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02 décembre 2017

Gauguin

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"Gauguin aime saisir le caractère du pays qu’il représente."

Et des pays, il en a connu, l'artiste.  Tôt orphelin de père - le prénommé Clovis [Gauguin] - Paul passe sa prime enfance auprès de sa famille (grand-)-maternelle, au Pérou. Il en revient,  âgé de six ans, avec sa mère, Aline Chazal,  et une pratique  lacunaire  de la langue française. Cette lacune sera comblée par l'écoute attentive des oeuvres de Jean-Jacques Rousseau dont la pensée imprégnera la sienne.  Bon élève, il est également bon disciple, puisant à l'enseignement de Pissarro, Degas, Cézanne, les premières leçons d'un art en constante mutation, constante interrogation.

   Marié à une Danoise - Mette - père de cinq enfants, Paul Gauguin rompt après quelques années sa résidence à Copenhague et le constant obstacle que Mette oppose à sa pratique de l'art. La jeune femme n'admettra jamais qu'il choisisse la voie de l'art plutôt que le métier de négoce et de bourse auquel il s'astreint quelque temps.  A cette séparation s'ajoute la privation de quatre de ses enfants :  il emmène en France son fils Clovis, âgé de six ans, laissant notamment Aline, sa fille aimée -  qui a hérité de son caractère - à sa mère.

  A Paris, c'est la misère qui l'attend.

  Il met bientôt le cap sur Pont-Aven.

  L'entrée en contact avec Théo Van Gogh, le marchand d'art, frère de Vincent est une opportunité pour  Paul Gauguin.  S'il accepte, en 1888,  l'invitation de Vincent à Arles, dans la fameuse 'maison jaune", c'est surtout pour conserver les faveurs de Théo. Son attitude envers Vincent, fragile,  pétri de doutes,  est destructrice.  Vincent en vient à se trancher l'oreille, le 23 décembre 1888,  dans un accès de folie qui lui vaut un temps d'internement. La "crise d'Arles" interrompt – provisoirement-   les relations entre Paul  et Théo.

   C'est en 1891 – il va avoir 43 ans – que Gauguin met le cap sur Tahiti, entreprenant avec Daniel de Monfreid une correspondance d'éloignement précieuse pour ses biographes, et une période d'amours et d'art très créatrice. Imprégné de la mythologie et des moeurs locales, il sent la nécessité d’"outrer" les couleurs.  Quand il se trouve à court de toiles - difficultés financières obligent - il sculpte sur bois. Un art dont le biographe déplore qu'il passe trop souvent à la trappe.

   Le retour en France et en Bretagne est marqué d'un drame - la rixe de Concarneau , durant laquelle le peintre et ses amis sont sauvagement pris à partie -  qui lui fait perdre à vie l'usage d'un de ses pieds.  Souffrance, prise de morphine et l'incitation à l'alcoolisme qu'elle engendre auront de dramatiques effets sur la production de l'artiste.

   Il retourne à Tahiti toujours désargenté, tandis que Mette toujours à Copenhague tire un confortable profit de la vente de ses oeuvres.

   Grugé par  Charles Morice, un prétendu ami dans la publication de son récit Noa-Noa, Gauguin se sent également exploité par son marchand d'art Ambroise Vollard.  Voilà qui n'arrange pas un caractère déjà belliqueux à la base.

   La dernière partie de sa vie se déroule aux îles Marquises, lesquelles généreront une nouvelle mutation chromatique de son oeuvre. Sa santé se dégrade au même titre que ses finances. Son coeur cesse de battre le matin du 8 mai 1903.

  Précise et extraordinairement fouillée, cette biographie détaille toutes les oeuvres de l'artiste à l'aune de sa vie, de son tempérament. Elle nous révèle tant les influences, les éloignements - avec l'impressionnisme notamment - ruptures, ... que   le renouvellement constant qui caractérisent l'oeuvre de l'artiste.

« Quelles que soient les opinions qu'on peut se forger sur l'homme, ses moeurs, son tempérament, [Paul Gauguin] mérite d'être aimé pour son projet d'artiste-monde."

  Un portrait magistral 

  Apolline Elter

  Gauguin, David Haziot, biographie, Ed. Fayard, sept. 2017, 808 pp

Billet de ferveur

AE : Notre regard sur Gauguin est réducteur. Nous le cantonnons à sa production picturale « exotique ». Vous le déplorez

L’exposition, «  Gauguin, l’alchimiste »  qui se tient en ce moment au Grand Palais, tend à montrer toutes les facettes de son art,  peintures de toutes époques, esquisses, grès, céramiques, sculptures sur bois et même ses écrits.  Cette mise en perspective vous satisfait-elle ?  

David Haziot : Cette exposition parisienne est magnifique pour la sculpture, jamais je n’en ai vu d’aussi complète, ni d’aussi belle, pour révéler cet aspect de Gauguin qui fut un extraordinaire sculpteur, d’une originalité stupéfiante le plus souvent. Pissarro avait voulu l’inciter à aller pleinement dans cette direction, mais Gauguin refusa en écrivant à son ami et maître que si la peinture se vendait mal, c’était pire encore pour la sculpture.

   Il s’adonna donc à cet art quand il n’avait plus de toile à peindre, par envie brusque, pour se venger d’un ennemi ou adversaire dont il mit l’effigie sur son terrain ouvert à tous à Tahiti ou à Hiva Oa, ou quand il espéra en tirer profit en travaillant dans un atelier de céramique avec Chaplet ou Delaherche.

   Malgré ces restrictions, le catalogue des sculptures de Gauguin compte plus de 250 numéros, car il travailla aussi tous ses objets familiers, cannes, sabots, accoudoirs de meubles, compotiers, etc. Il confie à la sculpture le plus intime de son inspiration et cet art joue le rôle pour lui de journal, de laboratoire d’essais. Par exemple, quand il se cherche encore à Tahiti, c’est dans la sculpture qu’il trouvera la solution, en reprenant les formes et motifs de l’art marquisien et en les fracturant, en les ouvrant comme des fleurs pour faire des œuvres non plus closes dans une mythologie qui a réponse à tout, mais libres, ouvertes sur un avenir ignoré.

   On trouve aussi dans cette exposition des exemples de l’art de la gravure de Gauguin, si nouveaux par leur technique inversée : au lieu de creuser l’intérieur des formes sur son bois pour ne laisser s’encrer que les contours, il incise les contours et laisse le reste plein. Il en résulte ces surprenantes gravures noires pour représenter un pays de lumière comme Tahiti, ou sa mythologie religieuse.

  En revanche, je suis resté un peu sur ma faim pour la peinture présentée dans cette exposition. Il y a trop peu d’œuvres, malgré certaines qu’on ne voit pas souvent comme Intérieur rue Carcel, un chef d’œuvre inspiré de Degas, mais j’ai déploré l’accrochage et la mise en lumière un peu trop sombre à mon goût. L’impression de voir les œuvres au fond d’une crypte parfois. Cela nuit aux couleurs de Gauguin qui peint la plupart du temps en tons proches. J’avais trouvé la mise en lumière des Gauguin de la collection Chtchoukine bien meilleure à la Fondation Vuitton (œuvres sur murs gris éclairées par des spots en vraie lumière blanche à 5 à 6000°K). La salle Gauguin brillait de mille feux. Mais ne boudons pas notre plaisir de voir des œuvres qui voyagent rarement. Elles valent le détour et l’attente qui précède parfois l’entrée, si on n’a pas acheté un coupe-file. Une très belle exposition parisienne assurément, dont on peut remercier les organisateurs.  

28 octobre 2017

La Nostalgie de l'honneur

Van der Plaetsen - c.jpg"Une certaine conception de l'honneur peut conduire un homme à se dépasser jusqu'à se transcender - et à mourir pour l'idée qu'il se fait de la vie dont il est l'obligé."

C'est à la vie et surtout à l'action de son grand-père maternel, le Général Jean Crépin, qu'est dédié le récit de Jean-René Van der Plaetsen.

            Une vie, un destin qui se décide le matin du 28 août 1940, à Manoka (Cameroun) et voit un jeune capitaine d'artillerie, marié, père de deux fillettes, rallier le Général de Gaulle et le combat pour la France libre, prêter serment d'une fidélité qui jamais ne faillira.

Bras droit du (futur) maréchal Leclerc - alias Philippe de Hauteclocque (1902-1947) -  Jean Crépin est nommé colonel à trente-deux ans. Il commande alors l’artillerie de la Deuxième Division blindée, la fameuse 2e DB.

" Si l’infanterie est la reine des batailles, comme on l’a souvent dit, l’artillerie en est l’impératrice. Ce que Napoléon, qui était artilleur de formation, traduisait ainsi, avec son génie de la concision : « Le feu est tout, le reste est peu de chose ». C’est en effet l’artillerie qui prépare les victoires. "

La victoire de la France, ce Compagnon de la Libération la célèbre le 26 août 1944, sur les Champs-Elysées, aux côtés des généraux Leclerc et de Gaulle, " ces deux hommes auxquels il avait voué son existence et qui ont donné un sens supérieur à sa vie" ; elle lui coûte celle de son épouse le 8 septembre suivant - mutilée par une mine antipersonnel allemande - et un profond sentiment de culpabilité.

Remarié en 1947, l'officier enchaîne, à contre-coeur, l'Indochine, avec ardeur, l'Algérie, avant d'accéder à la vice-présidence de l’Aérospatiale, futur Airbus group, aux présidences de Nord-Aviation, d'Euromissile et d'assurer des missions supérieures, secrètes et névralgiques de développement stratégique.

A travers sa personnalité, son action, son humilité, c'est également " les vies admirables de ces Boissieu, Dio, Massu, Messmer, Simon ... " que Jean-René Van der Plaetsen célèbre, réalisant, d'une plume alerte et fluide, un essentiel devoir de mémoire, de transmission.

            Un récit édifiant.

Apolline Elter

La Nostalgie de l'honneur, Jean-René Van der Plaetsen, récit littéraire, Ed. Grasset, septembre 2017, 240 pp

 

Billet de faveur

AE : Vous rendez au panache – cocktail d’honneur et d’humilité qu’incarne votre grand-père – ses lettres de noblesse ; notre époque en semble moins pourvue. Imputez-vous cette attitude à une forme d’arrogance qui nous fait voir la vie comme un dû, un droit acquis, nous libérant d’obligations à son égard ?

Jean-René Van der Plaetsen :

Tout à fait. Je pense que, la vie nous étant donnée, il convient de s’en réjouir et d’apprécier à sa juste mesure l’immense chance qu’est le simple fait de pouvoir vivre. Mais je pense aussi que certaines obligations nous incombent lors de notre passage sur terre. Certaines tombent sous le sens, comme de s’efforcer d’être heureux, de respecter ceux qui nous entourent, ou encore d’essayer de progresser dans les domaines qui sont propres à chacun ; d’autres le sont moins aujourd’hui parce qu’elles se perdent ou que nous les avons oubliées. Parmi celles-ci, il y a le sens de l’honneur qui, selon moi, doit nécessairement être accompagné du souci de l’humilité.

AE :  votre grand-père vous a en quelque sorte institué dépositaire de sa mémoire : vous étiez seul garçon, il vous sentait imprégné de ses propos.  Le fait d’avoir un fils à votre tour a-t-il amplifié l’urgence de cette transmission ?

Jean-René Van der Plaetsen :

Certainement. Ce livre n’est pas seulement le récit de vies d’hommes héroïques ou exemplaires, c’est aussi une histoire de transmission et d’héritage. L’éternelle histoire du vieil homme et de l’enfant, au fond. J’espère que mon fils, âgé de dix ans, saura trouver dans ce livre des enseignements qu’il transmettra à son tour à ses enfants. Car je crois que ces valeurs de courage et de droiture dont il est question dans La Nostalgie de l'honneur n’ont pas d’âge, même si certains les jugent dépassées aujourd’hui, et qu’elles peuvent servir à tous les temps.

21 octobre 2017

L'abandon des prétentions

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 C'est avec humour que Blandine Rinkel, attributaire de la Bourse découverte, décernée le 5 octobre par la Fondation Prince Pierre de Monaco, des mains de sa Présidente, S.A.R la Princesse de Hanovre (as Caroline de Monaco)  pour son premier roman, L'abandon des prétentions, souligna l'inadéquation apparente du titre...

Avec en point de mire, le portrait de sa mère, Jeanine, sexagénaire, frais retraitée,   Blandine Rinkel révèle, en effet, une belle plume, tantôt ciselée à la façon d'un orfèvre, tantôt déliée sur un mode plus récréatif . .et créatif , pétrie de métaphores inventives et d'un humour mâtiné de tendresse.

C'est qu'on a bien envie de la connaître, cette Jeanine, généreuse, loufoque, inattendue, "femme-oreille" qui apprend l'arabe sitôt sa retraite entamée, fait de sa cuisine fuschia un lieu d'écoute sociale et de confidences, administrant aux écorchés de la vie  force crèpes et cidre.

Il lui arrive d'être grugée mais la "douceur l'emporte toujours sur la méfiance." , de ne savoir que dire -  Jeanine, agitant vainement sa cuillère dans sa tasse sèche , fixait Moussa avec un regard compliqué, à la fois vide et grave, ignorant mais concerné".- mais elle se donne tout entière avec une candeur aussi jubilatoire que désarmante.

Une coeur simple? 

Oui mais sur un mode volontaire. Assumé.

Contre la tyrannie des ambitions, elle a préféré affiner sa part sensible : plutôt que les dîners à plusieurs, elle choisissait les tête-à-tête, au champagne qui frappe préférant le cidre doux ; plutôt que de s’inscrire au concours pour l’agrégation, qu’on lui conseillait de passer, elle apprit la peinture et effeuilla des livres d’histoire"

Sujet d'observation, d'étonnement, d"étude déconcertée pour sa fille, Jeanine jaillit de ce portrait dans toute la splendeur de son altruisme et d'une sagesse peu commune.

Elle devient oeuvre d'art,  mirée dans le regard adulte, pénétrant et aimant de la narratrice,  mue créatrice par une  sorte d'inversion de leurs autorités respectives 

"Peut-on en vouloir à quelqu'un de ne jamais en vouloir à personne

Une lecture subtile, drôle, bienveillante, bienfaisante .. hautement recommandée.

Apolline Elter

   L'abandon des prétentions, Blandine Rinkel, roman, Ed. Fayard, janvier 2017,  248 pp

Billet de faveur

AE :  Tout entière dévouée aux tiers, votre mère ne paraît pas avoir une grande estime d’elle-même. Ce n’est pas son propos ; Comment a-t-elle réagi à l’annonce de l’attribution du prix et de la bourse découverte de la Fondation Prince Pierre de Monaco ?

 Blandine Rinkel : - Jeanine n'a pas grande préoccupation de son propre ego, mais ça ne l'empêche en rien de se réjouir quand quelque chose de réjouissant et d'étonnant advient, comme l'obtention d'un prix - fusse un prix pour un livre dont elle est le centre. L'ironie joyeuse de ce prix décerné dans l'Opéra Garnier de Monaco pour un livre portant le titre  "L'abandon des prétentions" l'a amusée et émue,  elle voulait en savoir plus, sur la cette ville, ses humains, le Palais, les paysages, les protocoles et les cérémonies. Le réel est cocasse et porteur de mille histoires : l'obtention de ce prix en était une nouvelle, un récit à broder, une petite odyssée, et sur ce point, ma mère et moi sommes semblables, avides d'épopées minuscules comme celles qui grouillent partout à Monaco, donc sans hésiter : joie. 

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Blandine Rinkel  (au centre) attributaire de la Bourse découverte attribuée, ce 5 octobre dernier, par la Fondation Prince Pierre de Monaco

11 septembre 2017

Compte rendu d'enquête: la publication des lettres de Mme de Sévigné à Mme de Grignan

 

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Romancière, biographe  et spécialiste du XVIIe siècle , Jacqueline Duchêne publiait, notamment, en 2009, le portrait remarqué de Françoise de Grignan  (Ed Laffite  - voir chronique sur ce blog, remaniant l'édition de 1985, Françoise de Grignan ou le mal d'amour ( Ed.Fayard) . Elle a collaboré à l'édition annotée de la correspondance de la marquise de Sévigné, en trois volumes, en la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, aux côtés de son mari, feu le Professeur Roger Duchêne. Membre de l'Académie de Marseille, 

Deux chapitres du magnifique catalogue de l'exposition "Sévigné - Epistolière du Grand Siècle (château de Grignan - du 25 mai au 22 octobre 2017) sont rédigés de sa plume., l'un concerne les séjours cumulés de la marquise à Grignan - soit quatre ans - le second nous dévoile les transformations, censures et corrections qu'a subies la correspondance originale de la marquise à sa fille, au fil d'éditions successives. L'enquête en est déconcertante, mais surtout  passionnante...

 A lire (le catalogue) -  à visiter (l'expo) - à déguster (la correspondance de notre chère marquise)  

Sévigné - Epistolière du Grand Siècle -  collectif - beau livre illustré - catalogue de l'exposition du château de Grignan ( du 25 mai au 22 octobre 2017) , Co-édition  Ed. Libel - Département de la Drôme, Mai 2017,  140 pp, 22 €

02 septembre 2017

Le déjeuner des barricades

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Hôtel Meurice,  mercredi 22 mai 1968

Rien ne va plus au sein du prestigieux palace de la Rive droite. Entraîné dans la mouvance des événements de mai, le personnel a décidé d'en destituer le directeur et de prendre les rênes de l'établissement.

C'est le principe de l'autogestion

C'est le monde à l'envers

"Il fallait que cela arrive un jour, commente Denise, que le drame ne prend jamais au dépourvu.

Certes l'hôtel a connu d'autres vicissitudes. Réquisitionné par l'Occupant, de septembre 1940 au mois d'août 1944, il est le Quartier général du ..Général von Choltitz, lequel évite in extremis à Paris de brûler en désobéissant à un Hitler, frappé de délire et de grande colère.

Et voici qu'à nouveau Paris se consume sous les feux de la révolte; la disette est à ses portes qui ne permet plus aux lieux de prestige de s'approvisionner dignement.

Quand on songe que l'hôtel accueille en ses cent soixante chambres des hôtes aussi prestigieux que la milliardaire américaine Florence Gould- elle séjourne à l'année dans la suite 250-252-254 - Salvador, Gala Dali et Babou,  leur charmante panthère de compagnie - dans la suite 108-110-  J. Paul Getty, débauché de la concurrence,  on se dit que, direction décapitée,  hiérarchie inversée ou pas, il faut tout faire pour continuer à satisfaire cette clientèle de choix

D'autant que c'est précisément aujourd'hui qu'e lieu la remise du Prix Roger-NImier, parrainé par la milliardaire,  laquelle entend que tout se déroule comme d'habitude.

Comme il manque des convives - Paris congestionné oblige - il est décidé de faire appel aux ressources locales, le Maître, bien sûr, mais aussi,  et d'une autre facture,, un charmant notaire - honoraire - de Montargis, j'ai nommé, Maître Aristide Aubuisson. Après avoir mené une vie austère et exemplaire, au service de sa clientèle, l'homme de loi vient de se découvrir un cancer fulgurant; il a décidé d'écouler, au Palace, ce qui lui reste de vie et de liquidités.  Honoré d'être convié au prestigieux déjeuner littéraire, Aristide se précipite dans la première librairie ouverte - c'est un exploit - aux fins d'y acquérir le roman du jeune auteur primé: Place de l'étoile d'un certain Patrick Modiano.. inconnu au bataillon

"C'est Lucien Grapier qui, le premier, a compris que cet immense jeune homme brun, aux allures de gazelle égarée, doit être le lauréat que tout le monde attend."

Mêlant, d' un humour caustique, efficace, irrésistible, un sens aigü de l'observation sociologique, de la conscience professionnelle et des vanités sympathiques, Pauline Dreyfus revisite, en mode de comédie urbaine, les célèbres Jours des fous et fêtes du  Prince Carnaval de l'époque médiévale.

Une satire très réussie, parsemée de sentences savoureuses.

Puissiez-vous vous en délecter autant que je l'ai fait...

Apolline Elter 

 Le déjeuner des barricades, Pauline Dreyfus, roman, Ed. Grasset, août 2017, 232 pp

 Billet de faveur

AE : parmi toutes ces vanités que vous fustigez plaisamment, se dégagent au moins deux êtres qui ne trichent pas. Patrick Modiano, le lauréat du prix et Maître Aubuisson, le notaire dont vous tracez un portrait  affectueux  ..  C’est un des rares vrais lecteurs présents autour de la table Ce n’est pas fréquent d’avoir de la tendresse pour les représentants de cette profession :

 Pauline Dreyfus :  L’important n’est pas tant sa profession –encore que je n’ai rien contre les notaires !- mais son côté provincial (il vient de Montargis), et le fait qu’il soit très malade : il est le seul convive ébloui par ce déjeuner, celui qui n’est pas blasé comme tant de Parisiens, celui qui veut savourer chaque instant du feu d’artifice. Il a la délicatesse d’aller acheter le livre du lauréat avant le repas, pour pouvoir lui poser des questions, il réclame un autographe à Dali, il trouve l’hôtesse délicieuse alors que les autres invités la snobent. Bref, Aristide Aubuisson est le contrepoint des autres personnages qui sont frivoles, vaniteux et assez médiocres. Vous l’aurez compris : je l’aime beaucoup !

 AE : Patrick Modiano s’est vu décerner les prix Roger-Nimier en 1968. Pour autant, le « déjeuner des barricades » a-t-il bien eu lieu ?

Pauline Dreyfus : Ce roman mélange la fiction et la réalité mais le point de départ est authentique : le déjeuner des barricades a vraiment eu lieu, en ce 22 mai 1968 où le pays était paralysé par la grève générale et l’hôtel Meurice occupé par son personnel. Patrick Modiano se souvient encore des lustres clignotant à cause de la grève qui était aussi suivie chez EDF. Si beaucoup de rebondissements sont le fruit de mon imagination, c’est bien ce jour-là, dans cet endroit-là, que le futur prix Nobel a reçu sa première consécration littéraire.

26 août 2017

Bakhita

  Il est des lectures - elles sont rares  - qui vous saisissent d'une telle émotion, d'une telle justesse de ton que vous vous ne vous sentez pas à la hauteur de leur compte rendu.

9782226393227-j.jpgC'est le cas de Bakhita, le roman vrai de Véronique Olmi, sans doute le  plus accompli, qui trace, qui épouse  la vie de  " Giuseppina Bakhita", (1869(?)  - 1947)  'une esclave soudanaise, sanctifiée en 2000, sous le pontificat de Jean -Paul II

Née à Olgossa, au Darfour, vers 1869, "Bakhita" - qui ne porte pas encore ce prénom - est soudain arrachée aux siens par des négriers  musulmans pour être vendue comme esclave.  Elle a sept  ans, à peine, et se voit confronter à la cruautéà la violence extrême d'une humanité qui ne mérite pas ce nom.  Si elle s'attache - à d'autres enfants - on les lui arrache. Elle n'est qu'objet de tractations, subissant son inconsciente beauté comme le joug d'une malédiction.

Et puis un jour de 1883, la vie de l'adolescente change:

"Elle est achetée pour la cinquième fois, achetée par un homme qui s'appelle Calisto 
Legnani, consul italien à Khartoum. Et cet homme Va changer le cours de sa vie."

Une vie qui se poursuit en Vénétie - après quelques péripéties -  Bakhita est offerte à une famille amie.  L'Italie ne pratique pas l'esclavage - Bakhita est donc affranchie;  mais elle n'en est pas moins asservie. Alors lorsque frappée par la révélation de Dieu, par l'amour vrai d'une famille, celle de Stefano, Clémentine  et leurs cinq enfants et celui de la Madre Marietta Fabretti , religieuse canossienne de l'Institut des Catéchistes de Venise,  Bakhita demande à sa Patrona Maria Michiali , de la libérer de ses obligations, d’adhérer à la congrégation canossienne,  elle se voit infliger un véritable procès.

Elle le gagne, dévastée, le 29 novembre 1889, s'arrachant à  Miammina, l'enfant des Michiali dont elle avait la garde et la suprême affection . Désormais sa vie se consacre au service de Dieu. Elle est baptisée Gioseffa et plus familièrement Giuseppina et prononce bientôt ses vœux.

"Elle a vingt-quatre ans et elle a beau suivre le même enseignement, dire les mêmes prières, communier, 
confesser et porter le même uniforme que les autres, elle n'est pas comme les autres. Elle est à part. Et pour toujours  Pour elle, on fera toujours une exception. On demandera une dérogation. On hésitera à I'accepter ou, au contraire, on s'en félicitera bruyamment"

Une fresque d'une rare puissance narrative, mélodieusement rythmée par l'effet d'un style sobre, cadencé de phrases courtes, saccadées,  qui n'endigue l'émotion que pour mieux la révéler.

Un roman majeur de la rentrée littéraire, je vous le certifie

Apolline Elter 

Bakhita, Véronique Olmi, roman, Ed. Albin Michel, août 2017, 460 pp

  Billet de ferveur

AE : Véronique Olmi,  Qu’est-ce qui vous a conduite à Bakhita ?

Véronique Olmi : Il y a deux ans, un dimanche d’été, je suis rentrée dans la petite église du village de Langeais, en Touraine. Il y avait, exposé, le portrait de Bakhita, que je ne connaissais pas, avec quelques dates qui situaient à peu prés sa vie. Je travaillais alors à un autre roman. Mais rentrée chez moi, j’ai tout jeté. J’ai décidé sur le champ, d’écrire la vie de Bakhita. J’ai pris ma vieille vieille voiture, et de la Touraine je suis allée en Vénétie, sur ses traces… Ainsi a commencé cette aventure… Cette écriture.

 

AE : Vous vous êtes rendue, à Venise, auprès de sœurs canossiennes :

Véronique Olmi : Oui. Et à Schio, et Vimercate, tous les lieux importants qui sont cités dans le livre. Il y a encore beaucoup de couvents de Canossiennes en Italie. Mais pas seulement. Il y en a un à Lourdes. Et des missions en Amérique latine, au Canada, à Hong Kong, en Afrique.

AE : On ne sort pas indemne d’un tel récit :  une telle succession d’arrachements, la malédiction de la beauté, sa mutilation et au bout du chemin, la reconnaissance de la sainteté. Faut-il vraiment « ne s’attacher à personne, sauf à Dieu ? « 

Véronique Olmi :  Dans le livre Bakhita n’obeit pas à cette injonction. Elle dit « Les hommes sont divins mais ils ne le savent pas. » Elle aimait les êtres humains à travers Dieu, qu’elle appelait « EL paron ». « Le patron » en dialecte vénitien. Elle aimait les enfants, dont elle s’est occupée toute sa vie.  

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Lundi 18 septembre, à 20 heures, au théâtre des Mathurins ( Paris VIIIe)

Véronique Olmi et Julia Sarr opéreront une lecture musicale de Bakhita, mise en espace par Anne Rotenberg . Une soirée qui se profile d'exception

17 août 2017

Légende d'un dormeur éveillé

L'heure de la rentrée (littéraire) a sonné et avec elle, celle de nos chroniques, coups de coeurs, billets de ferveur.

Saluons la parution, ce jour, du troisième roman de Gaëlle Nohant, portrait saisissant,  parce que vécu de l'intérieur, du poète surréaliste Robert Desnos, né en 1900 - la même année qu'Antoine de Saint-Exupéry - décédé le 8 juin 1945, au camp de concentration de Theresienstadt (ancienne Tchécoslovaquie) , d'un typhus contracté, alors même que le camp venait d'être libéré de l'Occupant nazi...

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Centré sur les Années folles, la vie parisienne, amicale, amoureuse, littéraire .. de l'enfant du quartier des Halles, le focus ne quitte pas le protagoniste. Il est omniprésent, tant il habite l'esprit et le coeur de la romancière.

S'il côtoie un temps André Breton,  Robert Desnos rompt rapidement avec l'ombrageux père du surréalisme, Qu'importe, ses amis sont légion,  Man Ray, Alejo Carpentier, Paul Eluard,  Jacques Prévert,  Théodore Fraenkel,  Antonin Artaud, André Masson, Jean-Louis Barrault, Kiki, Fredrico Garcia Lorca,  Hemingway….

ils se rejoignent au café  (les Deux-Magots, la Coupole), refont le monde,  consolident leurs liens, leurs voies d'expression.

Côté amour, le cœur du poète bat intensément: accablé par la mort d'Yvonne George, Robert restera fidèle à son second amour, Youki Foujita.

Sa veine d'écriture laisse part large à l'expression "surréaliste"  de l'inconscient ; elle se décline en poèmes, bien sûr, mais aussi en scénarii de cinéma, de publicité, chroniques radiophoniques et même en chansons, telle la célèbre Complainte de Fantomas, écrite sur une musique de Kurt Weill, pour les besoins du film Fantomas, de Pierre Souvestre et Marcel Allain (1933)

Mais la guerre approche et l'antisémitisme oeuvre à sa sale besogne.

Engagé dans la résistance,  Robert Desnos est arrêté par la Gestapo,  le 22 février 1944, en son appartement de la rue Mazerine, sous les yeux de Youki, qui devient narratrice du récit (quatrième partie)

Usant d'humour et d'optimisme comme derniers remparts contre la barbarie,  Robert succombe à sa libération..

Sans tes lunettes, la nuit tu es aveugle. Dans la grange opaque où on vous a parqués, tu es désorienté. Tu t'égares dans le clan des Soviétiques. Depuis le début, les Russes, déshérités parmi les déshérités, forment contre vous un bloc hostile. À Flôha tu en plaisantais, imitant les prières de ton ami Rödel: « Mon Dieu, délivrez-nous des Russes. Les Allemands, on s'en chargera nous-mêmes. »

 Il est enterré au cimetière Montparnasse à Paris

Légende d'un dormeur éveillé, Gaëlle Nohant, roman, Ed. Héloïse d'Ormesson, 17 août 2017,  540 pp

Apolline Elter

 Billet de faveur

AE : Gaëlle Nohant, on vous sent totalement imprégnée de Robert Desnos. Vous lui rendez la vie, en quelque sorte. Qu’est-ce qui vous a menée à lui ?

Gaëlle Nohant :

Robert Desnos m’accompagne depuis l’âge de 16 ans, j’ai eu la chance d’avoir un professeur qui l’aimait beaucoup et nous a fait découvrir un large choix de ses poèmes. Sa poésie a été une révélation pour moi et ne m’a plus quittée. Au fil du temps, j’y ai puisé de l’énergie, une forme de consolation, de quoi raffermir ma vocation littéraire dans les périodes de doutes… C’est le poète qui me touche le plus. En 2015, je me suis dit qu’il était temps de lui rendre un peu de ce qu’il m’avait donné. C’était le 70ème anniversaire de sa mort, mais il était passé à peu près inaperçu. J’ai réalisé qu’il n’avait pas la postérité qu’il méritait en tant que poète et en tant qu’homme, et j’ai eu envie de le faire rencontrer aux lecteurs. Pour cela, le faire revivre avec ses amis, ses amours, ses combats, dans le Paris de l’époque m’a  paru la meilleure forme, et le plus bel hommage. Contrairement à la biographie, le roman me permettait de m’approcher tout près de lui, jusqu’à entendre battre son cœur. Le détour par la fiction est le meilleur moyen, me semble-t-il, de rejoindre un forme de vérité profonde de l’être. Ici, comme tous les personnages de ce roman ont existé, l’exercice tenait du numéro de funambule, il fallait tout inventer « entre les clous », en respectant la personnalité et la vérité de chacun, c’était difficile mais passionnant. La vie de Desnos est un roman, et lui-même est un vrai héros incroyablement vivant et attachant. Quand on fait sa connaissance, comment ne pas l’aimer ? J’espère que les lecteurs seront nombreux à s’attacher à lui et à aller le découvrir ensuite à travers son œuvre.

10 mars 2017

Intimidation

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 Il arrive que chronique croise vendredi, jour d'agenda en votre blog préféré

C'est qu'un événement majeur se présente ce jour - et demain - au sein de la Foire du Livre de Bruxelles, à savoir, la présence d'Harlan Coben, le célèbre "boss du thriller" , la rencontre avec ses innombrables fans,  ce vendredi, de 18h à 20h et de 21h à 22h, samedi, de 11h à 12h30 et de 15h à 16h30 ( détails dans le programme de la foire: www.flb.be)

Harlan Coben sera également l'invité d'honneur de notre blog, tout le week-end durant

La raison vous en sera donnée rapidement

Le temps de ménager, à notre tour,  quelque suspens.. de bonne guerre , d'heureuse augure

Pour l'heure, penchons-nous sur Intimidation ( Ed Belfond noir, oct.2016),  le  dernier thriller, traduit en français, qu'il nous vient dédicacer.

En voici l'intrigue:

Marié à la belle, intelligente, efficace Corinne, Adam Price mène la vie paisible et comblée d'un père de famille, attentif au bien-être des siens. Il est abordé par un inconnu tandis qu'il assiste à une épreuve qualificative  de crosse pour ses fils, Thomas et Ryan et se voit asséner une absurde vérité:  Corinne aurait feint sa dernière grossesse.. De là à imaginer qu'elle a d'autres secrets enfouis en travers de leur couple,  qu'Adam n'est peut-être pas le père de ses fils.. il n'y a qu'un pas, qu'Adam refuse de franchir

Mais le ver du doute est introduit dans le fruit. Difficile de l'en déloger. Il ronge lentement et sûrement la relation du couple , d'autant que Corinne, mutique, implore un délai pour révéler la vérité à Adam... , aussitôt disparaît. Sans guère laisser de traces...

Basé sur le tracé des secrets révélés par la toile (Internet) et le chantage auquel peuvent se livrer d'odieux défenseurs de vertus, vils redresseurs de torts .. le thriller suspend, une nouvelle fois, le lecteur à sa respiration haletante..

Apolline Elter

Intimidation, Harlan Coben, thriller traduit de l'américain par Roxane Azimi, Ed Belfond noir, octobre 2016, 380 pp

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Edité également en version audiolvresque, texte intégral lu par Olivier Premel, oct 2016, durée: 9h28 minutes 

 

22 février 2017

Les liseuses de bonne aventure

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J'évoquai, il y a très peu et à votre attention (billet du 10 février sur votre blog  préféré http://editionsdelermitage.skynetblogs.be/archive/2017/02/09/les-liseuses-de-bonne-aventure-8699154.html ) , l'exposition que vous pourrez découvrir, dès demain soir (16h-20h)  à la Villa des Arts.

Nous avons interrogé Audrey Siourd, l'artiste mélomane qui a saisi toutes ces liseuses, à travers le métro, pour connaître les éventuels liens tissés avec les  intéressées, leurs réactions  à ces instantanés et celle de la RATP, l'exposition nous paraissant hautement digne d'honorer une station de métro

Audrey Siourd : 

J'ai souvent demandé l'autorisation aux liseuses après les avoir prises en photo (et je n'ai jamais eu de réponse négative), mais pas toujours car ce n'est pas toujours possible (elles sortent du métro ou je sors du métro, je n'ai pas toujours "l'énergie" d'aller les voir parfois). J'ai donc collecté un certain nombre d'autorisations (notamment parce que la RATP avait financé une première expo au salon du livre 2015 et qu'ils ne pouvaient prendre aucun risque avec cela).

Certaines sont devenues des "connaissances", oui, il m'est souvent arrivé de sympathiser avec elles.

Si vous regardez sur mon facebook [NDLR: https://www.facebook.com/audrey.siourd) , dans les commentaires de l'événement, vous verrez que la jeune femme de l'invitation (taïwanaise) s'est manifestée (je n'avais pas l'autorisation) et qu'elle a plutôt très bien pris la chose. Lorsque je l'ai photographiée, je sortais du métro et n'ai pas pu aller la voir..(...)Elle prévoit de venir à l'expo. D'autres aussi.

La RATP - qui m'a soutenu dans ce projet - avait pensé faire une expo dans le métro, mais finalement cela n'a pas pu se faire.



17 décembre 2016

Michel Drucker. Une vie

Hommage et objectivité peuvent faire bon ménage. C'est ce que révèle cette biographie consacrée au plus célèbre, et sans doute préféré,  des animateurs de variétés français.

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Réactualisant son propos de L'Autre Drucker, paru en 2010, aux Editions Jacob-Duvernet,  le journaliste Franck Lacroix a compilé les innombrables archives, télévisuelles, radiophoniques et de presse, qu'il collectionne depuis trente ans, ainsi que les ouvrages autobiographiques publiés par Michel Drucker, pour en dresser un portrait cohérent, aimable, à l'image du sujet, en évitant l'écueil de la flatterie, de la "Druckermania".

Structuré - adéquatement -  autour des thèmes, chaînes audio-visuelles,  émissions-phares, valeurs  et personnes qui ont façonné le destin, la longévité professionnelle exceptionnelle de Michel Drucker - un ancrage familial toujours agissant, des mentors, patrons, amis vedettes et fidèles,  un sens de la loyauté, de la courtoisie et du travail méticuleusement accompli, une hypocondrie assumée, hygiène de vie stricte ...- l'essai offre une mise en perspective  neuve et une pondération des éléments différente de celle qui parcourt les autobiographies. Ses rapports à sa (belle)-fille, Stéphanie Jarre, à Yleng, la jeune Cambodgienne hébergée quelques années au sein de la famille, à ses chers chiens, à son entourage de travail proche  révèlent une intimité généreuse que  l'intéressé ne peut par trop étaler. Et le portrait de Dany Saval, son épouse, soutien solide, infaillible révèle, à coup sûr que "Michel Drucker ne se conjugue pas au singulier"

 Animé d'un souci constant, obsessionnel, de remplir son contrat envers son public, l'animateur-vedette de Champs Elysées, Vivement dimanche, entre (tant d')autres,  et toutes cérémonies d'envergure, a fait de la télévision, le moteur de sa vie.

Apolline Elter

Michel Drucker. Une vie, Franck Lacroix, essai, Mareuil éditions, nov. 2016, 458 pp

Billet de faveur

Interrogé par nos soins, le journaliste Franck Lacroix nous précise sa méthode de rédaction de l'ouvrage, caution d'une objectivité qu'il nous faut souligner:

 Franck Lacroix :

Non, je n’ai pas rencontré l’animateur-producteur de Vivement dimanche prochain lors de la rédaction du livre. Michel Drucker s’est déjà longuement exprimé, par écrit à l’oral, sur sa vie. Mon projet n’était donc pas de raconter, une nouvelle fois, son itinéraire avec nos yeux d’aujourd’hui, mais bien de travailler avec des documents d’époque. 

Que racontait Raymond Marcillac ou Léon Zitrone de l’arrivée du jeune Normand à la télévision ? Que disait la presse de télévision de son retour à l’antenne après son éviction de l’ORTF en 1968 ? Comment le présentateur de « Stars » expliquait-il son passage de TF1 à Antenne 2 au début des années 80 ? Puis son retour sur TF1 dix ans plus tard ? Etc.

Le parcours de Michel Drucker n’est pas aussi lisse que les couvertures des hebdomadaires veulent bien nous le dire. Professionnellement, il a fait des choix qui, au moment où il a pris ses décisions, pouvaient le mener à l’échec. Il a pris des risques. Il a été malmené. Il a douté. Il a eu peur, à chaque secousse, d’être renvoyé chez lui, loin des caméras. Loin du public. De son public.

J’ai donc plongé au plus près des récits contemporains des événements que je voulais retranscrire. Par fidélité.

Telle a été ma méthode de travail.

 

08 octobre 2016

L'insouciance

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S'il est un titre qui ne laisse présager le contenu, c'est bien celui du dixième roman de Karine Tuil.

Faut-il comprendre que l'insouciance, cette "forme de légèreté", ce produit de l'enfance, se désintègre sitôt que l'identité est mise à mal?

Puissante, forte et dense, malgré ses 528 pages, cette fiction si réaliste, si réelle évoque, à travers le destin des trois protagonistes, Romain Roller, François Vély et  Osman Diboula, trois hommes que tout sépare - âge, race, milieu social et religion -  l'effroyable perte des repères identitaires.

 Revenu de  "l'enfer afghan" - le mot est faible tant est dantesque la description de la barbarie qui régit le conflit afghan, Romain Roller ne parvient pas à réintégrer sa vie de famille, les retrouvailles avec Agnès, son épouse et leur tout jeune Tommy.  A la culpabilité d'avoir laissé périr ses hommes, ses amis s'ajoute une paranoïa du danger imminent, des angoisses qui le mènent, un temps à un internement psychiatrique. Seule pourrait le sauver, la liaison passionnelle qu'il entreprend  avec Marion Decker, une journaliste, écrivain, lors du séjour de décompression organisé pour les combattants dans un hôtel étoile de Chypre.

 De son côté Marion Decker a saisi d'une même attraction fatale François Vély,  puissant homme d'affaires, cynique, arrogant, imbu de  son éducation, sa toute-puissance et d'une fortune colossale.  Une passion qui va provoquer le suicide, par défenestration, de son épouse, l'éclatement de sa famille et, bientôt, de tout son édifice de vie.

 "Il était né comme ça, éduqué dans le camp des privilégiés, un camp où l'échec n'était pas une option possible. Ce qui avait longtemps déjoué les codes sociaux', c'était la prégnance du désir; sans ce magnétisme érotique, il ne l'aurait même pas regardée, allons, une fille issue d'un  milieu simple,  une fille qui n'était pas formatée comme lui, qui n'avait pas fréquenté les mêmes écoles, foulé les mêmes impasses préservées, une de celles qui exhibaient une franchise décomplexée, l'impulsivité des gens que l'éducation n'a pas corsetés, (...)

 Quant à Osman,  emblème de l'intégration raciale réussie au sein de l'Elysée, il va connaître le déchantement  de la subite perte des faveurs présidentielles, le désert socio-professionnel et conjugal corollaire.

 Analyse socio-politique corrosive, le roman décrit, avec une rare acuité - on peut compter sur Karine Tuil - les méfaits de la vassalité, version XXIe siècle, dans la sphère de la vie privée, de l'âme, de  l'identité .

 Un roman fort. Très fort.

 Apolline Elter

 L'insouciance, Karine Tuil, roman, Ed. Gallimard, août 2016, 528 pp

 Billet de faveur

AE : Au premier plan de la fiction trois personnages, Romain, François et Osman voient leurs couples exploser et leurs repères identitaires se briser. Se dégage peu à  peu  un être empreint d’humanité, de bienveillance et de sagesse : Paul Vély, le père de François. Il a pourtant lui aussi connu l’enfer, celui de l’univers concentrationnaire :

Karine Tuil : Paul vely incarne la figure du "sage", il a de l'expérience, une certaine distance critique. C'est un ancien résistant, un juif qui a échoué à se réinventer. Il n'y a chez lui, aucun ressentiment, il a cette confiance et cette constance qui lui permettent d'affronter les épreuves de la vie. Sans doute l'un de mes personnages préférés car il a une densité psychologique et un destin romanesque particuliers....  

 

24 septembre 2016

L'indolente

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"S'intéresser à Marthe, c'est entrer dans la peinture, se soûler de peinture"

 Quand le jeune peintre Pierre Bonnard pénètre la boutique du fleuriste Trousselier,  il ignore - et l'ignorera quelque trente ans encore - que la jeune fille qui obsède son regard , assiège son coeur, ne s'appelle pas Marthe de Méligny. Elle n'a pas seize ans -  en compte huit de plus -  n'est ni orpheline ni dépourvue de famille.

 Pierre Bonnard a 26 ans. Solitaire et réservé, il a trouvé en Marthe - as Maria Boursin - et son corps de rêve,  la nue de son oeuvre, la compagne de sa vie. Peu importe qu'il ne la présente à sa famille, qu'il ignore tout de son passé, qu'il prenne pour monnaie comptante son identité fantaisiste.

 Interpellée par cette saisissante imposture, Françosie Cloarec, écrivain, psychanalyste et peintre met à profit sa triple compétence et  tente de percer le "Mystère Marthe Bonnard" : " Je cherche la Maria qu'elle a voulu taire dans les toiles, dans sa famille, dans les livres, dans les articles. "

 Pour ce faire, Françoise Cloarec opère un travail de dépouillement d'archives, d'articles, ... et de rencontres colossal, une enquête des plus minutieuse, qu'elle nous livre avec intégrité. Elle nous convie au coeur de sa démarche, proposant pistes et déductions pour ce qu'elles sont, sans céder à la tentation romanesque de combler les zones d'ombre par des assertions non vérifiées. Un travail d'introspection également, empreint de bienveillance, qui plutôt que confondre Marthe s'est donné  pour mission de la comprendre, de mesurer son impact dans la vie et l'oeuvre du "peintre du bonheur".

 L'anti-conformisme de leur idylle libère d'emblée Pierre des pressions de son milieu. Grâce à Marthe, il peut oser cette liberté à laquelle il aspire de son être, de son art.  "Nabi",  membre de la Revue blanche,  proche de mouvances liées à l'anarchisme, il ose aussi afficher l'érotisme de leur vie privée. Avec, en 1899, l'exposition chez Durand-Ruel d'un nu très audacieux de Marthe,  Femme assoupie sur un lit  également titré ... L'Indolence  Pierre Bonnard inaugure une riche série,  exhibe la contribution majeure que sa compagne apportera à son art.

Un artiste qui est rarement satisfait de son travail et qui sans cesse le remet sur le métier, retouchant çà et là, détails, couleurs et perspectives.

 Subtile et délicate radioscopie de l'intimité d'un couple et de son impact sur l'histoire de l'art, l'essai nous fait vivre, avec une remarquable acuité, le milieu dans lequel il gravite, l'atmosphère de l'époque, du marché de l'art et du procès-fleuve que valut la succession du  grand peintre, décédé en 1947.

 A découvrir de toute urgence.

De toute évidence

 Apolline Elter

  "L'indolente, - Le mystère Marthe Bonnard, Françoise Cloarec, essai, Ed. Stock, septembre 2016, 350 pp

 

Billet de ferveur

AE : Marthe offre à Pierre Bonnard cette liberté que son milieu ne lui permet pas. Elle lui offre son corps, sa nudité.   Ce sont là éléments essentiels  pour Bonnard, pour l’évolution de son art.  Pouvons-nous en déduire  que l’imposture  d’âge, d’identité, qu’elle commet …relève plutôt du détail, de l’accessoire ?

Françoise Cloarec :  Oui, vous avez bien vu, ces non-dits, ces vérités déguisées, très déguisées sont accessoires. 

L’essentiel est ailleurs, je ne sais pas trop où, mais comme pour n’importe quel couple, ce qui lie deux personnes entre elles a des ressorts inconscients. Marthe et Pierre ont trouvé une entente, ils ne savent même peut-être pas eux même de quoi elle est faite. Mais ce qui nous réjouit c’est qu’elle s’exprime dans l’oeuvre.

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 Françoise Cloarec était  invitée du Salon Ecrire L'Histoire  (à Bruxelles) , samedi 19 novembre  et d'un café littéraire joyeux et généreux que j'eus lle privilège d'animer

Françoise, soyez-en dûment remerciée 

 Reportage-photos sur le site Facebook du club de l'Histoire - Patrick Weber dont sont extraites ces deux photos


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©: https://www.facebook.com/pg/leclubdelhistoire/photos/?tab=album&album_id=1010814665712604 
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17 septembre 2016

Possédées

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" J'ai compris vite, monsieur le bailli, que les tout premiers événements étaient une préparation, et que cette fois, vraiment, le couvent des Ursulines est la proie d'une possession maléfique tout à fait redoutable."

Il est des premiers romans qui ne sont pas des coups d'…essai tant le style s'affirme fluide, élégant, maîtrisé.

Essayiste, marcheur, philosophe, professeur de pensée politique à Sciences-Po Paris, Frédéric Gros s'est emparé d'un fait historique, le drame  des "possédées de Loudun" qui, déclaré en 1632, assorti d'une cabale contre le curé Urbain Grandier,  mènera ce dernier au bûcher.

Cloîtrées en leur couvent des Ursulines de Loudun, la supérieure Jeanne des Anges et quelques autres soeurs sont victimes d'hallucinations, frappées d'obsessions, saisies de convulsions, convaincues de possession. Le coupable est habilement suggéré, tôt désigné, le suppôt de Satan est Grandier.

Beau, brillant,  séduisant, un tantinet arrogant, le jeune curé de la bourgade engrosse Estelle Trincant, l'élève à laquelle il enseigne le latin. Il enclenche de la sorte une persécution implacable qui fera de lui la victime expiatoire, emblématique,  de l'avènement de la Contre-Réforme. 

Certes, il n'est pas un enfant de choeur: tandis qu'il rédige un traité contre le célibat des prêtres,  il succombe aux charmes de Maddalena et lui conçoit pareillement un enfant - qu'il ne connaîtra pas.  

Jusqu'à son dernier souffle, il nie le pacte satanique qui lui est attribué, croit pouvoir déjouer l'implacable machination ourdie contre lui.

Fresque saisissante, le roman de Frédéric Gros nous fait vivre les faits et vibrer de l'effroyable résurgence de l'Inquisition.

Un événement de la rentrée littéraire

Apolline Elter

 Possédées, Frédéric Gros, roman, Ed. Albin Michel, août 2016, 300 pp

 

Billet de ferveur

 

AE : Parmi les  pièces à charge contre Urbain Grandier, figure la « Lettre de la cordonnière », pamphlet contre Richelieu, attribué (faussement) au Curé Grandier. En avez-vous eu lecture ?

Frédéric Gros : Oui, et du reste il existe en fait au moins versions de cette lettre (avec le même titre Lettre de la cordonnière de la reine-mère à M. de Baradas) : une première version donne une vision sombre de la situation nationale, propose des réformes, dénonce des abus et met en garde le Roi contre « ce vautour affamé qui ronge les entrailles de ses sujets » : chacun reconnaît là une mise en cause violente de Richelieu. La police ne parviendra à mettre la main que sur l’imprimeur (Jacques Rondin) qui sera durement châtié, mais pas sur l’auteur.

   Une autre lettre, plus acide et méchante, commencera à circuler après la première (il est possible que d’autres encore aient été écrites).

Urbain Grandier, qui connaissait personnellement la « cordonnière » (Catherine Hammon, de Loudun) a été soupçonné d’avoir écrit la première lettre, pleine de finesse et rédigée dans un style élégant, mais sans preuve. Au moment de son arrestation, le commissaire Laubardement trouve un exemplaire dans sa bibliothèque.

   Pour certains historiens, Richelieu aurait été persuadé de l’implication de Grandier dans cette affaire au point où sa mort pourrait être considérée comme un effet direct de sa vengeance. Je pense pour ma part que cette affaire n’a été qu’un élément à charge parmi d’autres, une manière pour « inviter » Richelieu à une sévérité sans concession.

 

AE : Son sacerdoce n’a pas empêché Urbain Grandier de concevoir deux enfants. Reste-t-il des traces de sa descendance ?

Frédéric Gros : Il se pourrait que le premier enfant de la fille du procureur du roi, Philippe Trincant, (je la nomme Estelle dans le roman), soit de Grandier. Après « l’affaire » de l’engrossement par Grandier de la fille de Philippe (si on admet la véracité de cette affaire), il y a sans doute eu un mariage  « arrangé » avec Louis Moussaut (juin 1629), alors que la fille Trincant est encore enceinte, lui « acceptant » l’enfant à naître comme le sien. L’historien Robert Rapley constate avec surprise sur les registres de baptême du petit Louis, les registres portent la demande que l’enfant ne s’appelle pas Moussaut, mais Trincant-Moussaut, comme pour marquer une particularité.

J’évoque dans le livre, à la fin du roman, la grossesse de Maddalena (Madeleine de Brou dans la réalité), mais là c’est pure invention. Aucun témoignage ne va dans ce sens, il est même probable qu’elle ait fini sa vie dans un couvent après la mort de Grandier.

visu.jpgInvité du Salon Ecrire l'Histoire, ce samedi 19 novembre, Frédéric Gros nous accorda un entretien de toute haute facture.  Qu'il en soit chaleureusement remercié

Reportage-photos sur le site Facebook du Club de l'Histoire Patrick Weber d'où sont extraites ces deux photos: 

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15138581_1010815209045883_1441550777931235357_o.jpg ©: https://www.facebook.com/pg/leclubdelhistoire/photos/?tab=album&album_id=1010814665712604 

16 juillet 2016

A la recherche de ...Laure Hillerin

 

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Nul visiteur de ce blog ne l'ignore, la découverte de la biographie que Laure Hillerin consacre à la comtesse Greffuhle (billet de ferveur en vitrine du blog) fut une surprise sublime, majeure, de l'année.

La biographe nous revient, cet été, avec un Proust pour rire, (Ed. Flammarion, mai 2016dont je me délecte à petites lampées...avant de vous en concocter le résumé..

Nous lui avons tout naturellement posé la question qui hante notre esprit en cette période de grande migration estivale: qu'emporteriez-vous comme (seule) lecture si d'aventure, vous entrepreniez le tour du monde à pied? 

Sa réponse, merveilleuse, ne nous a point surprise. 

Je vous la révèle: 

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"Le livre que j’emporterais pour accompagner mon périple seule autour du monde et à pied serait  À la Recherche du temps perdu, de Marcel Proust.

Le seul problème technique serait... le poids, qui me contraindrait à l’emporter en format numérique, sur une « liseuse ».

La raison de mon choix est simple : c’est un livre qui m’aide à vivre.

L’explication, c’est l’auteur lui-même qui la fournit : « En réalité, chaque lecteur est quand il lit le propre lecteur de soi- même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que sans ce livre il n’eût peut-être pas vu en soi-même. »

Un livre inclassable, unique en son genre, une sorte de « potion magique ».

La démonstration que « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. » Un livre qui est une leçon d’humanité. À l’opposé de ce que certains imaginent, tout le contraire d’un livre ennuyeux ou intellectuel, car il n’est pas fait de théories, mais d’émotions et de sensations approfondies avec persévérance, jusqu’au vertige de la connaissance. Un livre qui débouche sur l’éternité en s’attardant sur le moment présent. Sur l’universel en se focalisant sur l’individualité.

 Et, cerise sur le gâteau, un livre souvent très drôle, qui joue sur tous les registres de l’humour et de l’autodérision — humour non pas corrosif, mais clairvoyant qui, à mon sens, rime avec « amour ».

                                                                                      Laure Hillerin

02 juillet 2016

De l'art de la marche.. à celui de la lecture

téléchargement (3).jpgA tout seigneur, tout honneur, 

Il a enchanté notre année, dès la rentrée, de son fabuleux Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes (billet de ferveur en vitrine du blog) et a fin mai d'un essentiel Art de la marche  (http://editionsdelermitage.skynetblogs.be/archive/2016/05/25/l-art-de-la-marche-8611031.html )  dont la lecture a inspiré le concept-phare de nos Estivales 2016.images.jpg

Nous avons dès lors proposé à Olivier Bleys d'inaugurer la séquence des samedis, en nous révélant la lecture qu'il emporterait, si d'aventure, sait-on jamais, il devait réaliser .. un tour du monde à pied.

Sa réponse fut à la hauteur de nos espérances. Je vous la livre. 

Olivier, soyez-en dûment remercié.

Et puis, bon chemin à vous, pour ce nouveau tronçon,  que vous entreprenez, cet été, en votre vaste route autour du monde.

 

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 Olivier Bleys: 

 Livre recommandé : "Sur le chemin des glaces", de Werner Herzog

 

Dans mon sac à dos de marcheur, je tiens le livre (dense, compact, au format poche) pour un article nécessaire et non, comme on l'entend parfois, pour un poids superflu dont on pourrait s'alléger. Aussi le choix du seul livre que j'emporte est-il bien réfléchi. Depuis quelques années, les récits de voyage ont ma préférence. Je trouve dans cette lecture quotidienne — ordinairement le soir, à l'étape — un écho à mes propres foulées, à mes joies, à mes peines et fatigues. 

Parmi ces récits de marche, "Sur le chemin des glaces", du cinéaste Werner Herzog, m'a laissé la meilleure impression. Récit d'une longue marche de Munich à Paris, en plein hiver, pour se rendre au chevet de son amie Lotte Eisner, très malade, ce livre mêle confessions intimes, méditations sur l'errance et le voyage, au témoignage concret et minutieux d'une aventure pédestre. Un chef-d'œuvre de littérature ambulante. »

 

18 juin 2016

Le dernier amour d'Attila Kiss

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"Tout était fini (...) Honteusement, il avait la bonne sensation d'avoir tout juste refermé une porte sur une pièce pleine de bruit."

 Décidément,  rien ne va plus dans la vie d'Attila Kiss. Séparé d'Alma, qu'il trompait d'une liaison et progéniture parallèles,  mis au chômage par la raison corollaire qu'il travaillait pour Bêla, son beau-père,  le quinquagénaire Hongrois  regagne  sa ville natale de Budapest et se fait engager pour un travail nocturne de tri de poussins. 

 Débarque dans sa vie, dans son lit, Theodora Babbenberg, "fille unique d'un des plus grands chanteurs de l'opéra de Vienne." La relation prend d'emblée le tour  d'une mutuelle fascination.

" Je savais exactement quatre choses sur toi, la peinture, les poussins, la solitude et la texture de ta peau, c'était très peu, c'était minuscule, mais l'amour est la forme la plus haute de la curiosité et je suis tombée amoureuse de toi. "

 Nourrie d'amour et de boîtes de conserve, leur relation se tisse, incongrue, au fil d'une sublime narration.- Il y a de l'Alice Ferney" (L'élégance des  veuves, Grâce et dénuement, ...)  dans l'écriture de Julia  Kerninon- qui aspire le lecteur, bienheureux, d'un souffle chaleureux, phrasé mélodique, dentelé d'énumérations...

Et puis,  surgit la répulsion. Surgit la haine atavique du Hongrois pour l"Autrichienne". Surgit l'Histoire, effroyable rempart à cet amour naissant.

 " La vérité, sans doute, était qu'Attila trouvait presque une forme de réconfort dans le fait de pouvoir la considérer comme une coupable. En la maintenant, en étant injuste, il se consolait de la fragilité de sa propre position."

Et la  différence de fortune: 

" La richesse de Théo lui offrait à lui le rôle de l'oppressé, il  disposait au minimum de la supériorité du blessé sur elle, la puissance paradoxale de la victime, puisqu'il n'en avait aucune autre. "

 Subtile analyse des rapports de domination dans le couple, le roman de Julia Kerninon a obtenu le prix 2016 de la Closerie des Lilas. Gageons qu'il n'en restera pas là .

 Une lecture fa-bu-leuse

 Apolline Elter

 Le dernier amour d'Attila Kiss, Julia Kerninon, roman Ed. Du Rouergue, janvier 2016, 126 Po

Billet de ferveur  

AE : L'écriture de ce roman vous a été inspirée , je crois, par un séjour en Hongrie, JVous stigmatisez, au sein d'un couple en devenir, la haine atavique que la Hongrie nourrit pour l'Autriche.? Est-elle encore palpable de nos jours? 

 Julia Kerninon : J'ai effectivement vécu en Hongrie l'année de mes 20 ans, ainsi que six autres mois lorsque j'avais 25 ans. Cependant, je ne parle pas magyar, et d'ailleurs, si j'avais choisi cette destination, c'était précisément pour m'isoler afin d'écrire. Je ne peux donc en aucun cas prétendre savoir exactement quel est le sentiment du peuple hongrois vis-à-vis de l'Autriche. Mais je suis romancière, et non historienne. Pour écrire ce livre, j'ai puisé à mes souvenirs, mes intuitions, j'ai aussi lu beaucoup de livres sur la Hongrie, et j'ai ensuite extrait de cette matière ce qui semblait "romançable", ce qui était déjà, intrinsèquement, poétique. Mon roman est donc une lecture parmi d'autres possibles de ce qui s'est passé et se passe entre l'Autriche et la Hongrie. Pour moi, en réalité, c'est aussi une lecture de ce qui se passe partout dans le monde entre les riches et les pauvres, les vainqueurs et les vaincus - nous autres Occidentaux cherchant à fermer nos frontières et nos portes aux réfugiés qui affluent, comme si nous étions pour rien dans ce qui leur arrive.

 

14 mai 2016

Dans les prairies étoilées

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 "C'est le problème de l'artiste avec sa création. Obscurs Frankensteins que nous sommes, attachés  de façon névrotique à nos bulles, nos cases, nos créatures. Illégalement squattés par tout ce joyeux petit monde en cavale, échappé malgré nous de nos cerveaux malades, par une porte dérobée. Une porte entrouverte dans le mur de l'asile  qui donnerait sur la cour du fond et, par-delà la palissade, sur le monde réel que je trouve parfois, moi, tellement peu crédible."

C'est bien la création, celle de Merlin Deschamps, scénariste et illustrateur de bande dessinée, qui est au coeur du nouveau roman de Marie-Sabine Roger, écrivain chère à notre blog.

Avec son épouse Prune, Merlin investit une accueillante maison de campagne - le rêve - respire avec bonheur l'impact que cette thébaïde aura sur  son travail, son inspiration. 

Las, le décès de Laurent, son meilleur ami et modèle incarné de Jim Oregon, héros de Wild Oregon, sa série à succès va non seulement priver le narrateur d'une source vivante d'inspiration mais l'obliger, le lier de deux dispositions testamentaires particulièrement contraignantes.....

" Je venais de perdre à la fois mon ami le plus proche, le principal héros de tout mon univers, et mon fan de toujours. Le deuil pèserait lourd.  Et je ne l'acceptais pas."

Avec  l'humour, la verve qui caractérise sa plume, la tendresse - pudique - qui anime son esprit , Marie-Sabine Roger offre une nouvelle fois au lecteur un havre de fantaisie bienfaisante.  

Tout en sondant profondément le processus de l'imagination, de la relation d'un créateur avec ses protagonistes.

Ce n'est pas son moindre intérêt.

Une lecture que je vous recommande

Apolline Elter

Dans les prairies étoilées, Marie-Sabine Roger, roman, Ed. du Rouergue, mai 2016, 304 pp

Billet … étoilé

AE : votre roman, Marie-Sabine Roger, nous fait entrer, dans le processus imaginatif et technique du scénario de BD. On ne peut s’empêcher d’établir un parallèle avec vos propres constructions de romans, l’idée que vos protagonistes décident eux-mêmes des événements… Avez-vous déjà travaillé la bande dessinée ou êtes-vous tentée par cet art ?

Marie-Sabine Roger : 

Non, je n’ai jamais travaillé en BD, mais je ne crois pas que ce soit si différent du travail d’un auteur de roman, si ce n’est qu’il y a une sorte d’implication « physique » en plus, puisque le geste vient appuyer le mot, ou qu’il s’y substitue.

 

Dans mon roman, Merlin est à la fois scénariste et illustrateur, il est à la manoeuvre sur tous les fronts, c’est un artiste complet qui peut jongler entre deux univers, celui du verbe et celui du dessin. C’est un très vieux fantasme pour moi, je l’avoue, comme ça l’est probablement pour beaucoup d’autres « simples » auteurs ou illustrateurs qui n’ont qu’une petite corde solitaire à leur arc. Si j’avais eu le talent pour le faire, j’aurais adoré être auteur de BD, oui, et j’aurais même poussé le vice jusqu’à composer la bande-son ! (Car la bande-son manque parfois cruellement à la BD, comme aux romans, je trouve).

 

Je suppose que beaucoup de créateurs rêvent ainsi d’agrandir leur champ d’expérience, de repousser leurs propres barrières. D’aller brouter ailleurs l’herbe toujours plus verte qui pousse dans les prairies (étoilées) du voisin...

Et puis le dessin, comme la musique, sont magiques pour un auteur.

Pensez : pouvoir tout dire - et plus encore - sans un seul mot !

 

Ceci dit, je ne connais pas grand-chose en BD, je ne suis pas du tout spécialiste du genre, loin de là. J’en ai lu beaucoup lorsque j’étais jeune, (autant dire hier), mais je n’en lis presque plus aujourd’hui. Faute de temps, faute d’avoir évolué avec cette culture foisonnante, dans laquelle je n’ai plus de points de repères.

Mais je ne pense pas que mon manque de références en la matière change quoi que ce soit à l’histoire, puisqu’elle ne parle pas de moi mais de Merlin qui, lui, connaît bien son affaire.

 

D’une façon plus générale, ce qui m’intéressait surtout c’était de parler de la création, ce qui fédère tous les artistes quelle que soit l’expression de leur art.

Tenter de parler de ce profond mystère, de tout ce qui s’élabore doucement en cuisine, de tout ce qui mijote à feu doux sur le fourneau. D’où ça vient, et surtout : comment ? 

C’est une chose que je fais assez souvent - lorsque je suis amenée à rencontrer des lecteurs - et pourtant je me sens toujours aussi démunie, maladroite, misérablement floue, pour expliquer ce qui se passe dans la tête d’un auteur (en tout cas dans la mienne, qui est celle que je connais le mieux), lorsque le roman est en train de se construire.

 

Lorsque j’écris, je vis exactement ce que vit Merlin, cette invasion intempestive des personnages, ce sentiment de ne rien maîtriser, d’être – au mieux – leur complice, quand je ne suis pas seulement le témoin silencieux et surpris de leurs faits et dires.

Et puis, la création se tisse au jour le jour sur la trame de la vie. Elle se nourrit de ce qui nourrit l’artiste, elle fait écho, amplifie, rejoue différemment, ré-interprète.

L’anecdote du facteur régulièrement martyrisé dans la BD de Merlin, parce qu’il laisse des avis de passage sans jamais sonner au portail, montre bien les interactions entre la « vraie » vie et la vie inventée. Ce jeu d’aller-retour perpétuel, cette fusion intime entre fiction et réalité.

Il y a une résonnance particulière du réel pendant tout le processus de création.

Chez certains auteurs, c’est voulu, réfléchi, le réel est convoqué, cité à comparaître, mis en scène.

Chez d’autres, dont Merlin et moi faisons partie, l’irruption est totalement fortuite, ou ressentie comme telle.

 

Je suppose que pour un certain nombre d’illustrateurs BD le processus est le même, que les personnages évoluent, bougent, ont des expressions ou des attitudes qui n’étaient pas forcément prévues par l’artiste, lorsqu’il s’est mis à sa table de travail.

Choisir un illustrateur comme héros ne m’a pas posé de problème, bien au contraire, cela m’a permis de garder la petite distance nécessaire, la touche d’exotisme qui alimente l’inspiration.

Je me serais peut-être sentie moins libre si Merlin avait été un auteur, comme moi ?

Je ne sais pas.

 

23 avril 2016

Charmer, s'égarer et mourir

  • charmer_s_egarer_et_mourir_01 (1).jpg" Marie-Antoinette, où es-tu?  Derrière les rideaux de son théâtre, elle semble attendre le rôle tragique, le seul qu'elle saura interpréter, qui donnera la mesure, non pas de l'actrice, mais de la vaillante héroïne que la Révolution française va débusquer."

     Tout est dit.

    Une rencontre fortuite avec la célèbre reine de France, puis des Français, par la lecture de la  (merveilleuse) biographie que Zweig lui consacre fait entrer Marie-Antoinette dans la vie de la romancière, Christine Orban. 

    L'intrusion n'est pas anodine qui risque  la confusion entre deux intimités, malgré les siècles qui séparent les deux femmes. 

     Mais il faut rendre justice à l'Autrichienne, cette femme-enfant, prisonnière de la cour de Versailles, d'une étiquette contraignante, humiliante, écrasante.  Une femme enviée, calomniée...   qui n'eut ni le feeling ni l'adresse de se rendre justice quand il était encore temps. Une femme éprise de liberté, notion bien incompatible avec celui de sa royale fonction.

     

    Sondant de l'intérieur les éléments, événements que devra affronter la jeune archiduchesse, débarquée à 14 ans et demi de son Autriche natale pour épouser le Dauphin, futur Louis XVI, l'Inquisition matriarcale opérée par sa célèbre mère, l'impératrice Marie-Thérèse,  la très tardive consommation du mariage - après sept ans d'union - , l'exutoire, havre de liberté que constitua l'usage du Trianon et l'abolition, en ses murs,  de l'étiquette ... Christine Orban nous offre un portrait magistral d'une victime d'un système, certes enfantine et frivole - qui ne se réveillera, ne se révèlera à elle-même que dans l'adversité, la solitude de  la Conciergerie, puis de la prison du Temple. 

      " A quoi pensait-elle, seule dans sa chambre de la Conciergerie, le fil de laine enroulé autour de l'index, à planter ses aiguilles dans d'interminables écharpes ? Que la Révolution l'a sauvée d'elle-même pour la tuer en pleine conscience? "

     Mais encore:

    "Déjà dans le premier isolement de sa vie, aux Tuileries, seule ou presque, elle commence à comprendre enfin. Rien ne lui aura été plus fatal que les facilités dont le destin l'a comblée, l'encourageant à la paresse dès la naissance "

     Et enfin :

    " Marie-Antoinette a fui dans le batifolage et se retrouve dans la solitude. "

     Le travail d'investigation accompli par la romancière est colossal. Magistral. Il s'inscrit dans la digne lignée de celui accompli par Stefan Zweig,  ajoutant à l'introspection, à l'empathie cette fusion, cette révélation (habitation ?)  d'intimité que seule, je crois, une femme peut accomplir

    Une lecture que je vous recommande haut et fort

    Apolline Elter

    Charmer, s'égarer et mourir, Christine Orban, roman, Ed. Albin Michel, avril 2016, 300 pp

     

    Billet de ferveur :

      AE: Christine Orban, au-delà du portrait de Marie-Antoinette, c'est la dignité du couple royal que vous réhabilitez. Louis XVI avait la réputation d'un roi apathique, assez inconsistant...  Vous insistez sur sa tolérance, l'estime, l'affection qu'il porte à son épouse et le courage royal dont il fait montre au moment de monter sur l'échafaud.

     Christine Orban: Marie-Antoinette comme Louis XVI, n’ont pas su vivre, mais, ils sauront mourir. Ils n’ont pas compris leur temps. Ils n’ont pas su s’adapter… Si Louis XVI avait voulu rester au pouvoir il aurait d’emblée accepté la monarchie Constitutionnelle. Ils accèdent au trône à vingt ans,  aussitôt agenouillés ils demandent à dieu de les protéger «  nous sommes trop jeunes pour régner… » Louis XVI est un brave homme. Ils ne sauront pas vivre mais sauront mourir, avec une grande dignité. Ce mariage forcé, finira en mariage d’amour et d’estime. C’est à son mari que M.A pense, quand Fouquier-Tinville l’accuse d’avoir eu des relations sexuelles avec son fils de sept ans, elle « en appelle à toutes les mères… » . Louis avait demandé si il n’y avait pas de pères dans cette assemblée du tiers ? » alors que le dauphin venait de mourir et que le temps du deuil leur était refusé. 

    Leurs testaments font preuve de leur grandeur d’âme. Je vous livre un extrait de celui de Louis XVI, pour qui aurait encore des doutes sur la relation qui la liait à Fersen… « Je prie ma femme de me pardonner tous les maux qu’elle souffre pour moi, et les chagrins que je pourrais lui avoir donnés dans le cours de notre union, comme elle peut être sûre que je ne garde rien contre elle si elle croyait avoir quelque chose à se reprocher. »

    visu.jpgChristine Orban était invitée de prestige du Salon "Ecrire l'Histoire", ce samedi 19 novembre, en la salle gothique de l'Hôtel de ville de Bruxelles. Ce fut un honneur d'animer l'entretien devant un public dense et conquis ( reportage-photos sur le site Facebook du Club de l'Histoire Patrick Weber, dont est extraite cette photo)

  • Christine Orban, soyez-en vivement remerciée.15167589_1010817955712275_8224008274049344663_o.jpg©: https://www.facebook.com/pg/leclubdelhistoire/photos/?tab=album&album_id=1010814665712604 

16 avril 2016

Trois jours et une vie


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 " Dans la vie courante, il oubliait. La mort de Rémi Desmedt était un fait divers ancien, un souvenir d'enfance pénible, des semaines passaient sans malaise. Antoine n'était pas indifférent : son crime n'existait plus. Puis soudain, un petit garçon dans la rue, une scène au cinéma, la vue d'un gendarme déclenchait en lui une peur incoercible, impossible à maîtriser. La panique s'emparait de lui , l'imminence de la catastrophe engloutissait sa vie, il devait déployer des efforts gigantesques pour faire retomber toute cette pression à grands coups de respiration lente, d'autopersuasion et surveillait les palpitations de son imaginaire comme un moteur dont on guette avec anxiété le refroidissement après une brusque surchauffe"

 Est-il possible de vivre  "normalement", sereinement, après le meurtre- fortuit - d'un bambin de six ans?

La question est au cœur du thriller de Pierre Lemaître, qui nous rappelle que l'écrivain, Prix Goncourt 2013  ( Au revoir, Là-haut, éd. Albin Michel) exerce aussi le métier de psychologue. 

Le fait initiateur du roman se passe le 23 décembre 1999 dans la bourgade de Beauval, ville imaginaire de l'est de la France. Antoine Courtin, âgé d'une douzaine d'années, comprimé dans son éducation, tue  Rémi Desmedt d'un coup de bâton dans la tempe; Il est évident que l'effet a dépassé l'intention. Tout aussi évident qu'il eût dû se dénoncer.....

Les terribles tempêtes de 1999 balaient les investigations.

Larvée et traître, l'angoisse d'être dénoncé ne quittera le protagoniste. Les événements se succèdent qui, une bonne décennie plus tard, rappellent le drame à son ...mauvais souvenir

 Un roman palpitant, dénué d'opprobre, de jugement, qui travaille, sans la lâcher, la conscience du lecteur 

 Apolline Elter

 Trois jours et une vie, Pierre Lemaître, thriller, Ed Albin Michel, mars 2016,  288 pp

 

Billet de faveur

 

AE : Le nom de la jeune victime, Rémi Desmedt sonne résolûment belge. D’où vient ce choix de patronyme, Pierre Lemaître ?

Pierre Lemaître :

J'ai toujours utilisé ces noms : Verhoeven, Desmedt...

Mes racines sont belges : de Mons...

19 mars 2016

Zazous

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C'est étrange ce mélange de frivolité et de noirceur qui fait la couleur de cet automne 1940. Les zincs des bistrots  résonnent aux heures de pointe du caquetage des midinettes et des propos  animés des consommateurs, à commencer par le café de Jo qui a retrouvé ses habitués."

Quartier général de Josette (as Catherine as Irène), Odette, Sarah,  Marie, Pierre, Jean, Charlie, le café Eva rallie un groupe d'amis, d'étudiants saisis en pleine adolescence par la violence de la guerre. Passionnés de jazz, de swing, ils préfèrent danser leur jeunesse, leur joie forcenée de vivre, que de se soumettre au régime imposé par l'Occupant, relayé par le Gouvernement de Vichy. Ils sont zazous.

" Malgré leur bêtise et leurs outrances verbales,  les presses vichyste et allemande voient juste. Un vrai mouvement est en train d'éclore dans une partie de la jeunesse de France. Tous ces fans de jazz, qui ont le swing dans le sang, sont bien plus que des hurluberlus aux tenues excentriques, bien plus que des jeunes égarés que les hérauts de la collaboration surnomment désormais par dérision " les petits swings". On dit même que des mouvements semblables ont fait leur apparition en Belgique, en Hollande et même en Allemagne." 

Forme de résistance, de mépris affiché face aux Reich et régime de Vichy, d'ode à la vie qu'il faut continuer à fêter malgré la guerre,  le mouvement zazou  trouve son nom dans la ritournelle " zah, zuh, zah, zuh... " qui ryhtme la  chanson, de Johnny Hess, "Je suis swing".  

Avec le brio qu'on lui connaît, Gérard de Cortanze fait swinger ce phénomène sociétal, lui donne chair et nous fait vivre avec intensité le quotidien de la guerre, ses privations, ses excentricités. Ce faisant, il livre une chronique captivante de Paris sous l’Occupation.

En filigranes,  une subtile histoire d'amour entre une zazou et un officier allemand anti-nazi.

Une lecture recommandée

Apolline Elter

Zazous, Gérard de Cortanze, roman, Ed. Albin Michel, mars 2016,  540 pp

Billet de faveur

AE : vous ressuscitez, Gérard de Cortanze, un phénomène sociétal méconnu.  Cette revendication de la culture – musicale, dans le cas des zazous –face à l’oppression a une résonnance singulièrement actuelle : « Je suis Zazou avant d’être …Charlie » ?

Gérard de Cortanze : Ce livre est un hommage rendue à cette jeunesse qui refuse qu’on lui confisque certes sa joie de vivre, mais aussi et surtout les valeurs qui sont les siennes et qui refuse la barbarie. Cette jeunesse veut chanter, danser, s’habiller comme elle l’entend, lire les livres sans censure, continuer d’aller au cinéma, au théâtre. Cette jeunesse zazoue dans le Paris occupé refuse que Paris, leur Paris, ne soit plus une fête ; cela résonne étrangement aujourd’hui… Aujourd’hui, les zazous seraient descendus dans la rue avec des kippas de toutes les couleurs. Refuser l’ordre établi c’est résister. Les zazous d’hier luttaient contre le nazisme, ceux d’aujourd’hui  font barrage aux loups qui sont en train d’eentrer dans Paris et ailleurs…

 

A noter zazous (1).jpg: La parution conjointe d'un coffret de 2 CD, dont les titres, sélectionnés par Gérard de Cortanze, tapissent de leur bande sonore le texte du roman.

Zazous CD en 4 volumes - compilation opérée par Gérard de Cortanze, éditions E.P.M, mars 2016 (www.epmmusique.fr) 

 

12 mars 2016

Les cinq quartiers de la Lune

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 "Il en allait autrement depuis ce fameux 11 septembre 2001. De semaine en semaine, le poids de l'événement s'alourdissait dans les consciences. Pareil à des éclats de métal en fusion, il s'enfonçait dans les mémoires, y suscitant des terreurs paranoïaques, et des haines bestiales. La perspective en révélait à la fois la nature monstrueuse et la portée. Certes, une vaste part de la planète mesurait l'infamie de la mise à mort de milliers d'innocents qui n'avaient même pas connaissance de la fureur de l'islam radical contre l'Occident, cependant qu'une autre se félicitait plus ou moins secrètement de l'humiliation de cette entité quasi fantastique: América."

S'il est un écheveau impossible à démêler, pour le quidam occidental,  c'est celui du Moyen-Orient. Découpés artificiellement lors des accords de Sykes-Picot - le 16 mai 1916 - les territoires s'enflamment, les communautés musulmanes, juives, chrétiennes, .. se déchirent régulièrement, depuis des décennies,  guidées par des leaders extrêmistes, quand elles ne sont désinformées par des puissances occultes externes.

S'il est un écrivain  qui maîtrise la compréhension du sujet, ses enjeux, c'est bien le romancier franco-égyptien,  Gilbert Sinoué. Il nous offre, en ce début d'année, le troisième volet de la saga Inch Allah (Ed. Flammarion) qui de 1916 à nos jours, décrit la poudrière qu’érigèrent les accords conclus entre l'Anglais Mark Sykes et le Français François Georges-Picot. Je vous invite à retrouver les billets consacrés aux deux premiers tomes (Le Souffle du jasmin et Le Cri des pierres) en cliquant sur les couvertures en vitrine du blog.

Pour l'heure, le troisième volet s'ouvre sur la tragédie du 11 septembre 2001, l'effondrement des tours new yorkaises du World Trade Center.

Romancier à succès,  Gilbert Sinoué traduit  l'Histoire  et ses enjeux par le biais des destins individuels, il l'habille  de chair et émotions.  Un art qui parle au lecteur et le marque plus sûrement que chiffres, dates et statistiques. 

Et d'ainsi le promèner à la rencontre de l'Israëlienne Joumana, la Palestinienne Majda,  l'Egyptienne Samia, l'Irakienne sunnite Solheil,   le chiite Chérif,le Français Thierry, ....de septembre 2001 à février 2011 en un voyage d'Israël à Gaza, d'Egypte en Irak, Syrie et même Paris, confrontant en une simultanéité spatiale,  événements,  sensations, sentiments . Amours et morts se greffent qui réunissent des couples imprévus, une sunnite et un chiite, une Egyptienne chrétienne et un Français, donnent naissance aux enfants de l'espoir.

Et de tracer sans concession la fumisterie américaine qui déclencha l'opération "Choc et stupeur" et la  guerre d'Irak, le 20 mars 2003.

Une fresque magistrale

Apolline Elter 

 Les cinq quartiers de la Lune, Gilbert Sinoué, roman, Ed Flammarion (3e tome d'Inch Allah), février 2016, 398 p

Billet de faveur

AE : Gilbert Sinoué, alors que les autorités se déchirent, figent les dissensions dans des grilles d’interprétation obsolètes, certains de vos protagonistes transgressent les clivages : Majda, palestinienne a été adoptée par des Israëliens puis elle retourne auprès des siens, Solheil, la sunnite, découvre l’humanité de sa belle-famille chiite, … L’harmonie est donc possible, elle est sagesse populaire.  C’est un message d’espoir que vous entendez délivrer ?

Gilbert Sinoué :

Je ne sais plus qui disait : « Quand je veux envoyer un message, je passe par la poste ». Non, aucun message. D’autant que je suis convaincu que dans l’état actuel des choses, les protagonistes sont aveugles et sourds. En revanche je crois en l’humain à titre individuel. Récemment un roman (Geder Haya) a fait scandale en Israël car il décrit l’amour entre une Israélienne et un Palestinienne. Il est devenu un des livres les plus vendus après avoir été écarté des programmes scolaires par le gouvernement conservateur de Benyamin Netanyahou. Qu’est ce que ça prouve ? Sinon que, Dieu merci, il existe des êtres qui, dans leur coin, se battent à leur façon pour un monde meilleur. C’est un combat que (en toute modestie) je revendique à travers cette saga.

 

27 février 2016

La comtesse Greffulhe - L'ombre des Guermantes

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 Une femme remarquable.

Une biographie qui ne l'est pas moins.  

Je vous l'affirme d'emblée, je suis saisie d'admiration pour Elisabeth Greffulhe et le travail colossal qu'a accompli l'historienne Laure Hillerin,  triant à bout de bras une montagne d'archives, traçant, à pointe de plume, un récit sobre, fluide, captivant ...

Femme riche, cultivée et splendide,  la comtesse Greffuhle (1860-1952), née Princesse (belge)  de Caraman-Chimay règne en souveraine sur le Paris de la Belle Epoque.  Si elle doit sa fortune à son mariage avec le comte Henry Greffulhe, elle ne lui doit pas son bonheur conjugal. Sitôt marié, ce fils unique, pourri - gâté par sa Félicité de Maman, révèle le "pervers narcissique " qui sévit en lui; le jaloux possessif aussi: s'il est fier de la beauté, de l'élégance de son épouse - délicieux trophée de sa réussite - il ne supporte à ses côtés qu'hommes d'âge très mûr. C'est plus sûr. 

La comtesse est fidèle pourtant et endurera le feu d'un amour platonique (avec le Prince Roffredo Caetani) et ceux des courroux maritaux, déployant une immense énergie créatrice à la peinture - elle a du talent -  à la culture - le salon Greffuhle est très prisé -aux mécénats scientifiques et musicaux. Elle soutiendra de la sorte Edouard Branly, Pierre et Marie Curie. En 1891, elle fonde la "Société des grandes auditions musicales de France" qui vise la promotion de musiciens méconnus.  La Société sera dissoute en 1913, à la veille de la Grande Guerre.

Une Grande Guerre qui la voit déployer ardeur diplomatique - aux côtés du Gouvernement en exil à Bordeaux - mais aussi couturière puisqu'elle crée de nouveaux uniformes adaptés à l'usage des Poilus.  Elle se rend dans les hôpitaux, à l'instar de la Reine Elisabeth de Belgique dont sa soeur, Ghislaine de Caraman-Chimay est dame d'honneur. Et puis, elle transforme Bois-Boudran, la propriété de chasse de sa belle-famille,  en centre de convalescence pour les blessés.

Passent la guerre... et la gloire

Les Années folles auront raison de sa suprématie. Elisabeth Greffulhe serait - injustement - passée aux oubliettes de la postérité si Marcel Proust, admirateur de la première heure - " Je n'ai jamais vu une femme aussi belle" déclare -t-il en 1893 -n'avait fait de la comtesse, la clef de voûte de ll'édification de La Recherche.  Déclinée sous les traits de la duchesse de Guermantes mais aussi de sa cousine, princesse et -  déduction intéressante de Laure Hillerin-  d'Odette de Crécy, la comtesse sera quelque peu vexée de cette notoriété développée à son insu.  Vexée aussi  de ne pas avoir mesuré le génie de Marcel Proust, de son vivant.  En réaction, elle affirmera l'avoir "très peu connu"- les preuves du contraire pullulent - et guère lu : "(...) je m'embarrasse les pieds dans ses phrases."

A ce double rendez-vous raté - l'homme et l'oeuvre - Laure Hillerin consacre des pages extraordinaires

D'une biographie qui ne l'est pas moins.

Elle offre sur la genèse de la Recherche, un éclairage fabuleux.

Gageons que nous y reviendrons.

Apolline Elter

La comtesse Greffulhe, L'ombre des Guermantes, Laure Hillerin, biographie, Ed. Flammarion, oct. 2014, 572 pp

  Billet de ferveur

AE : la famille de la comtesse vous a donné large accès à ses archives et donc à sa correspondance. Vous en publiez des extraits magnifiques dans l’ouvrage. La publierez-vous un jour  à part entière ?

Laure Hillerin :

Cette correspondance, quasi quotidienne durant les sept années qui se sont écoulées entre le mariage d’Elisabeth et la mort de sa mère, est en effet très émouvante et mériterait d’être publiée. Elle témoigne d’une relation d’une intensité et d’une qualité rares entre la mère et sa fille.  Toutes les deux étaient des épistolières pleines d’esprit, d’humour et de spontanéité, ce qui rend ces lettres extaordinairement vivantes. Chose exceptionnelle, nous avons les deux côtées de la correspondance, car chacune d’entre elles conservait soigneusement les lettres reçues ; Elisabeth récupéra donc à la mort de sa mère les missives qu’elle lui avait envoyées. Les archives recèlent également la correspondance entre Marie de Montesquiou et sa propre mère, également très intéressantes.

Peut-être m’attellerai-je un jour au travail de bénédictin que serait la publication de ces lettres — si Dieu me prête vie..

 

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06 février 2016

Ritzy

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 "Chez les Ritz, on naît dans le Valais et on y meurt depuis quatre siècles. Même les ancêtres, les Rissi, les Ritsio, les Rizzo, ne viennent pas de bien loin: le Piémont ou la Lombardie. L'Italie du Nord n'est qu'à trois cents kilomètres. Il n'y a eu qu'un aventurier dans la famille, Laurent Ritz, qui s'est installé à Brigue, à vingt-cinq kilomètres de là, autant dire à l'autre bout du monde. La vallée est un goulet d'étranglement. Personne n'y entre, personne n'en sort. A peine passe-t-on d'une rive à l'autre du jeune Rhône."

 Le ton est donné. Celui d'une épopée hors du commun,  biographie romancée, qui voit un jeune paysan valaisan gravir les échelons de la hiérarchie hôtelière,  donc sociale,  avec une détermination sans faille, une vision des attentes d'une clientèle huppée, un génie des moyens de les prévenir. L'homme se nomme César Ritz, il fonde l'hôtel  parisien éponyme mais ne profite guère de sa gloire, usé  mentalement par le rythme d'une vie par trop effréné. 

Pour un premier roman, on peut dire que c'est un coup de maître: Pauline-Gaïa Laburte a le style vif, judicieusement assaisonné, elle fait monter en neige, métaphores et formules bien frappées, campant, on ne peut mieux, l'atmosphère de l'époque, la psychologie,  l'ambition du protagoniste, qui "veut inscrire son nom au Panthéon de l'hôtellerie", sa rencontre avec Auguste Escoffier et le tandem professionnel infaillible qu'ils constituent.

" Auguste, César, deux empereurs se jugent, se jaugent et se reconnaissent égaux. Chacun son pays, hôtelier, cuisinier, au sein d'un même empire."

 Construction maîtrisée, plume qui ne l'est pas moins... on ne peut que s'incliner devant ce bijou de lecture dont la parution coïncide avec la réouverture du palace de la place Vendôme, ce proche printemps...

Ritzy, Pauline-Gaïa Laburte, roman, Ed Albin Michel, février 2016, 202 pp

Billet de faveur

AE : Pauline-Gaïa Laburte, vous signez un premier roman … fabuleux : certaines scènes relèvent du cinéma tant leur rendu est précis, vivant, éloquent. Quelles furent vos sources d’écriture ? Le Ritz vous a-t-il ouvert la porte de ses archives, mémoires hôtelières ?

Pauline-Gaïa Laburte : Avant de commencer l’écriture d’un texte, je commence toujours par une longue phase de recherches. Pour Ritzy, je me suis plongée dans des archives sur le Paris de l’époque, je me suis inspirée de photos des années 1900, de l’Exposition Universelle et surtout j’ai relu Zola, qui a été une vraie mine d’or ! Il y a des hommages à sa Curée dans Ritzy, et une connivence certaine entre César Ritz et les personnages d’Au Bonheur des Dames, cette rage de réussite, cette passion de l’ascension sociale. Pour les scènes dans les palaces, j’ai fait des recherches 2.0. Beaucoup de grands hôtels à travers le monde ont des sites Internet qui retracent leur histoire. L’histoire, pour les hôtels, a une vraie valeur patrimoniale ! J’ai ainsi pu retrouver des photos de ces lieux en 1880, 1890.

Pour le Ritz, je me suis appuyée sur la biographie – très fleur bleue – écrite par Marie-Louise Ritz, la femme de César, et sur l’ouvrage bien plus sérieux de Claude Roulet, qui a travaillé pour le Ritz pendant 25 ans et a eu accès à leurs archives. Pour le reste, j’ai laissé faire mon imagination, car je ne voulais surtout pas écrire une biographie ! En tant que romancière, je laisse mon esprit se promener dans les scènes que je créée. Vraiment, j’ai en tête le décor, la rue, les immeubles, ou les intérieurs, avec leurs détails, la couleur de la tapisserie, les meubles, l’espace, et je vois les personnages évoluer dans ce cadre. Je prends le temps de me dire « ok, que se passe-t-il dans cette scène, le personnage est à la montagne, le soleil se lève, comment est l’ambiance ? il fait froid, les oiseaux ne chantent pas encore, l’herbe est humide et la rosée trempe le pantalon, quelqu’un tousse derrière lui ».

Rendre un lieu vivant par l’écriture, ce n’est pas seulement planter le décor, c’est faire sentir l’ambiance, et surtout ce que ressent le personnage, c’est lui qui donne l’étincelle de vie aux lieux. J’essaye de vraiment m’attacher à retranscrire le décor par ses yeux. Par exemple, quand César Ritz débarque de son petit village suisse à Paris, il voit la capitale comme un formidable endroit de découvertes. Il a 17 ans, il a envie de tout voir, l’écriture doit retranscrire cette soif d’aventure, les journées à 100 à l’heure, il y a des envolées lyriques. Par contre, lorsqu’il atteint la quarantaine, qu’il est épuisé par tous ses voyages, les phrases se raccourcissent. C’est le personnage qui modèle le décor à son image et l’écriture est au service de ça.

 

23 janvier 2016

Le piano dans l'éducation des jeunes filles

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"La musique était considérée comme une anticipation du mariage: la métaphore de ce qu'il serait. Il reflétait l'accord parfait avec le monde."

Volodia est maître de conférences à Paris-IV. Historien, il travaille, à l'invitation de l'académicien Anténor,  le thème de l'éducation des jeunes filles, aux XVIIe et XVIIIe siècles. 

Une évidence s'impose au mélomane qui (sé)vit en lui: la pratique du piano est expression (à peine) cryptée de sensualité, de sexualité. Il lui faut dès lors en étudier place et fonction dans l'éducation féminine. La liaison  torride, allegro ma troppo qu'il amorce avec la pianiste Sonia Biasetti déborde les fantasmes,

Mais elle est suivie de trahison. 

Le parcours initiatique du narrateur, son éducation sentimentale très flaubertienne, va renaître de ses cendres et s'immoler de passion pour la virtuose Sophie Baxter, dont le portrait et le tempérament mystiques, évoquent par bien des points ceux d'Hélène Grimaud. En ce compris son génie d'interprétation de Brahms et d'une oeuvre inédite du célèbre compositeur.

Premier roman d'un écrivain supérieur - mais, journaliste, éditeur,  érudit, mélomane, Stéphane Barsacq n'en est pas à son coup d'essai en matière ...d'essais-  l'ouvrage révèle une plume fabuleuse.  Une facture qui nous évoque l'écriture d'un Nicolas d'Estienne d'Orves.  C'est dire comme nous l'avons...dévoré.

 Apolline Elter

Le piano dans l'éducation des jeunes filles, Stéphane Barsacq, roman, Ed. Albin Michel, janvier 2016, 352 pp

Billet de faveur

AE : Les nombreuses références littéraires, musicales qui parcourent le roman révèlent une impressionnante érudition, l’étude maîtrisée des sujets que vous abordez. Avez-vous conçu ce (premier) roman comme une sorte de récréation culturelle, comme l’établissement d’une logique entre différentes passions ?

Stéphane Barsacq : Je voulais interroger ce que signifie l’amour à notre époque. Pour comprendre une chose, il faut être en mesure de la comparer. Nous sommes les héritiers de siècles qui ont réfléchi à cette question. Leurs réponses et les nôtres ne sont pas les mêmes.  Je voulais donc saisir ce qui sépare ou rapproche ces conceptions de l’amour – en littérature, en musique -, et ce que nos contemporains peuvent en faire, soit pour les combattre, soit pour s’y ressourcer. Il y allait de la volonté d’écrire un roman moderne, avec un fond classique, ou de donner une teinte moderne à des questions intemporelles. Autrement dit, je voulais savoir ce que nous avions fait de l’amour et si nous étions toujours capables d’un grand amour. Non une passade, joyeuse ou malheureuse, non une récréation érotique que j’analyse aussi. Un grand amour, un vrai. Celui qui donne du sens à la vie.

AE : Volodia impute à Max Jacob, la phrase dont s’inspire le titre : « Le piano dans l’éducation des jeunes filles est la cause de tous les adultères ». Le célèbre poète a-t-il vraiment prononcé ces mots ? Dans quel contexte ?

Stéphane Barsacq : Oui, cette parole est bien de Max Jacob, je l’avais lue dans un texte de son ami Jean Cocteau. Max Jacob s’adonnait à l’humour et au cocasse. Un ami de 98 ans, qui l’a vu, m’en a parlé encore récemment. Il a eu ce mot : « C’était le bouffon de Dieu ». Laissez-moi vous citer une autre parole de lui que je trouve réjouissante: « Le Paradis est une ligne de craie sur le tableau noir de ta vie, vas-tu l’effacer avec les diables de ce temps ? »

 

10 octobre 2015

L'Envoyé de Dieu

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Nous sommes en 672.

Investi d'une mission sacrée de ..transmission,  Hussein Abd-el-Jawad, un jeune scribe, se rend à Médine, la ville du célèbre Prophète, aux fins d'y recueillir les souvenirs d' Al-Nabati, un saheh, témoin direct de la vie de Muhammad, décédé quarante années auparavant.

" Je trouve ta démarche très noble, mon fils. Ainsi que tu peux le constater, je suis un vieil homme. Un vieil homme fatigué et usé. J'aurais dû mourir, il y a longtemps, mais il semble que la mort m'a oublié.

L'urgence d'en consigner les propos ne fait pas de doute, l'habilité du procédé romanesque non plus: conscient de l'impossibilité de la vérité historique, Gilbert Sinoué s'est assigné le but de conter "une" vie du Prophète aux fins d'en recueillir le message fondamental, fondateur de l'Islam tel que nous le connaissons.

Avec le brio qu'on lui connaît et cette plume parfumée de saveurs orientales, l'écrivain trace un portrait du prophète, des plus envoûtant, enchâssant son récit dans l'histoire d'amour qui entraîne le scribe dans les bras de la ravissante servante Sawal.

"L'heure de conquérir La Mecque venait de sonner."

Né en 570 de notre ère, Muhammad est tôt orphelin - à 6 ans, il n'a plus ni père ni mère. Il se découvre rapidement L'Envoyé de Dieu et répand bienfaits et abondance  sur ses passage et  entourage. Les messages de l'ange Gabriel viendront régulièrement l'instruire de sa mission jusqu'à la victoire suprême sur les Qurayshites que constitue la conquête de la Mecque

" La Mecque orgueilleuse des idolâtres était tombée. La Mecque musulmane pouvait commencer."

Un écrit passionnant, instructif de surcroît,qui se dévore comme un roman.

Apolline Elter

L'Envoyé de Dieu, Une vie de Muhammad, Gilbert Sinoué, Ed. de l'Archipel, sept. 2015, 320 pp

 

Biller de faveur

AE: Gilbert Sinoué, pourquoi avoir intitulé ce récit "L'Envoyé de Dieu", plutôt que « L'Envoyé d'Allah? « 

Gilbert Sinoué:  Bonne question. Sans doute parce que pour moi Allah et Dieu et ne sont qu'une seule et même entité. J'ai opté pour Dieu sans trop réfléchir. 

 

SMALL_SALON HISTOIRE.jpg A noter que Gilbert Sinoué sera un des invités de prestige du premier Salon du Livre d'Histoire de Bruxelles - Ecrire l'Histoire qui se déroulera, le dmanche 15 novembre prochain, dans les caves voûtées du Coudenberg

Renseignements en une proche édition

 

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03 octobre 2015

Villa des femmes

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" Ces événements se passèrent au printemps de 1975, une année que je pensais funeste pour nous, pour les Hayek et leur pouvoir, sans que je puisse me douter, ni quiconque d'ailleurs, qu'elle le serait en réalité pour tout le monde."

Chauffeur de la richissime famille libanaise Hayek, Noula, le narrateur, observe, du haut du perron et de son indéfectible attachement au clan, le défilé des familles, générations, amis, qui connaîtront la prospérité de l'ère de Skandar, le patriarche, et,  au décès de celui-ci, la faillite directement liée à la gestion calamiteuse de l'entreprise textile par Noula, le fils aîné.

Les violents conflits qui secouent le Liban, au milieu des années '70, achèvent l'émiettement du domaine des Hayek et d'une villa familiale désormais dévolue à la seule gérance de Marie, la veuve de Skandar, de sa fille Karine et de Mado, soeur, aigre et célibataire du défunt.

Attendu tel le fils prodige, Hareth, fils cadet de la famille, reviendra-t-il, de son exil, ramener un semblant de sérénité et de cohésion familiale?

Tracé de plume élégante, le récit ravit le lecteur de descriptions enchanteresses d'un âge d'or et percutantes, de son déclin. Une empathie se crée,  enveloppée de ce bel écrin d'atmosphère.

Une révélation de la rentrée littéraire.

Apolline Elter

Villa des femmes, Charif Majdalani, roman, Ed. Seuil, août 2015, 280 pp

Billet de faveur 

 AE : Charif Majdalani, vous enseignez les lettres françaises à l’université Saint-Joseph de Beyrouth. Viviez-vous au Liban durant les événements que vous décrivez de façon si percutante ?

Charif Majdalani : J'avais  quinze ans lors du déclenchement de la guerre. Je suis parti faire mes études en France à l'âge de vingt ans. J'ai donc passé les cinq premières années de cette guerre au Liban. Ce sont celles dont je parle dans le roman. Je suis revenu par la suite fréquemment, ce qui fait que je suis resté aussi très proche des événements durant toute la période qui a suivi (et dont je parle dans mon roman précédent).   

AE : Avez-vous une madeleine proustienne liée au Liban ?

 Charif Majdalani : Oui, et elle est olfactive ou auditive ! Ce sont généralement les parfums de certaines fleurs, notamment le jasmin, qui s'épanouit les soirs d'été, et qui me rappelle ma mère qui avait coutume d'en cueillir sur un petit massif que nous avions et de les distribuer sur de petites assiettes dans les chambres de la maison. Il y aussi, et pour cause, le parfum d'une fleur que je n'ai jamais vu en Europe et qui n'a pas de nom en français, la foulla. Aussitôt que je surprends les parfums de ces deux fleurs, c'est toute mon enfance beyrouthine qui se réveille. Et puis il y a aussi, côté auditif, une stridence particulière au chant des cigales dans les pins de la ville, qui me rappelle les étés de mon enfance, et les retours de la plage les après-midi.    

 

12 septembre 2015

La cache

«

 

 

 « Ils habitaient un palais et vivaient comme  des clochards. On aurait tort de réduire ce mélange de vagabondage, de disette, de crasse, d’avarice à des lubies de grands bourgeois excentriques. Leurs conduites  bizarroïdes dénotaient un rejet des bonnes manières et des conventions. Elles exprimaient une révolte à l’égard de leur milieu. Elles créaient aussi un entre-soi, une coupure avec le monde extérieur, et avaient, en ce sens, quelque chose de pathologique. » 

Tableau d'une famille hors normes et d'un hôtel parisien, « La Rue-de-Grenelle"  dont "la cache" abrita son grand-père, durant la Seconde guerre, le récit de Christophe Boltanski est tout simplement fabuleux. Sa lecture vous aspire d'un souffle bienfaisant, vous enveloppe d'un cocon protecteur, à l'instar de la rocambolesque Fiat Lusso 500 de "Mère-Grand".

Personnage central,  fantasque et attachant de la dynastie Boltanski, romancière à ses heures (NDLR: sous le nom de plume d'Annie Lauran), la grand-mère du narrateur voit sa mobilité entravée par une polio contractée dans sa jeunesse. " Impotente et omnipotente" elle ne se produit à l'extérieur qu'au volant de sa voiture ou prolongée des membres de sa famille qui font office de béquilles et de curieux "mille-pattes" . Ame de la "Rue-de-Grenelle", elle soude  mari et cellule familiale en une vie de bohême, de vaudeville et de fusion ...sidérantes.

«  Elle s’estimait pareille aux autres. Elle était une femme, soucieuse de son apparence, attentive à sa toilette, aimant plaire, sortir, voyager. Au-dedans d’elle-même, tout fonctionnait. Son esprit galopait. Elle débordait d’énergie. Elle ne tenait pas en place. Elle se débattait, non pas comme un animal blessé, mais comme un fauve pris dans des rets. Elle était invalide qu’aux yeux des bien portants. »

Marie-Elise sauve son mari,le professeur de médecine, Etienne Boltanski, de la répression antisémite nazie, orchestrant de façon notoire leur divorce et le cachant vingt mois durant dans un réduit aménagé sous le palier de « l’entre-deux » [étages] Ce dernier développe par la suite, un attachement pour ce lieu, l'englobant, curieusement,  dans la dépendance affective qui le lie à son épouse, "Femme qui boite contre homme en boite"...

Alliant une écriture factuelle, fluide à un sens de la formule et du génie des situations..., Christophe Botanski signe un récit familial remarquable. De ceux qui vous imprègnent durablement, dont vous regrettez d'achever la lecture.

Je vous la recommande plus que vivement.

Apolline Elter 

 La cache, Christophe Boltanski, roman, Ed. Stock, août 2015, 340 pp

Billet de faveur

AE. On ne sort pas indemne, Christophe Boltanski, de la « Rue de Grenelle », d’une telle famille d’une telle emprise utérine, matriarcale. La quitter, prendre son indépendance, c’est affronter une seconde naissance ?

CB : C’est une seconde naissance, c’est aussi une petite mort. On quitte cette maison-matrice, ce grand ventre protecteur, ce huis clos, bien sûr, pour être libre. En m’échappant de ce lieu, j’ai aussi perdu aussi une liberté que je n’ai jamais retrouvée ailleurs. Je dis qu’une part de moi souhaitait une vie sans murs. Une autre part ne se sent bien qu’une fois le porche de cet hôtel très particulier franchi. Ce livre est une tentative pour faire revivre, pour reconstruire ce monde en partie disparu. Il est conçu comme une maison de poupée, comme une maquette miniature, avec des petites briques posées les unes sur les autres.

AE. Vous décrivez les joyeux, quoique frugaux repas familiaux. En quoi consiste votre madeleine proustienne ?

CB. Je pense que c’est cette soupe rouge écarlate, curieux mélange de vinaigre, de betterave, de chou et de poitrine de bœuf, que l’on appelle le bortsch. Un plat populaire en Ukraine, mais chez-nous symbole de fête. Ma grand-mère le préparait dès la veille au soir. Il lui ressemblait un peu avec son goût aigre doux, son chaud et froid (on ajoute une grosse cuillère de crème fraîche et on mange avec un pâté brioché à la viande). C’est peut-être moins élégant qu’une madeleine, mais tout aussi roboratif. 

05 septembre 2015

D'après une histoire vraie

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Est-il possible d'écrire encore après  Rien ne s'oppose à la nuit  . C'est la question qui hante Delphine de Vigan, tétanise sa main, sa plume, après le tsunami médiatique que lui vaut la parution de ce témoignage familial hors du commun 

D’après une histoire vraie….

 Surgit  dans la vie de la narratrice, une mystérieuse L., qui d'inconnue va doucement, inexorablement, se promouvoir au rang de confidente, complice, amie indispensable, double gémellaire, miroir de l'auteur. Se jouant de la candeur, l'hypersensibilité et, partant,  vulnérabilité de cette dernière, L. va exercer une emprise croissante, trouble, paralysante, délétère... grevant la narration - somptueuse - d'une menace diffuse.

Et le lecteur, oppressé, fasciné, de retrouver l'ambiance d'harcèlement des Heures souterraines ( JC Lattès, 2009) 

"L. avançait à pas de velours, elle avait tout son temps."

La réception de lettres anonymes,violentes,  ajoute à l'envoûtement opéré par ce thriller psychologique 

Qui est "L", qui est-"elle"? 

- Nous avons beaucoup de choses en commun.

Mais toi seule peux les écrire."

Allégorie de la voix intérieure de l'auteur, incarnation en trompe-l'oeil  d'un processus psychologique qui la prive de sa substance, la vide et la mène à une sorte de burn-out, crise de l'écrit, dont le récit la relève, la libère.... ?  La question hante le lecteur, le trouble  et ne le quitte, dernière page - hélas - achevée. L'évocation du proche entourage de Delphine de Vigan et en particulier celle de son compagnon, "François" (NDLR Busnel) ajoute au côté "vécu" du propos.., ancre en une réalité revendiquée, un  jeu de miroirs qui se fait labyrinthe.

" Maintenant que j'expose ces faits, reconstitués dans un ordre à peu près conforme à celui dans lequel ils se sont déroulés, j'ai conscience qu'apparaît, comme  à l'encre sympathique, une sorte de trame, dont les ajours laissent entrevoir la progression lente et assurée de L. ... renforçant chaque jour son emprise. Et pour cause, j'écris cette histoire à la lumière de ce que cette relation est devenue et des dégâts qu'elle a provoqués. Je sais l'effroi dans lequel elle m'a plongée et la violence dans laquelle elle se termine"

Un roman saisissant, dont je vous recommande vivement  la lecture

Apolline Elter

D'après une histoire vraie, Delphine de Vigan, roman, Ed. JC Lattès, août 2015, 486 pp

 Billet de ferveur

AE : Vous le pressentez, Delphine de Vigan, la question du vécu, de la réalité contenue dans le récit sera au cœur des interviews.  Il faut une bonne dose de courage pour exposer ainsi, avec tant de justesse, un moment de vulnérabilité affective. Et à la fois, c’est votre force, votre victoire d’avoir pu le dépasser, l’exprimer ?

 

Delphine de Vigan :  Oui, en effet cette question est au centre du livre. Pourquoi avons nous besoin de savoir si l’histoire qu’on nous raconte est vraie ? En quoi est-ce si important ? Le roman est l’histoire d’un piège qui se referme sur la narratrice mais pas seulement sur elle…  Une histoire d’emprise et de vertige. Qui est la plus vulnérable dans cette histoire ? L. ? La narratrice ? Le lecteur qui aimerait bien savoir ce qu’on lui raconte ?

C’est une allégorie, vous avez raison, un jeu de pistes et de miroirs. Qui sait jusqu’où je m’y expose… ? Sourire

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NDLR: Le roman s'est vu doublement primé, fin 2015,  des prestigieux prix Renaudot et Goncourt des Lycéens et sort vainqueur,  en cet été 2016, du Prix Audiolib des auditeurs. Une lecture audiolivresque opérée par Marianne Epin

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20 août 2015

Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes

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La mort conjointe et inopinée de ses parents, Bao et Fang et l'ensevelissement de leurs dépouilles sous le sumac - entendez l'arbre à laque - qui domine la cour de la masure familiale, lient Wei - as Monsieur Zhang- le héros du roman,  d'un serment contraignant.  Il leur  a juré de devenir propriétaire des lieux, aux fins d'honorer et de protéger leur sépulture.

 Chez les Zhang, vivants et morts faisaient bon ménage ; et l’on pourrait dire : se trouvaient en bonne intelligence tant les nouvelles qu’ils échangeaient  à leur insu (les uns foulant le sol du jardin, les autres dépêchant taupes et lombrics vers le soleil ou remuant par leur terminaison les racines du sumac), tant ces signes donc établissaient entre eux un genre cl’ intimité.

Il amasse, pour ce faire, tous les yuans qu'il peut soustraire à la survie du petit clan familial dont il a la charge, à savoir Yun, sa chère épouse, Meifen, leur délicieuse ado, Madame Cui, sa belle-mère et le vieil oncle Hou-Chi, scotché en permanence devant son poste de TV.

Mais des forces contraires vont entraver la route et les résolutions  de ce patriarche don quichottesque de la Chine contemporaine: à peine a-t-il réuni la somme d'acquisition du bien, exigée par Monsieur Fan, son richissime propriétaire, que Monsieur Zhang le voit frapper d'un avis d'expropriation.  Perché sur une mine de terbium, le quartier va être rasé, qui  permettra à une importante compagnie  minière d'exploiter le minerai providentiel.

Tel David contre Goliath, Sisyphe contre son rocher, Wei entre en résistance totale, immodérée, contre ce monstrueux avatar d'un capitalisme chinois en pleine action.

Maniant la plume, la syntaxe, l'humour et le style avec une maîtrise imparable, Olivier Bleys, signe, je vous le certifie, un roman-phare, conte singulier, fabuleux, envoûtant, de notre littérature contemporaine.

Vous l'aurez compris: je vous en recommande vivement la lecture.

Apolline Elter

Discours d'un arbre sur la fragilité des hommes, Olivier Bleys, roman, Ed. Albin Michel, août 2015, 296 pp

 

Billet de haute faveur

AE : Olivier Bleys, sous le prétexte d’une acquisition à tout crin, c’est la vanité du capitalisme que vous fustigez en un chapelet de perles et de  de contes subtils. En  filigranes,  deux histoires d’amour, celui qui unit Wei et Yun mais aussi celui qui réunit,  pour l'éternité,   Bao et Fang, nouveaux Philémon et Baucis  [NDLR , conte d’Ovide] de la Chine contemporaine. L’amour a donc raison de l’éphémère ?

Olivier Bleys : Oui, assurément. Je ne crois pas que l’amour soit jamais vaincu, malgré des apparences souvent contraires sur l’imposture desquelles nombre de religions nous mettent en garde. L’amour est à mes yeux une force majuscule, une énergie puissante et souveraine à l’égal par exemple de la gravité qui nous attache au sol. Vaincre l’amour, en avoir raison, me paraît une ambition aussi vaine que d’effacer l’eau de la surface de la Terre. L’amour est là, pour toujours, et commande essentiellement à la plupart de nos actes — du moins, à ceux qui demeurent. Voilà pourquoi ce roman, malgré encore ce qui semble, est moins une fable sociale ou un conte écologique, moins une méditation économique ou un traité capitaliste qu’un  récit d’amour. Tel, du moins, je l’ai voulu... C’est la première fois, depuis vingt-trois ans et vingt-deux livres, que je dépeins un couple heureux, serein, solidaire, un couple amoureux en somme. Cela pourrait être un aspect très secondaire du roman or, comme vous l’avez deviné, c’en est le cœur et le foyer secret — au propre comme au figuré, le centre de gravité.

 

06 juin 2015

A l'ombre des vainqueurs....

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 .... et d'un village alsacien. Découverte d'une romancière qui,  à coup sûr,  a la plume dans le sang.

 C'est son deuxième roman.

Chronique de vie de la famille Muller, au sein de la bourgade de Mittelheim, des années 1940 à 1953, les événements sont relatés par le prisme d'entendement de Joseph, alias Seppi, enfant de 7 ans, au début des événements.

"Récupérée"par le Reich, dès le début des hostilités, l'Alsace doit totale obédience au Führer. L'usage du français et du patois alsacien est proscrit, prénoms et patronymes prennent une tournure germanique,  assez ..comique. Les autorités dissidentes sont exclues de la population.

" Le cauchemar français est fini ! lui déclara l’Hauptmann de la Wehrmacht en examinant son livret militaire. Nous savons que dans leurs cœurs les Alsaciens ont toujours souhaité être parmi nous. Nous connaissons vos souffrances, votre isolement. Mon père m’ a raconté toutes les horreurs subies par vos compatriotes après le traité de Versailles"

Certains (vieux) habitants, ravis de retrouver l'autorité et l'élégance prussienne,  déchantent rapidement devant les exactions commises par l'Occupant.

Une lecture captivante qui dévoile un pan méconnu de la guerre et la situation intenable d'une Alsace, écartelée entre deux nations.

Je vous la recommande.

Apolline Elter

A l'ombre des vainqueurs, Marie-Laure de Cazotte, roman, Ed. Albin Michel, novembre 2014, 298 pp

 

Billet de faveur

 

AE : Marie-Laure de Cazotte, vous dédiez ce roman à votre ascendance maternelle. Avez-vous puisé ce récit d’événements vécus par votre famille ?

 Marie-Laure de Cazotte : Le lieu du récit est inspiré de notre village familial en Alsace. Pendant sept ans j’ai sillonné la campagne pour m’entretenir avec des « anciens », incorporés de force ou simples témoins de l’annexion, et c’est à eux que ce livre rend principalement hommage. 

Les personnages principaux – les membres de la famille Muller- se sont imposés à moi. Le chanoine est inspiré d’un personnage réel et le Baron a la voix de mon grand-père.

J’ai voulu retranscrire la sonorité de ce temps, parler de ces destins oubliés de l’Histoire, transmettre  une mémoire qui ne soit pas seulement un ensemble de faits. 

Je me suis attachée à comprendre ce que la guerre change en l’homme ou fait disparaître à jamais et la façon dont les liens familiaux se transforment.