheur simple d'une balade en mobylette, avec son frère, le 26 décembre 1974,  jour d'avant la fatale explosion, lui plombant irrémédiablement les ailes d'un possible accès à la sérénité.

 " Je trouvais qu'avril ressemblait à novembre et que le vendredi soir empestait le lundi. "

 S'il mène la vie réglée, consciencieuse  et terne d'un chauffeur de poids lourds,  mari aimant et dévoué, Michel reste frappé  d'une obsession morbide: venger la mort de Jojo, celle des 42 mineurs tués par négligence avérée,  criminelle,  de sécurité. Il se sent investi dans cette mission par lettre testamentaire de son père.

 "Après Jojo, je n'ai plus ri, j'ai repoussé la joie à coups de pied, à coup de poing, j'ai défié la mort, partout, tout le temps. J'ai bravé la charogne qui rôdait autour de moi. "

 La mort de Cécile, le jour... d'avant le printemps 2014, le quarantième anniversaire de la catastrophe incitent conjointement Michel à regagner la région houillère de son enfance aux fins d'y accomplir sa mission de vengeance.

  " Depuis ce jeudi  26 décembre 1974, chaque soir mon coeur renonçait. Il faiblissait avec le jour qui meurt et cessait de battre au milieu de la nuit. "

Apolline Elter

 Le jour d'avant, Sorj Chalandon, roman, Ed; Grasset, août 2017,  336 pp

22 août 2017

Ame-mitié

I-Moyenne-155995-correspondance-francois-de-sales-jeanne-de-chantal.net.jpgC'est une amitié supérieure qui unit Jeanne, baronne de Chantal (1572- 1641) à  François de Sales (1567-1622) , évêque de Genève, son directeur de conscience. Une relation ancrée sur les cimes oxygénées de l'amour pur, désincarné. Une amitié "surnaturelle" Une relation d'âme à âme, tout simplement. Vécue dans une surprenante sérénité.

 Fraîche veuve du baron Christophe de Rabutin Chantal, inopinément tué  en 1601, lors d'une partie de chasse,  par la maladresse d'un de ses compagnons,  Jeanne Frémyot est elle-même issue de la noblesse de robe - de mortier -  fille de Bénigne Frémyot, Président ...à mortier du Parlement de Bourgogne.  La jeune femme assume un veuvage d'autant plus éprouvant qu'elle a la charge de quatre jeunes enfants, dont Celse-Bénigne, l'aïné, âgé d'à peine cinq ans au décès de son père. Vous aurez reconnu en lui le futur père de Marie de Rabutin- Chantal, future marquise de Sévigné mais ça c'est une autre histoire.

Lors du Carême 1604 e plus précisément en date du 5 mars, Jeanne fait LA rencontre spirituelle de sa vie. Elle assiste, à Dijon, aux sermons d'un jeune et charismatique évêque de Genève, nommé François de Sales. D'emblée les âmes se reconnaissent et savent qu'elles auront un destin commun: Jeanne et François fondent en 1610, à Annecy, l'ordre de la Visitation en un modeste couvent dont Jeanne sera mère supérieure.

 D"emblée aussi se génère une abondante correspondance qui permet aux scripteurs d'exprimer tant leur -sainte- affection, que des soucis matériels et de santé. Il semble, en effet que Jeanne ait été la proie de maux constants, constamment enjointe par François, son directeur de conscience, de se reposer, de prendre soin d'elle; De cette correspondance, il reste quelque trois cents lettres écrites de la plume de François, 46 seulement, de celle de Jeanne. A la mort  de François de Sales, fin 1622, Jeanne a entrepris de brûler la majeure partie de sa correspondance. C'est décidément un trait de famille.

 Une correspondance aux tournures vives, fraîches, assez spontanées, qui montre, si besoin est, que la sainteté n'est ni figée, ni exempte de doutes. Une sainteté toute simple, en somme. Elle fut éditée en un généreux volume de 900 pages, voici un an, telle " la chronique de la plus extraordinaire amitié de tous les temps. ".  

 " Ecrivez-moi donc, et souvent et sans ordre, et le plus naïvement que vous pourrez, j'en recevrai toujours un extrême contentement. "

 Soulignons également le côté pionnier de Saint François de Sales de la rédiger en français.  Un côté pionnier que l'on retrouve dans l'heureuse initiative du prélat de faire imprimer ses sermons pour les placarder à travers la ville, distribuer dans les habitations, ouvrant ainsi un large public à la voie de la méditation.  C'est ce qui a valu à Saint François de Sales de se voir décerner , en 1923, du titre de saint patron des journalistes ( NDLR et des écrivains), fêté le 24 janvier de chaque année...

 François de Sales et Jeanne de Chantal, Correspondance, éditée et présentée par David Laurent - introduction par Max Huot de Longchamp, Ed Desclée de Brouwer, 2016, 900 pp

 

19 août 2017

Colette et les siennes

Les vacances ont ceci de bon qu'elles vous permettent de rectifier quelque tir, quelque retard de lecture, tel cet angle d'approche majeur d'une écrivain chère à notre blog.
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    Quand on découvre la biographie que l'Académicienne Dominique Bona consacre à la célèbre romancière et ses amitiés féminines - et plus quand affinités - on se dit qu'on est loin d'en avoir tout dit sur Colette, d'en avoir tout su.

             Colette gourmande, Colette éternelle amoureuse, Colette est aussi une amie au coeur pétri de générosité.

             L' angle d'approche est - à mon sens - inédit, qui saisit Gabrielle Sidonie ... Colette au début de la Grande Guerre -  elle a 41 ans - au coeur du vieux chalet en bois, sis au numéro 57 de la rue Cortambert (Paris - XVIe) qu'elle partage avec  trois beautés brunes, Annie de Pène, journaliste, écrivain, son "alter égale", son annie d'enfance, Musidora, as " petit Musi", une artiste polymorphe, future vamp incontestée du cinéma muet, et Marguerite Moreno, actrice également . Henry de Jouvenel est parti au front et avant de le rejoindre à Verdun, en toute discrétion, Colette meuble d'un quatuor de grande amitié cette solitude qu'elle ne peut supporter. Les quatre femmes ont quasiment le même âge, à l'exception de Musidora, la jeunette du phalanstère.

             Quatre femmes aux cheveux courts  -  elles font fi des codes capillaires - qui se la jouent garçonnes en ce temps où Paris, livré aux femmes, ressemble à un gynécée.

            Quatre femmes qui se partagent les tâches domestiques, à la guerre comme à la guerre, leurs ressources et secrets intimes. Quatre femmes qui font de leur amitié et de cette liberté inédite,  une force.

  " Quatre gourmandes que les restrictions alimentaires dues à la guerre mettent alors à rude épreuve. "

          Prétexte à une nouvelle et passionnante approche d'une femme pour qui l'amour, sous toutes ses formes, est le credo de vie, la biographie aborde avec allant ,  ses deux mariages, avec Willy puis avec Henry de Jouvenel, sa liaison avec Missy - marquise Mathilde de Morny - Bertrand de Jouvenel   de trente ans son cadet, mais aussi - et cela donne envie de creuser le sujet - le sentiment maternel qu'elle a porté à d'autres heureuses élues que Bel-Gazou, sa propre fille.

              Si son allure semble rustique, si ce n'est excentrique,  à bien des Parisiens et à l'aimable abbé Mugnier, Colette révèle, sous l'extraordinaire richesse de sa plume, un tempérament d'une sensibilité, d'une complexité abyssales.

Colette  et les siennes, Dominique Bona, biographie, Ed. Grasset, mars 2017,  432 pp

18 août 2017

L'empereur à pied

9782021372502.jpg"Puis en s'adressant à Seyf, son fils aîné, mon grand-père, il lui fit prêter serment qu'il n'accepterait jamais de marier que le premier-né de ses propres fils et qu'il lui imposerait cette même loi. Puis il conclut solennellement que tout héritier qui oserait mettre en péril l'unité des propriétés de la famille serait banni de l'héritage et du nom et que dès cet instant donc et jusqu'à la dernière génération, seul le premier descendant mâle de chaque lignée serait autorisé à se marier et à avoir des enfants, et que ses frères et sœurs, s'il en avait, seraient simplement appelés à l'assister dans la gestion des biens incalculables et sacrés des Jbeli"

Lui, c'est Khanjar Jbeli, " L'empereur à pied' , fondateur, en ce milieu du XIXe siècle d'une dynastie à laquelle il impose un bien contraignant diktat, à savoir que seuls les fils aînés  de chaque branche.3. aînée - forcément - pourraient se marier et enfanter. Ainsi héritage et terres seraient sauvés de toute dissémination. 

C'est à cette malédiction que le nouveau roman de l'écrivain libanais, Charif Majdalani, va s'attacher, observant son application, à chaque génération et les effets de sa non-observance.  Ecartés d'héritage, les branches cadettes vont parcourir Mexique, Italie, France et même Belgique, qui toujours sentiront peser le poids du sortilège ancestral, du "Serment de l'Arbre sec" et , partant, de la tragédie.

L'"empereur à pied " avait tout prévu, sauf sans doute, le simple droit à l'accomplissement, au bonheur...

 A Elter

L'empereur à pied, Charif Majdalani, roman, Ed. Seuil, 17 aoput 2017, 398 pp

17 août 2017

Légende d'un dormeur éveillé

L'heure de la rentrée (littéraire) a sonné et avec elle, celle de nos chroniques, coups de coeurs, billets de ferveur.

Saluons la parution, ce jour, du troisième roman de Gaëlle Nohant, portrait saisissant,  parce que vécu de l'intérieur, du poète surréaliste Robert Desnos, né en 1900 - la même année qu'Antoine de Saint-Exupéry - décédé le 8 juin 1945, au camp de concentration de Theresienstadt (ancienne Tchécoslovaquie) , d'un typhus contracté, alors même que le camp venait d'être libéré de l'Occupant nazi...

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Centré sur les Années folles, la vie parisienne, amicale, amoureuse, littéraire .. de l'enfant du quartier des Halles, le focus ne quitte pas le protagoniste. Il est omniprésent, tant il habite l'esprit et le coeur de la romancière.

S'il côtoie un temps André Breton,  Robert Desnos rompt rapidement avec l'ombrageux père du surréalisme, Qu'importe, ses amis sont légion,  Man Ray, Alejo Carpentier, Paul Eluard,  Jacques Prévert,  Théodore Fraenkel,  Antonin Artaud, André Masson, Jean-Louis Barrault, Kiki, Fredrico Garcia Lorca,  Hemingway….

ils se rejoignent au café  (les Deux-Magots, la Coupole), refont le monde,  consolident leurs liens, leurs voies d'expression.

Côté amour, le cœur du poète bat intensément: accablé par la mort d'Yvonne George, Robert restera fidèle à son second amour, Youki Foujita.

Sa veine d'écriture laisse part large à l'expression "surréaliste"  de l'inconscient ; elle se décline en poèmes, bien sûr, mais aussi en scénarii de cinéma, de publicité, chroniques radiophoniques et même en chansons, telle la célèbre Complainte de Fantomas, écrite sur une musique de Kurt Weill, pour les besoins du film Fantomas, de Pierre Souvestre et Marcel Allain (1933)

Mais la guerre approche et l'antisémitisme oeuvre à sa sale besogne.

Engagé dans la résistance,  Robert Desnos est arrêté par la Gestapo,  le 22 février 1944, en son appartement de la rue Mazerine, sous les yeux de Youki, qui devient narratrice du récit (quatrième partie)

Usant d'humour et d'optimisme comme derniers remparts contre la barbarie,  Robert succombe à sa libération..

Sans tes lunettes, la nuit tu es aveugle. Dans la grange opaque où on vous a parqués, tu es désorienté. Tu t'égares dans le clan des Soviétiques. Depuis le début, les Russes, déshérités parmi les déshérités, forment contre vous un bloc hostile. À Flôha tu en plaisantais, imitant les prières de ton ami Rödel: « Mon Dieu, délivrez-nous des Russes. Les Allemands, on s'en chargera nous-mêmes. »

 Il est enterré au cimetière Montparnasse à Paris

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant, roman, Ed. Héloïse d'Ormesson, 17 août 2017,  540 pp

Apolline Elter

 Billet de faveur

AE : Gaëlle Nohant, on vous sent totalement imprégnée de Robert Desnos. Vous lui rendez la vie, en quelque sorte. Qu’est-ce qui vous a menée à lui ?

Gaëlle Nohant :

Robert Desnos m’accompagne depuis l’âge de 16 ans, j’ai eu la chance d’avoir un professeur qui l’aimait beaucoup et nous a fait découvrir un large choix de ses poèmes. Sa poésie a été une révélation pour moi et ne m’a plus quittée. Au fil du temps, j’y ai puisé de l’énergie, une forme de consolation, de quoi raffermir ma vocation littéraire dans les périodes de doutes… C’est le poète qui me touche le plus. En 2015, je me suis dit qu’il était temps de lui rendre un peu de ce qu’il m’avait donné. C’était le 70ème anniversaire de sa mort, mais il était passé à peu près inaperçu. J’ai réalisé qu’il n’avait pas la postérité qu’il méritait en tant que poète et en tant qu’homme, et j’ai eu envie de le faire rencontrer aux lecteurs. Pour cela, le faire revivre avec ses amis, ses amours, ses combats, dans le Paris de l’époque m’a  paru la meilleure forme, et le plus bel hommage. Contrairement à la biographie, le roman me permettait de m’approcher tout près de lui, jusqu’à entendre battre son cœur. Le détour par la fiction est le meilleur moyen, me semble-t-il, de rejoindre un forme de vérité profonde de l’être. Ici, comme tous les personnages de ce roman ont existé, l’exercice tenait du numéro de funambule, il fallait tout inventer « entre les clous », en respectant la personnalité et la vérité de chacun, c’était difficile mais passionnant. La vie de Desnos est un roman, et lui-même est un vrai héros incroyablement vivant et attachant. Quand on fait sa connaissance, comment ne pas l’aimer ? J’espère que les lecteurs seront nombreux à s’attacher à lui et à aller le découvrir ensuite à travers son œuvre.