11 février 2012

Espèce de savon à culotte

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 … et autres injures d’antan dérobées à droite et à gauche recueillies pour l’instruction des générations présentes et à venir,  dédiées aux artichauts, aux astrologues et aux Roger-Bon-Temps.

 Et à vous, estimés visiteurs…

 Le roman de Sophie Arnould ( JC Lattès, mai 2010 - cfr chronique http://editionsdelermitage.skynetblogs.be/archive/2010/07/15/le-roman-de-sophie-arnould.html) nous avait déjà ouvert l’appétit de métaphores et d’expressions du Siècle des Lumières.  Passionnée par un XVIIIe siècle, effronté et plutôt… libéré,  Catherine Guennec nous revient avec un recueil étoffé et exquis de noms d’oiseaux de l’époque : Les ahuris de Chaillot, bigresses, bougresses, claudes, croquefredouilles, arpenteurs de guinguette, Marie Jacasse, Jean-fesse.. disputent la vedette aux lessivés (ondulés) de la toiture, cuisinières d’archanges, pisse-verglas et autres auteurs..mal reliés, hérités d’une certaine « littérature poissarde ».

 « Crus, osés, grossiers, imaginatifs, drôles, indélicats, ..ces « gros mots » appartiennent bien sûr à la langue populaire et sont essentiellement portés par l'oral. Difficile dès lors de les retrouver. Difficile mais pas impossible. Surtout que le cœur du XVIIIe siècle nous offre avec Vadé, "le Corneille des ruisseaux", et ses imitateurs (le plus souvent anonymes), son incroyable littérature poissarde. Un genre méconnu qui a largement nourri cet ouvrage et mérite à plus d'un titre qu'on s'y attarde."

 Un recueil trrrrrrrrrès savoureux.

 Qui coiffera, sapristi, plus d’un anthropopithèque !

 Pas de doute, on en redemande.

 Apolline Elter

 Espèce de savon à culotte !… et autres injures d’antan dérobées à droite et à gauche recueillies pour l’instruction des générations présentes et à venir,  dédiées aux artichauts, aux astrologues et aux Roger-Bon-Temps., Catherine Guennec, recueil, Editions First, fév.2012, 272 pp, 13,5 €

 

 Billet de ..saveur

 AE: Préfaçant votre ouvrage, Philippe Delerm vante l'insolence et la liberté  qui souffle sur le français du XVIIIe siècle: " Au XVIIIe, sûre de ses fondamentaux, la langue française prend un grand coup de frais" . Voilà qui fait du bien après un XVIIe siècle plutôt classique.  Ce vent de fraîcheur va-t-il s'essouffler ou s'amplifier au XIXe siècle?

 Catherine Guennec: Le XIXe siècle, c’est le français moderne. Avec l’apparition de nouveaux termes (politiques, sociaux, scientifiques…) Les dictionnaires se font de plus en plus gros. La langue populaire et l’argot s’immiscent en littérature. Soit. Et la langue fait preuve comme toujours d’une capacité de création et de renouvellement mais moi, je n’y retrouve pas cette petite « musique », ces petites folies… qui me font préférer le siècle des Lumières où à côté des préciosités mondaines des salons apparait une prose incisive, mordante qui s’affirme avec les philosophes. Le Français devient une grande langue diplomatique internationale, parlé dans toutes les cours des rois et les ambassades quand parallèlement il se fait drôle, imaginatif, débridé, provocateur… avec notamment le genre poissard qui reprend sans fausse pudeur les mots de la rue et des halles. Pour exploser de bonne humeur, d’insolence, d’incongruités «  qui sonnent dru, qui sonnent vrai, qui disent l’amour de la vie » comme l’écrit si justement Philippe Delerm.

  

AE: Certains mots  ont évolué et semblent avoir changé de connotation au cours du temps. Je songe à "astrologue", qui n'est plus une injure aujourd'hui ou à "arsouille" dont la connotation est plus tendre désormais que celle de "mauvais sujet, fêtard, voyou". Ce doit être passionnant d'étudier, aussi, l'évolution sémantique des vocables:

 Catherine Guennec: Oui, le sens de beaucoup de mots glisse au fil des ans. Et c’est très amusant de voir les changements de signification pour un même mot : c’est vrai pour astrologue, artichaut, bestiole, cupidon, cœur, charrue, arbalétrier…

  L’intérêt de cette recherche est triple en fait, indépendamment du plaisir  de croiser de succulentes expressions :

  -         Elle fait découvrir des mots et des expressions anciennes qui ont su traverser les années et rester en usage

  -         Elle met en avant leur changement - ou pas-  de sens

  -         Elle remet enfin en lumière des mots complètement oubliés.

  Mon travail peut aussi se résumer par un «  à la recherche des mots perdus »… Qui se souvient encore de gogurlu, béjaune, rigri, coquefredouille, ramasse-ton-bras, Nicolas tac tac, Roger bon temps, Perrette à l’oignon…

 AE: Vos recherches sur les injures - étayées par une impressionnante bibliographie - ont dû vous mettre sur la voie de délicieux mots doux... Pourriez-vous en évoquer certains, en cette période de Saint-Valentin?

 Catherine GuennecMes recherches m’amènent effectivement à faire de jolies rencontres. Des trésors de vocabulaire oublié qui m’ont  d’abord séduite pour leur musique, leur joliesse et qui m’ont aussi fortement intriguée. Parce que leur sens m’échappait. Que voulait dire par exemple : un endormeur de mulot, un soupir du Danemark, un cataplasme de Venise ? Que voulait dire encore faire un trou à la lune ou la prendre avec ses dents ? s’amuser à la moutarde ? avoir le soleil qui luit dans le ventre ? voir des anges violets ?  rêver à la Suisse ?...  Je traque  tous ces mots, ces expressions. J’en ai une collection impressionnante ! Les gros mots et les insultes d’autrefois qui paraissent aujourd’hui ne sont qu’un volet de mes recherches qui comportent, aussi,  bien entendu, l’incontournable thématique de la douce chose…

 Pour la Saint Valentin, soyons donc « tournés à la friandise » et préparons-nous, heureux pélerins de Cythère,  à  faire la carpe pâmée, à jouer de la harpe…  et recevoir en pluie nourrie  tous les cachets de l’amour (des baisers) Refusons de  mourir comme les citrouilles  (disparaitre sans avoir connu l’amour). Ne faisons pas trois queues d’une cerise  (se refuser sous de futiles prétextes). Préférons mourir tout debout ! (avoir fortement le béguin)

 Autres jolis petits mots encore :

 Voici l’entendourinette (une petite curieuse qui écoute aux portes les secrets des amoureux au risque de se mettre le feu aux oreilles), les bagatelles de la porte (les préliminaires)…

 Finissons par de plus « salés »  comme : passer du B dur au Bémol (perdre de sa vigueur…), folichonner l’as de trèfle, saigner une femme entre les orteils (lui faire l’amour), trinquer du nombril, faire du potage à quatre genoux, faire zon…

 Les expressions sont nombreuses et croustillantes. Une petite dernière encore et pas des plus laides : faire les yeux en coulisses (faire les yeux doux). Joli, non ?

 

04 février 2012

Virginia et Vita

une_annee_amoureuse_dans_la_vie_de_virginia_woolf_01.jpg"Je ne veux plus quitter le monde du vrai pour celui du faux. J'aimerais oser la première personne, ne plus me perdre, ni me tromper. Je crois aux histoires inventées mais je crains le roman et les héros de papier. Au-delà du point final, le roman continue d'exister "  écrit Virginia (Woolf) dans son Journal.

De la relation amoureuse, complexe et nourrie de jalousie qui la lie à Vita Sackeville-West, aristocrate fantasque, écrivain elle aussi, Virginia Woolf façonne son célèbre Orlando.

"(...) Orlando existait par sa faute, et ce héros bâti sur des indiscrétions et des commérages était le fruit de sa faiblesse."

Et celui de sa rédemption.

C'est un voyage au coeur de la création littéraire que nous propose Christine Orban, rééditant, en ce début d'année, le texte d'Une année amoureuse de Virginia Woolf (1990). Décortiquant le processus d'écriture jusque dans sa composante graphologique et celui d'un d'amour  en trio -  Léonard, mari et éditeur de Virginia, aura la bienveillance suprême de laisser la relation des deux femmes suivre son cours - la romancière scrute les mouvements de l'âme woolfienne, les blocages de sa vie sexuelle et sociale, leur résolution virtuelle.

Et puis, il arrive que les héros se rebiffent,  s'affranchissent de l'autorité de la plume, entamant ainsi un dialogue aussi surréaliste que fondamental avec l'auteur:

" - Je m'appelle Orlando..J'ai trente ans et j'aimerais vivre la vie normale d'un garçon de mon âge.

Virginia étendait sa couleur sans attention ni précaution particulière. Orlando l'exaspérait. Comment répondre au caprice d'un héros de papier quand il demande l'impossible? Depuis quelque temps, les raisonnements et les comportements étaient ceux d'une femme. Il n'a plus envie de cravacher son cheval, ni de chevaucher à cru sa monture, il veut être obéissante, parfumée, revêtue de délicieux atours, fatale pour conquérir."

AE

Virginia et Vita, Christine Orban, roman, Albin Michel, janvier 2012, 234 pp, 17 €

 Billet de faveur

AE : Christine Orban , thème et écriture de l’ouvrage sont d’une actualité singulière. Avez-vous retravaillé le texte d’Une année  amoureuse de Virginia Woolf ?

Christine Orban :  Cela peut être une épreuve de se relire… On peut se décevoir, Zelda Fitzgerald écrivait à Scott «  Tantôt je me sens un Titan, tantôt je me sens un avorton de trois moi », je l’ai échappée belle, j’ai été « l’écrivain confirmé qui relit la jeune romancière » et j’ai corrigé les trois premiers chapitres, à vrai dire j’étais heureuse de  redécouvrir des détails concernant la vie de VW que j’avais oublié , d’apprendre  de la « jeune romancière », de constater avec plus de recul que le sujet tenait la route et me passionnait toujours…

 

 «  Vita n’était pas l’inspiratrice d’Orlando : la détonatrice seulement. »

AE : La relation de Vita et de Virginia est-elle, au fond,  libératrice ?

Christine Orban: Un écrivain est toujours porteur du sujet, la rencontre agit comme un détonateur . Vita a joué ce rôle. Mais Orlando est un homme qui se transforme en femme, qui va vivre quatre siècles…on est loin de la réalité et en même temps grâce à cette distance romanesque, Virginia va se permettre d’en dire plus que dans une biographie classique, tout en l’utilisant, tout en la vampirisant, tout en la couchant  sur une feuille de papier …

AE : un héros qui change de sexe, au cours du récit, ce n’est pas courant.  Quelle place revêt Orlando dans le parcours de la célèbre romancière. ?

Christine Orban :   C’est un livre révolutionnaire pour l’époque, on pourrait dire une biographie imaginaire dont le héros androgyne est réfractaire à la société patriarcale, Virginia Woolf, parlait de «  Livret », c’est un roman d’aventure à la manière de VW, c’est à dire  que c’est aussi un roman psychologique grâce à la capacité extraordinaire de Virginia de peindre les sentiments et les relations entre les êtres humains.

Ne pas oublier que Vita s’est reconnue…

 

28 janvier 2012

Le sang de l'hermine

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Paru fin 2011, ce premier volet de la nouvelle saga culinaire et criminelle de Michèle Barrière nous invite à la Cour d'Amboise, au début du règne d'un François Ier, tout frais auréolé de sa victoire à la bataille de Marignan (14 septembre 1515, comme tout le monde le sait).

 

Maître d'hôtel du jeune et sémillant souverain,  son ami d'enfance, Quentin du Mesnil a pour mission de quérir et amener à Amboise un vieillard récalcitrant, peu commode et  encombré d'une réputation sulfureuse... vous aurez reconnu Léonard de Vinci.

 

La mission s'avère périlleuse car le fantasque génie, gaucher  - ce n'est bon signe - quoiqu'un tantinet ambidextre,  est la cible d'une sombre vengeance et de pièges sanglants..  Quentin en fera les frais qui sera propulsé du sommet d'une montagne, à bord de la machine volante imaginée par le savant...

 

Un séjour contraint  à la cour de Mantoue, régie par la terrible Isabelle d'Este, dévoile  le faste d'une société dont le raffinement subjugue le jeune maître d'hôtel.

 

Une qualité majeure des polars gastronomiques de Michèle Barrière est d'allier la fiabilité historique, la table des pratiques alimentaires à un rythme narratif et sens du suspens savamment maîtrisés. Cela donne des romans à la fois didactiques et captivants. Un carnet de recettes conclut l'ouvrage qui ne demandent qu'à être mises en pratique.

 

Que demander de plus?

 

Le deuxième volet de la saga..assurément!

 

Apolline Elter

 

 Le sang de l'hermine, Michèle Barrière, roman, JC Lattès, nov.2011, 350 pp, 18 €

 

 Billet de faveur

 

 AE : Le Chambord de François Ier qui s’ébauche , en filigranes du roman, c’est le Versailles de Louis XIV ?

 

Michèle Barrière : non, François Ier n'a que très peu séjourné à Chambord alors que Louis XIv n'a pas quitté Versailles. Il aurait d'ailleurs été très difficile d'y vivre. Chambord est un rêve, un magnifique objet d'apparat et il l'est resté à travers les siècles.

 

AE : Arrivé au Clos Lucé, où le roi compte l’établir, Léonard de Vinci s’écrie ; « Les petites demeures favorisent l’éclosion des grandes pensées. » Sublime.  A-t-il vraiment prononcé ces paroles - et à quelle occasion –  ou cette exclamation rentre-t-elle dans la logique romancée du personnage ?

 

Michèle Barrière :Il semblerait que oui, mais je ne peux pas le certifier. Par contre, de nombreuses tirades de Léonard sont directement tirées de ses Carnets.

 

AE : En marge de la quête et des péripéties qui adviennent aux deux héros, il y a la perte répétée de l’ouvrage de Platine, De Honesta Voluptate. Il semble que vous accordez une importance majeure à cet ouvrage :

 

Michèle Barrière : c'est l'ouvrage essentiel en matière culinaire datant de la fin du XV° siècle mais traduit en français en 1505 et qui place l'art de la table dans la perspective des penseurs humanistes.

 

AE : Combien de volets comportera cette nouvelle saga ? Pouvez-vous nous préciser la date de parution de la suite attendue des « Enquêtes de Quentin du Mesnil, maître d’hôtel à la cour de François Ier » ?

 

Michèle Barrière : cela dépendra de l'inspiration! Le suivant est déjà en chantier. Il se passera en 1520, lors du Camp du Drap d'or, rencontre au sommet entre François Ier et Henri VII. Il y en aura un après le désastre de Pavie où on retrouvera le roi de France prisonnier de Charles-Quint en Espagne. Un autre où Quentin s'adjoindra les services d'un certain Rabelais pour enquêter sur la mort du dauphin. Voilà, pour le moment!

 

26 janvier 2012

Les ballons d'hélium

image007.jpg" Elle vivait seule en dessous de sa vie.

Mourir devenait une question de sincérité."

Il est des solitudes d'autant plus poignantes que vous vivez, entourée d'un mari aimant et de deux magnifiques  enfants.

Il est des détresses à ce point indicibles qu'elles vous isolent du monde des vivants, vous projetant, tel un ballon gonflé d'hélium, dans l'infinie galaxie. Le seul moyen de revenir sur terre s'inscrit dans la perspective morbide de votre ...enterrement.

"Il sera très facile pour tes biographes de te décrire comme une personne répétitivement suicidaire et obsédée par la mort. Ils auront tort, tu le sais bien. Ils parleront de haine, et ils auront tort, tu le sais bien aussi. Il n'y a rien de plus haineux qu'un biographe, comme il n'y a plus menteur que le mémorialiste. Tu n'as jamais eu que l'amour en vue, du moins depuis le jour où tu l'as rencontré."

Dévastée intérieurement par une expérience amoureuse, avortée de façon inexpliquée, Ariana, ravissante jeune femme d'origine espagnole épouse le séduisant Axel, issu d'une famille norvégienne, aisée. Le couple s'installe dans une coquette maison de  la banlieue bruxelloise...

" Ta future belle-mère, à Voss, en Norvège, dit que tu es typiquement la personne qui a l'air de fuir quelque chose et c'est pourquoi, sans le déclarer positivement, elle ne se réjouit pas que son fils veuille t'épouser. Alors que c'est tout le contraire, puisque tu ne fuis pas, tu cherches ce point fixe en toi, qui est toi-même, loin au-dessus duquel le temps te fait flotter et dont il menace toujours de t'exiler définitivement".

Au-delà des sentiments et  de manifestations extérieures incomprises de son entourage, c'est l'âme d'Ariana que Grégoire Polet tente de cerner, multipliant les focus, les interpellations et points de vue. Affinant la perspective toujours et encore, du cisellement d'une plume finement taillée,  trempée de métaphores et  d'énumérations qui progressent, par petites touches,  dans une quête essentielle de  la vérité. La vérité de l'âme aspirée par  une réalité qui n'a plus place sur terre, qui rend  Ariana étrange, étrangère.

" Tu es une comète qui approche du soleil et qui se détruit progressivement en nuages de météores pas plus grands que des grains de sable."

Apolline Elter

Les ballons d'hélium,  roman, Grégoire Polet, Gallimard, janvier 2012, 174 pp, 16 €

 

Billet de faveur

AE: Après le cycle lisse et lumineux de vos trois premiers romans [Madrid ne dort pas, Excusez les fautes du copiste, Leurs vies éclatantes] vous semblez entrer, avec Chucho  [votre précédent roman]  et les présents Ballons d'hélium, dans le cycle d'une réalité plus sombre mais aussi plus profonde. L'écriture doit en être encore plus exigeante. Plus engagée?

Grégoire Polet: L’inspiration sombre ou claire ne se choisit pas vraiment: on suit la marche de sa pensée et son évolution, qui nous font traverser parfois le jour, parfois la nuit. Les deux valent la peine d’être explorés.

Dans Chucho, nous avions un personnage fragile, qui mettait en question notre capacité de modifier notre vie pour accueillir l’autre.

Dans Les Ballons d’hélium, nous avons un personnage, une jeune femme, qui est déçue, insatisfaite, par la vie telle que le monde aujourd’hui la programme, et qui est poussée irrésistiblement à chercher plus loin, non plus dans la vie extérieure, mais du côté de la vie intérieure. Et le monde qu’elle découvre dans sa vie intérieure est très différent du monde matériel, superficiel. Tout est différent; le passage du temps est différent; l’espace est différent; la présence, l’absence sont différentes. Et surtout semblent beaucoup plus vrais que les mesquines réalités extérieures, faites d’oubli, de séparations, de propriétés, d’exclusions, d’irrémédiable. Elle fait l’expérience d’une très forte spiritualisation de l’existence, qui provoque la perte de ses repères habituels, et ne lui permet pas d’en trouver de nouveaux. Ou du moins pas facilement. C’est cette aventure dans l’intériorité, dans l’en-dessous des choses, qu’Ariana vit, guidée par une blessure d’amour. Aventure dramatique, exploration, tourbillon, c’est une trajectoire vitale qui tient à la fois de l’ascension et de la chute libre.

Est-ce une écriture exigeante? Oui. Parce qu’il s’agit de suivre au plus près une démarche vraiment radicale, avec la plus grande sincérité et la plus grande exactitude. De plus, techniquement, il s’agissait de rendre un développement narratif qui épouse les formes de la perception spiritualisante du monde: temporalité non linéaire mais mémorielle; points de vue changeants et glissants, comme dans les rêves.

Est-ce une écriture engagée? En un certain sens, oui. Car indirectement elle milite pour un changement de mentalité, que par ailleurs je vois à l’œuvre autour de moi et que ce roman reflète. C’est un changement du modèle du bonheur. Les crises actuelles accentuent ce mouvement de déception par rapport à un modèle de bonheur attaché à la réussite matérielle et sociale. Ma génération a été élevée dans l’idée du bonheur (d’autres générations avaient été élevées dans l’idée du travail, ou de la liberté, ou de la foi, etc.), et particulièrement du bonheur par la commodité matérielle et le bien-être physique. Ce modèle, très bien intentionné, a pourtant de cruelles limites. Surtout quand l’argent et la prospérité viennent à être incertains. En temps de crise, le confort et la commodité deviennent soit de plus en plus inaccessibles, et donc angoissants; soit, pour ceux qui les obtiennent tout de même, ils deviennent des “blindeurs” d’individus. Or, le bonheur ne prend pas rendez-vous avec les angoissés, et ne pénètre pas les blindages. Devant les failles (la faillite?) de ce modèle de bonheur, la recherche d’autre chose est partout perceptible. Et cette recherche va dans le sens de l’Evolution, telle que l’ont montré les philosophes et paléonthologues (Teilhard de Chardin, par exemple, cité en début de roman). C’est-à-dire dans le sens de: moins de matière, plus d’esprit. Moins de masse, plus d’énergie. Cette fameuse spiritualisation en marche depuis les origines et qui a conduit la matière jusqu’à la vie, et la vie jusqu’à la conscience. Et la conscience jusque… là où nous voudrons bien la mener.

AE:  "....mais l'euphorie pourtant était là, congelant momentanément toute possibilité de vie intérieure, et la jetant avec appétit vers le monde extérieur... "

Cette euphorie, singulièrement absente  - du moins rare - dans le parcours d'Ariana , n'aurait-elle pas pu, au contraire, renverser le cours de sa vie, insuffler un peu de légèreté à la gravité ressentie, injecter de l'hélium dans des ballons qui, du coup, auraient revêtu une signification diamétralement opposée, celle de l'espoir et de la légèreté  de la vie?

Grégoire Polet:

L’euphorie en question dans cette citation, si on se réfère au contexte du roman, est l’euphorie d’avoir gagné 1000 euros. Cette euphorie de la possession l’exile justement de la vie intérieure qui l’intéresse et la jette vers la vie extérieure qui la déçoit, et la pousse à acheter et à s’approprier, “à donner des coups d’euro comme des coups de hache dans le réel pour s’en approprier quelque chose.” Mais Ariana pense que cette euphorie-là en fin de compte ne gonfle que de décevantes baudruches. Avez-vous lu, à ce propos, le passage sur les courses et le shopping dans L’Art français de la guerre, d’Alexis Jenni?

AE: Je ne l'ai pas encore lu mais vais foncer sur ce passage!

Enrobée de mystère, Ariana échappe à la vie et parfois à la logique du lecteur,  tel un ballon, gonflé d'hélium vous  fausse compagnie. Vous tentez de la cerner de la manière la plus juste, la plus analytique possible; ne  vous échappe-t-elle pas, par moments, à vous aussi?

Grégoire Polet: Ariana reflète un changement, une évadée du modèle, et à cause de cela elle subvertit ce modèle et échappe aux grilles habituelles. Après, il y a toutes les circonstances dramatiques de sa psychologie personnelle, qui ne sont certes pas généralisables, et qui la mènent à frôler la limite d’actes terribles. Car Les Ballons d’hélium est d’abord et avant tout un roman d’amour, une histoire d’amour passionnée et tragique.

Ce que j’ai répondu dans cette entrevue ne constitue qu’un commentaire, donne une piste, un éclairage. Mais, évidemment, le roman ne peut pas se résumer à cela.

 

19 janvier 2012

Au pays des kangourous

9782359490589.jpg" Je vais faire attention à toi, papa. Je vais veiller sur toi. Je ne veux plus que tu te caches dans le lave-vaisselle.(...) Je veux t'entendre rire et sentir tes mains qui me chatouillent ou me soulèvent de terre."

Petit Prince en porte-à-faux  d'un monde adulte qui se dérobe à lui, Simon doit gérer, d'un même élan, le départ de sa maman pour l'Australie, la dépression de son père, assortie d'une tentative de suicide et une vie un peu fantasque auprès de Lola, sa grand-mère.

C'est alors qu'il rencontre Lily, une enfant autiste,internée dans l'hôpital où est soigné son papa. En lui offrant son amitié, Lily tend à Simon les clefs d'accès et de compréhension du monde des grandes personnes. Un monde qui renferme un secret douloureux, un secret que Simon n'est peut-être pas prêt à entendre.

Le refuge dans le rêve, marqué typographiquement d'italiques, sera une autre planche de salut, dans l'approche progressive de la vérité. Il nous vaut de très beaux passages, dans lesquels, la métaphore est reine, habillant pudiquement des sentiments qui n'osent s'exprimer.

Une maman préfère-t-elle à son enfant le pays des kangourous?

"Je suis une chaussure qui attend le pied de Carole Ravine. Toutes mes jumelles m'ont assuré que son pied était fait pour moi. Parfois la vendeuse me sort de ma boîte pour une cliente qui a remarqué mon double en vitrine. Je n'ai pas d'yeux pour  voir, mais un odorat très puissant me dit que la cliente n'est pas celle que j'espère. Je déforme son pied, j'arrive même à la faire trébucher jusqu'à ce que la vendeuse me range à nouveau dans mon lit. Et le jour où Carole Ravine est entré dans notre magasin, elle m'a choisi sans hésiter. Elle a glissé son pied avec élégance et je l'ai accueilli en connaisseuse. Mes jumelles avaient raison. Ce pied-là est fait pour moi."

Il arrive cependant que le pied dérape...

AE

Au pays des kangourous, Gilles Paris, roman, éditions Don Quichotte, janvier 2012, 250 pp, 18 €

 Billet de faveur

AE: Gilles Paris, ce qui rend le roman particulièrement attachant, c'est le regard bienveillant que Simon porte, du haut de ses presque dix ans, sur le monde des "grandes personnes" Un monde qui perd plutôt pied. Quand le pied des adultes dérape, le bal de la vie s'enlise,  est-ce à l'enfant d'en régler la chorégraphie?

Gilles Paris: Simon a en effet un regard bienveillant du haut de ses neufs ans, bien qu’il partage parfois l’avis de Lily, cette étrange enfant autiste, qui ne comprend pas toujours les grandes personnes. Après tout « les grandes décisions » se prennent sans son avis et aucun adulte ne sait lui expliquer les aléas de la vie à commencer par la dépression de son père que sa grand-mère Lola qualifie de « grippe ». Ce regard bienveillant il le tient à sa bonne constitution, sa curiosité, son sens de l’optimisme, et sa belle naïveté (au sens positif du terme. Pour la moi la naïveté est une très belle qualité humaine). Oui, je pense qu’il règle la chorégraphie (j’aime bien ce mot) à sa manière, avec ses mots, et dédramatise ainsi les situations difficiles qui, sans sa voix et sa version des faits seraient des plus douloureuses à lire. J’avais envie qu’on puisse avoir un regard différent sur la dépression, un bien vilain mot, une maladie surtout qui fait peur à chacun ou presque. Beaucoup de gens sont sur ce fil tangible entre raison et déraison et un rien peut tout faire basculer d’un jour à l’autre. La dépression est un miroir devant lequel personne, à juste titre, n’a envie de s’arrêter. Toutefois si on prend un peu de temps pour mieux comprendre, peut-être alors aurais-je gagné ce pari difficile qu’on puisse porter un autre regard, bienveillant, un peu comme Simon, très largement aidé par Lily, une fée, un ange gardien – comme on veut-, qui saura lui parler franchement, sans détour, avant la confession ultime du père, seule voix adulte dénouant les fils de la dépression et de l’histoire. L’alternance des rêves que Simon est capable de convoquer et ses conversations avec Lily au sein des hôpitaux donnent un sens à la destinée de Simon qui saura devenir peu à peu un enfant comme les autres, ce que veulent les enfants à cet âge. C’est bien plus tard qu’on aime ou souhaite se distinguer… Mais c’est une autre histoire !

 

14 janvier 2012

A raison

-tort-ou-raison.jpgLe Belge n'est pas chauvin - il a bien raison. Mais,  tout de même,  s'il peut s'enorgueillir d'une belle série télévisée  made in Brussel et Charleroi,  il aurait tort de bouder son plaisir.

J'avais proclamé, en 2009,  mon enthousiasme en découvrant les  épisodes-pilotes d'"A tort ou à raison", série télévisée  judiciaire dont les scénarios, signés notamment de la plume de Marc Uyttendaele, se basent sur des faits vrais.  Epris de justice,  un quatuor de professionnels et amis, Joëlle, Florence, Mathieu et Yvan  - respectivement interprétés par Marianne Basler, Alexandra Vandernoot, Olivier Minne et Bernard Yerlès, tentent de faire valoir la vérité, en des moments où celle-ci n'a que des détracteurs   La palette est brillante, le jeu tonique, réaliste est diantrement accrocheur.

Une vraie et belle série (en six épisodes) que je vous invite à découvrir, chaque lundi à 20h20 sur les ondes des la Une (RTBF)

AE

(Copyright photo: Vinciane Pierart)

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AE: Bernard Yerlès. Les épisodes-pilotes ont fonctionné sur toute la ligne puisqu'une première saison (gageons qu'il y en aura d'autres...) d'"A tort ou à raison" a vu le jour. C'est important pour vous, de vous produire en notre bon pays?

Bernard Yerlès: Très important. C’est une manière pour moi de m’inscrire dans « mon » champ culturel originel en tant qu’interprète. J’ai une sensibilité de Belge, et elle est différente de la française, légèrement différente  mais elle est réelle, et j’ai l’impression parfois qu’elle s’ exprime ici avec plus d’évidence. J’ai cette sensation d’être dans mon environnement, dans ma maison et je m’y sens bien.

Un des grand plaisirs pour moi qui suis parti professionnellement vers la France, a été de retrouver, sur ces épisodes, des anciens partenaires, des anciens élèves (devenus grands) de retrouver des belles complicités , comme celle avec Alain Brunard, le réalisateur, avec qui j’avais travaillé il y a des années… Plus de 130 comédiens belges ont participé à l’aventure. C’est une fierté aussi pour moi de participer à cette première ambitieuse aventure de fiction, 100% belge. Je veux dire, majoritairement belge et conduite par la Rtbf qui affirme par là un positionnement clair sur les fictions de proximité auxquelles elle croit.

Et puis, de manière très pratique, cela me permet de ne pas prendre le Thalys 5x par semaine et de rentrer dans ma maison auderghemoise en un quart d’heure et de profiter d’un quotidien de vie de famille, même si on sait qu’un film et qu’un rôle en action occupe véritablement votre esprit. Par exemple, j’ai pu mettre en scène « Confidences trop intimes » que nous avons créé aux Bozar, durant la même période. J’ai pu aussi être présent à la tournée de notre spectacle « 84 charing cross road » avec ma femme comme interprète… Ma présence à Bruxelles et les trous pendant le tournage ont rendu cela possible. J’en suis heureux , participer à la vie culturelle, riche, de mon pays est une nécessité pour moi, comme être proche des gens que j’aime. J’ai un immense plaisir à être et à travailler à Paris, où la vie culturelle est riche et intense, et j’y ai une socialité très importante, c’est un enrichissement de pouvoir vivre entre Paris et Bruxelles, mais c’est aussi parfois un déchirement de ne pouvoir être des deux côté à la fois.

"A tort ou a raison", je pense, trouve aussi son public dans le fait qu’il reconnaît les personnages et les paysages de cette série, dont chaque histoire « s’inspire » de faits réels. L’identification, et puis le plaisir de se faire prendre par le rythme, le suspens, la richesse des sujets, comme la vie, et pas son résumé simpliste comme on nous le vend trop souvent, montrent aussi que les gens sont réceptifs à la qualité d’un programme comme le nôtre. La vérité, complexe, toujours différente selon le point de vue où l’on se situe, mais véritablement nécessaire et une obsession pour chacun des personnages, est le sujet de fond qui guide cette série, qui, comme je l’espère nous emmènera vers de nombreuses saisons, tant les sujets semblent inépuisables.
 
Une troisième saison est déjà envisagée, d’ailleurs, et en cours d’écriture. J’en suis ravi

06:17 Écrit par Apolline Elter dans Billet de faveur | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

17 décembre 2011

Bruxelles vue par les grands écrivains

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 Qu'il est bon de voir Bruxelles décrite sous la plume aimable d'écrivains aussi prestigieux qu'Arthur Rimbaud, Paul Verlaine, Erasme, Colette, Victor Hugo, Gérard de Nerval,  Théophile Gautier, Jacqueline Harpman ...

" La Belgique est un livre d'art magnifique dont [...] les chapitres sont un peu partout, mais dont la préface est à Bruxelles et n'est qu'à Bruxelles. A toute personne qui serait tentée de sauter la préface pour courir au livre, je dirais qu'elle a tort, qu'elle ouvre le livre trop tôt et qu'elle le lira mal" (Eugène Fromentin)

D'autres, tels  Châteaubriand, Voltaire ou Baudelaire . règlent son compte d'un mépris bien suspect - forcément subjectif - lui faisant parfois payer le prix d'un exil mal digéré...

Quoi qu’il en soit, ils en parlent de notre chère "cosmopole" , révélant, de leurs écrits, la part sans doute..capitale, qu'elle prit un jour dans leur destinée.

Spécialiste de Bruxelles, du bruxellois, qu'il pratique et enseigne, Georges Lebouc a extrait de sa prodigieuse culture littéraire un florilège de citations, passages, anecdotes...consignant les impressions - variées...-  d'écrivains célèbres. La ballade dans la ville est on ne peut plus instructive, qui s'assortit de photos magnifiques.

Décidément, cette fin d'année regorge de bijoux à (se faire) offrir!

Apolline Elter

Bruxelles vue par les grands  écrivains, Georges Lebouc- Préface de Jean-Baptiste Baronian, beau livre, éd. Luc pire, novembre 2011, 162 pp, 29 €

Billet de ferveur

AE: Georges Lebouc, quelque quatre-vingts écrivains - et non des moindres - passent sous la loupe passionnante de votre bien allègre plume.  Mentionnons aussi le précieux index biographique que vous leur consacrez en fin d'ouvrage. Rares - heureusement -  sont les écrivains que Bruxelles laisse indifférents. Avez-vous eu des surprises à cet égard, cherchant vainement les traces d'un quelconque état d’âme?

Georges Lebouc: J’ai, en effet, pour principe, de ne pas étaler mes états d’âme mais puisque vous m’invitez à me « déboutonner », je vous avouerai que la plus surprenante des idées relatives à Bruxelles, je l’ai trouvée sous la plume d’Alfred Jarry, lui qui imagina qu’on pourrait transformer les Vierges à l’Enfant en… vierges au Manneken-Pis. Aggravant son cas, il ajoutait que cela nécessiterait une « canalisation ingénieuse » et, pire encore, justifiait que puisqu’on « met le gaz dans les églises, pourquoi pas l’eau ? ». Il fallait être le créateur d’Ubu pour oser se permettre une idée aussi blasphématoire avec une aussi tranquille impudeur !

AE: vous séjournez à Paris, en ce moment. J'ose espère qu’à son tour,  la ville ne vous laisse pas indifférent..

Georges Lebouc: En effet, Paris fut la ville de mes grands-parents et mon père y est né. J’en garde la double nationalité et j’ai écrit, comme mon grand âge m’y autorise, un Paris des jeunes seniors (j’insiste sur jeunes) ouvrage qui me fut commandé par des éditeurs parisiens, étonné que je connaisse certains coins de la Ville Lumière aussi bien qu’eux. Oserais-je écrire « Parfois mieux » sans rougir ?

 

15 décembre 2011

La Terre en héritage

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Il nous avait enchantés en 2009, avec La mémoire du petit prince (voir chronique du 25 octobre 2099: http://editionsdelermitage.skynetblogs.be/archive/2009/10/25/la-memoire-du-petit-prince.html), Jean-Pierre Guéno nous revient en cette fin 2011 avec un (très) beau livre et la complicité de son génial metteur en images, Jérôme Pecnard, magnifique hommage au testament d'Antoine de Saint-Exupéry.

Vous l'aurez compris: le superlatif est de mise.

"Nous vous laissons la Terre en héritage. Puissiez-vous ne jamais arrêter de porter sur elle ce regard neuf qui protège de la vieillesse; puissiez-vous ne pas en faire le désert de nos aigreurs et de notre ingratitude, mais plutôt le nouveau monde de nos rêves et de nos espérances"

Instituant le célèbre écrivain-aviateur, père spirituel de notre écologie contemporaine, Jean-Pierre Guéno revêt le costume marin du Petit Prince et  l'esprit de Saint-Exupéry enfant pour délivrer un vibrant message d'amour de notre Terre - de mises en garde aussi - illustré de splendides photos issues de la photothèque d’ Yann Arthus-Bertrand, ainsi que de la Nasa.

Traversant les thématiques de l'eau, la nuit, la ville, la planète (et sa nécessaire sauvegarde), l'auteur choisit d'en montrer les merveilles plutôt que de s'enliser dans un discours culpabilisant. Des extraits d'œuvres  (Terre des Hommes, Citadelle, Lettre à un otage, Le Petit Prince, Vol de nuit, ..) et des dessins d'Antoine de Saint-Exupéry jalonnent les chapitres qui révèlent le côté visionnaire de l'écrivain de génie et la rare beauté de cette planète qui nous est donnée..en héritage.

L'écologie se fait admirative, diversifiée, sociale,  citoyenne, responsable..visant l'être, atteignant l'âme, au terme d'un  ouvrage que je vous recommande particulièrement.

Apolline Elter

La Terre en héritage. Antoine de Saint-Exupéry: Sauver la planète du Petit Prince, Jean-Pierre Guéno (Mise en image Jérôme Pecnard), beau livre, Editions Jacob-Duvernet, oct. 2011, 144 pp, 25,5 € 

 

Billet de ferveur

 AE: Jean-Pierre Guéno, révélé par la passion qui vous lie à l'écrivain, le testament d'Antoine de Saint-Exupéry est porteur d'un message fort, extraordinairement positif. Voyez-vous en lui, un nouveau Messie? Un messie porteur d'un message d'éternité et de salut de l'âme?

Jean-Pierre Guéno : Il n’y a pas de messies : uniquement certains hommes de bonne volonté qui à force d’empathie avec les autres hommes arrivent à déduire de leur trajectoire passée le devenir de leur trajectoire future. On les pense visionnaires alors qu’ils ne sont en fait que de fabuleux déducteurs capables de poser leur stéthoscope sur le cœur de l’histoire pour en percevoir les battements et pour projeter ces battements dans l’avenir… Au cœur  des années 1930, l’écrivain avait connu les grandes mégalopoles nord et sur américaines. Son œil  d’aviateur lui donnait ce recul qui permit 40 ans plus tard aux terriens de comprendre la valeur de leur planète lorsqu’ils en découvrirent les photos prises dans les premiers vol habités de la Nasa, les vols des missions Apollo.

AE: Etes-vous un humaniste? Avançant peu à peu dans la découverte de vos écrits (Les Diamants de l'Histoire, La Vie en toutes lettres, Paroles de détenus,  La mémoire du Petit Prince, Paroles de l'Ombre, ..), je suis portée à le croire..

Jean-Pierre Guéno: Notre vie ne s’éclaire que lorsque nous la tournons vers les autres. C’est un  peu le message essentiel du créateur du Petit Prince. Je ne cesse de traquer depuis que je suis en état de le faire la petite musique de l’âme des hommes, la vibration de leur âme. Je m’efforce d’être à la fois le passeur de leur mémoire et celui de cette petite musique…

AE: une partie des bénéfices issus de la vente du livre sera versée à la Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la jeunesse. Dotée de parrains prestigieux, tels le docteur Bertrand Piccard, Antoine Gallimard, Xavier Emmanuelli, Patrick Poivre d'Arvor, André Borchberg et Marie-Christine Barrault, ... et vous-même, elle a pour mission de diffuser "les valeurs humanistes universelles d'Antoine de Saint-Exupéry". C'est dire comme votre ouvrage s'inscrit dans cette vocation!

Jean-Pierre Guéno: J’ai divisé par deux les droits habituels qu’un auteur reçoit pour écrire un livre illustré. Cela permet à mon éditeur de verser une partie des recettes de l’ouvrage à la Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la jeunesse. J’ai déduit du livre  une exposition de 33 panneaux qui à partir de Février 2012 va faire le tour de notre beau pays. Organisée elle aussi au profit de la Fondation Antoine de Saint-Exupéry pour la Jeunesse, elle a été parrainée et financée par le Musée des Lettres et Manuscrits situé 222 Boulevard Saint-Germain à Paris. Grâce au Président de ce Musée, Gérard Lhéritier, l’exposition « La terre en héritage »  sera accessible gratuitement au public et comme elle pourra exister à trois exemplaires simultanés, elle devrait avoir un bel impact. Le 21ème siècle est et sera celui de la transmission : transmission de ces valeurs et de ces points de repère dont les jeunes ont tant besoin, à l’heure de la grande Mondialisation et de la grande virtualisation qui parfois donnent le vertige.

Ma citation, ma pépite  préférée dans ce livre que j’ai eu tant de plaisir à écrire est tirée de Pilote de Guerre et suffit à résumer le message clef de Saint-Exupéry : « Nul ne peut se sentir à la fois responsable et désespéré ». Si vous vous sentez en déserrance, si vous vous sentez désespéré, tournez-vous vers les autres. Assumez des responsabilités. Devenez à votre manière à votre échelle, devenez un berger : le désespoir et le spleen, si caractéristiques de la société du « tout à l’égo » qui nous encercle, s’envoleront comme par magie !

  

10 décembre 2011

Hôtel Hallet signé Horta

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Quand, en 1901, Victor Horta (1861-1947) s'attaque à la construction de l'Hôtel, pour son frère de Loge, l'avocat Max Hallet, il a déjà de belles réalisations à son actif: les hôtels Autrique, Van Eetvelde, Tassel, Solvay, ....notamment. Il peut dès lors décliner son génie en toute maturité, s'adaptant, comme chaque fois, aux besoins spécifiques de son commanditaire.

Député socialiste, dévoué à la cause des plus démunis, Max Hallet préfère le raffinement à toute forme d'ostentation.

Le marbre blanc veiné alternera dès lors avec des sols en mosaïque,  soutenant, réverbérant la luminosité remarquable des lieux. L'omniprésence de boiseries et de courbes réchauffe le coup d'oeil tandis que  l'usage des ferronneries et de métal doré allège le côté imposant des lieux.

De son côté, Madame Hallet, passionnée de fleurs,  se verra construire, à l'entresol, un jardin - d'hiver - ...extraordinaire: jaillies de la façade,  trois baies vitrées, lobées  offrent, sur le jardin extérieur,  une perspective en triple cul-de-four. Les radiateurs en épousent les courbes. L'eau de pluie, nécessaire à l'arrosage des plantes, est acheminée dans la pièce par un système des plus ingénieux...signé Horta.

Réalisation majeure de l'architecte de génie, l'Hôtel Hallet est un des rares joyaux rescapés de la destruction ou de transformations indues. Acquis en 2006, par Michel Gilbert, passionné d'Art Nouveau et propriétaire de quatre immeubles Horta, l'hôtel a bénéficié d'une restauration intégrale, dans le plus pur souci de son aspect originel. Il est désormais ouvert au public, sur rendez-vous et théâtre de réceptions privées.

Passionnée par l'oeuvre de Victor Horta, Michèle Goslar signe ici une monographie remarquable: elle intègre la biographie de l'Hôtel Hallet dans la perspective complète de la vie et  de l’œuvre de l’architecte mais aussi  de l'époque et de l’aménagement de la célèbre avenue Louise. L'occasion rêvée pour le lecteur de rassembler, d'organiser ses connaissances sur le sujet. Les quelque cinquante illustrations soulignent magnifiquement le propos et rendent la visite virtuelle très engageante.

Une lecture hautement recommandée.

A (s')offrir sans hésitation.

Apolline Elter

Hôtel Hallet, signé Horta, Michèle Goslar, Beau-livre,  Ed. Avant-Propos, octobre 2011, 96 pp, 24,95 €

 Billet de faveur

 AE : Michèle Goslar, passionnée de l’œuvre de Victor Horta, vous  l’êtes aussi de celle – littéraire – de Marguerite Yourcenar. Rappelons que vous avez créé et que vous dirigez Le Centre international de Documentation Marguerite Yourcenar, à Bruxelles.  A part le fait, comme vous le rappelez, que la célèbre écrivain est née, avenue Louise, établissez-vous un lien entre ces deux passions ?

Michèle Goslar : Finalement, Marguerite Yourcenar et Victor Horta ont nombre de points en commun : sens du travail acharné et lent (un livre important tout les dix ans pour Yourcenar, remise sur le chantier de ses constructions pour Horta ; recherche de l’expression la plus « exacte » pour les deux ; audace de la pensée dans les deux cas…) même si c’est le hasard d’une interview de Gérard Valley sur la biographie de Yourcenar qui m’a mise sur la voie de la continuation de l’écriture…  et la rencontre du livre sur la Maison du Peuple qui m’a conduite à écrire sur Horta. Loin de l’accident de l’avenue Louise, Yourcenar comme Horta sont, pour moi, deux passions. La seule différence entre eux, pour moi, est que l’une est écrivain et l’autre architecte.

La monographie sur l’hôtel Hallet n’est qu’une excroissance d’un gros ouvrage sur Victor Horta qui doit paraître chez Mercator d’ici peu. J’y ai travaillé pendant 12 ans et c’est Michel Gilbert qui, connaissant cet autre vaste projet, m’a demandé de rédiger un livre sur son hôtel ouvert au public et à divers événements car il n’en existait pas.

 AE : L’année 2011 célèbre le 150e anniversaire de la naissance de Victor Horta.  Michel Gilbert lui rend un hommage remarquable avec la restauration , parachevée, de l’Hôtel Hallet :

Michèle Goslar : J’ai dédicacé mon gros livre sur Horta à Michel Gilbert qui réalise un travail de restauration remarquable des hôtels qu’il a acquis, construits par l’architecte. Je suis heureuse que le livre sur l’hôtel Hallet soit sorti pour cet anniversaire. J’escomptais que le livre sur la vie et l’œuvre de Horta sortirait aussi en 2011, mais il n’est annoncé que pour mars 2012, afin de le rendre unique, notamment par les illustrations (des plans de toutes les constructions de Horta).

[NDLR: Heureux lecteurs de L'Evénement:  Michel Gilbert et Michèle Goslar accueilleront 15 de nos lecteurs , au printemps 2012,  pour une visite privée du somptueux Hôtel .]

26 novembre 2011

Le dernier amour de George Sand

images.jpg"Voilà peut-être ce que l'on appelle la maturité: le sentiment du bonheur, la capacité d'en jouir, la conscience de sa fragilité."

C'est à la figure d'Alexandre Manceau - le "dernier amour" de George Sand que la biographe Evelyne Bloch-Dano s'attache, dans un essai vivant, brillant, passionnant.

La célèbre écrivain a 45 ans quand Alexandre Manceau entre dans sa vie; il en a 13 de moins. A première vue, il paraît son valet, attentif à ses moindres désirs, lui qui "se met tout entier dans un verre d'eau qu'il m'apporte ou dans une cigarette qu'il m'allume." Mais la relation est bien plus riche qu'il n'y paraît: "seul homme à la mesure de la générosité [sandienne]", Alexandre sera 15 ans durant le compagnon "à la fois homme et femme comme elle",  d'une George Sand apaisée, simplement heureuse d'aimer. La période est  féconde pour l'écrivain qui publiera alors  pas moins de cinquante ouvrages. Seule la mort d'Alexandre, en 1865, rompra l'harmonie du couple.

Au départ de cette période de quinze ans et d'une analyse approfondie du couple Sand - Manceau, Evelyne Bloch-Dano autopsie la relation violente qui unit George Sand à Solange, sa fille: fille présumée  de Stéphane d'Ajasson de Grandsagne, Solange restera toute sa vie, « la part d'ombre » (et d'échec) de sa mère.

En parallèle et écho contrasté, la relation tendre, généreuse, passionnée qui lie  l'écrivain à son fils chéri, Maurice, alias "Bibi",  à ses petits-enfants, dont sa chère Nini, tragiquement décédée,  à sa belle –fille, Lina Calamatta - "J'adore ma nouvelle fille » - et à  tous ces enfants d'adoption que George Sand couvera de son aile bienveillante.

Et puis, il y a le  portrait de Nohant,  la demeure qui incarne l'hospitalité légendaire de sa propriétaire (rendez-vous, demain à 17 heures pour un High Tea centré sur un magnifique passage de l'ouvrage). Nohant qui aura vu tant de personnalités de prestige, Balzac, Flaubert, Tourgueniev, Liszt, Marie d'Agoult, Théophile Gauthier, Edmond Plauchut.... s'assoir à sa table, goûter aux joies d'un séjour qui pouvait parfois se prolonger plusieurs années...

Merveilleuse George Sand, sincère, altruiste et entière dans ses engagements.

Une lecture hautement recommandée

Apolline Elter

Le dernier amour de George Sand, Evelyne Bloch-Dano, biographie, Grasset, septembre 2010, 320 pp, 20 € 

Billet de ferveur

AE: Evelyne Bloch-Dano,  vous voyez en Nohant, la "texture du paysage mental" de George Sand. Le lecteur sent battre le coeur de la demeure, à travers les passages que vous lui consacrez. (Quand) nous concocterez-vous  une biographie de Nohant?

Evelyne Bloch-Dano: Ce n’est pas dans mes projets ! J’ai jadis consacré un livre à la maison d’Émile Zola (Le roman d’une maison – Chez les Zola à Médan Payot), mais on a déjà beaucoup écrit sur Médan…

 AE: George Sand se serait-elle éprise d'Alexandre Manceau si elle l'avait rencontré, dix ans plus tôt?

Evelyne Bloch-Dano:  Comment savoir ? Probablement, non.  Dix ans plus tôt, à peu de choses près, elle rencontrait Chopin…

AE: A votre avis, quelle serait la "madeleine de Proust" de George Sand?

Evelyne Bloch-Dano: Je renvoie vos lecteurs au très beau début du chapitre 11 de la deuxième partie de Histoire de ma vie, dans lequel elle évoque la mémoire et les souvenirs d’enfance…

 

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