11 mai 2013

L'embarcadère des lettres

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" Ce livre part à la recherche de l'émotion qui les saisit à la lecture du nom de Marseille sous les plus belles plumes. Les écrivains ont été éloquents, profitons-en; Marseille a été l'embarcadère des lettres, partons les retrouver sur la jetée."

Natif de Marseille, haut fonctionnaire, Rémi Duchêne a imaginé les premières pages de ce recueil, tandis qu'il vivait... sous nos cieux belges.

Passionné de littérature et érudit en la matière, il nous propose de visiter sa ville natale sous l'angle patriote, passionné, ému, surréaliste, féminin, poétique, aimant ou (franchement) hostile d'écrivains majeurs, qui y sont nés ou y ont séjourné durant la première moitié du XXe siècle.  Albert Camus, Albert Cohen, Guillaume Apollinaire, André Breton, Paul Eluard, René Char, Louis Aragon, Antonin Artaud, Jean Cocteau,  Colette, Simone de Beauvoir, André Malraux, Paul Valéry, Valéry Larbaud, Henry de Montherlant,  Jean Giono, André Gide, André Gaillard, Blaise Cendrars, Jules Supervielle, Jean Genet, Eugène Ionesco,  Roger Martin du Gard et Céline voient ainsi leurs oeuvres analysées sous le prisme  de la cité phocéenne et d'une mise en perspective magistrale.

" Bien des voyageurs de la première moitié  du XXe siècle, avant que l'avion ne vienne bouleverser ces repères maritimes, ont saisi cet instant magique où la porte de Marseille s'ouvrait sur les mondes lointains: Méditerranée orientale et Maghreb, mais également Afrique noire, océan Indien, Extrême-Orient, Amériques...."

 Rendue aisée et lumineuse par la fluidité d'écriture de l'auteur, la lecture de l'essai est riche d'enseignement. On ne pouvait concevoir meilleur hommage à la Capitale culturelle de 2013.

Apolline Elter

L'embarcadère des lettres. Marseille et les écrivains, Rémi Duchêne, essai, JC Lattès, avril 2013, 514 p, 23 €

  

Billet de faveur

 

AE : Bel hommage à la ville  qui vous a vu naître et que vous aimez, Rémi Duchêne, l’essai  opère une sorte  de réhabilitation par rapport à une Marseille  « souvent écrasée par sa caricature »  et même « brocardée ». Le travail opéré , l’érudition impressionnante qui parcourt les pages , leur académie vivante, allègre et nuancée sont aussi un hommage à feu votre père, le professeur Roger Duchêne .  Aviez-vous évoqué ensemble le projet ?

Rémi Duchêne : Nous n’en avons hélas pas eu le temps, sa disparition fort brutale nous a privés de ce plaisir. Mais il est vrai que bien des éléments ramènent vers lui cet essai : le penchant enthousiaste pour la littérature et l’amour de Marseille sont bel et bien mon plus précieux héritage - avec le goût de la vie de famille ! Je me suis efforcé aussi de m’inspirer de sa passion pour le travail bien fait et de son envie de partager le fruit des recherches avec le plus grand nombre.

 AE :  Vous  semblez habité par les auteurs que vous évoquez, tant vous en  connaissez  les  œuvres,  parcours,  place au sein de la  littérature.  Une pareille somme, c’est le travail de toute une vie…

 Rémi Duchêne : aimer la lecture, c’est en effet un bonheur qui dure toute une vie, comme vous le savez bien et le faites partager vous-même à vos abonnés et fidèles ! Je n’ai pas étudié la littérature à l’Université, cependant j’ai toujours figuré dans la catégorie des bons lecteurs… Pour cet ouvrage, cinq ans ont été nécessaires entre le premier projet, conçu…  à Bruxelles, puis les visites à Marseille, les recoupements et mises en perspective, enfin la rédaction, avec une attention portée à la construction d’un récit (tous ces écrivains prestigieux qui se bousculent, si j’ose dire, sur l’embarcadère, avec chacun une histoire étonnante !), ainsi qu’à la précision des références.

 AE : «  Quel mouvement dans ce Marseille ! Paris paraît morne à côté. » écrit Colette à la Duchesse de Morny, son amie.  Nous sommes en 1909. Partagez-vous ce point de vue,  plus de cent ans après ?

Rémi Duchêne : On retrouve ce jugement sous quelques autres plumes prestigieuses, comme Éluard ou même Camus, pour qui le monde méditerranéen, d’une façon générale, représentait la vraie vie. Cocteau, Montherlant, Cendrars, Beauvoir… sont sous le charme. Au XXIème siècle, Marseille garde cet attrait subtil, à la fois brutal et pudique, sensuel et poétique. Et le mouvement qui plaisait tant à Colette est toujours là, celui des navires dans la rade, celui des populations métissées, celui des arts et de la créativité, et, par-dessus tout, une puissante aspiration au bonheur et à la liberté.

 

27 avril 2013

Je te vois reine des quatre parties du monde

 

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 " Comment inventer le rôle d'une femme sur un galion? Sinon en faisant preuve de la même discipline que les gens de mer.

A sa manière."

S'embarquer aux côtés d'Alexandra Lapierre dans un récit à source historique, c'est se garantir un  voyage dense, passionnant, palpitant.  

D'une plume bien trempée, alerte, l'écrivain pénêtre le destin et la psychologie d'Isabel Barreto  ( née à Lima (Pérou)  en +/- 1568- décédée en 1612 dans les Andes péruviennes) , la fameuse Veuve du Gouverneur dont notre compatriote Marie-Eve Sténuit avait tracé portrait (voir chronique sur ce blog).

Elevée comme un garçon au sein d'une fratrie nombreuse, Isabel épouse en mai 1585 l'adelantado Alvaro de Mendaňa. Le mariage est d'amour et de passion: après dix ans de préparatifs, le couple embarque à bord du San Jérónimo  à la tête d’une expédition de quatre navires dans les mers du Sud. L’enjeu : retrouver les îles Salomon que Mendaňa a découvertes en 1568 et les offrir à la couronne espagnole.  Errance, erreurs de navigation, tensions, carnages et conditions de vie alarmantes ponctueront ce périple d’envergure,  qui aboutiront au décès de l’adelantado :"Que va-t-il advenir des îles, que va-t-il advenir de toi? Les îles Salomon existent, répétait-il inlassablement, elles existent, tu existes, je te vois reine des quatre parties du monde..."

Promue Gobernadora par le testament spirituel de son époux, Isabel Barreto contractera mariage avec un second Conquistador, Don Hernando de Castro. Réfugiée dans un couvent, Isabel attendra le retour de ce dernier, expiant par mortifications extrêmes les méfaits dont elle se sent coupable.

Opérant un flash back à partir de ce séjour de 1608 au couvent Santa Clara de Lima, le roman d’Alexandra Lapierre se construit comme une confession, un dialogue avec Pétronille, la sœur aînée d’Isabel,  pétri de mystères et de rebondissements.

Les descriptions foisonnent, mises en scène magistrales, qui donnent à l’épopée un air de vécu imparable.

Une lecture recommandée.

Apolline Elter

Je te vois reine des quatre parties du monde, Alexandra Lapierre, roman, mars 2013, 574 pp, 21,9 €

 

Billet de faveur

AE :  A plusieurs reprises, vous évoquez, Alexandra Lapierre, les notes qu’Isabel Barreto dicte à sa lectrice et secrétaire,  Doňa Elvira . Ces notes existent-elles ? Les avez-vous parcourues ?

Alexandra Lapierre : Elles ont malheureusement disparu ! En revanche, j'ai bien pu lire les témoignages de Doña Elvira Lozano, lors des différentes enquêtes des autorités de Manille et du Mexique sur la traversée. La lectrice s'était bien embarquée sur le "San Jeronimo" comme demoiselle d'honneur et secrétaire particulière d'Isabel Barreto. Cette dernière la mariera à bord avec l'un de ses lieutenants, et le jeune homme se mutinera sur l'île de Santa Cruz. J'ai choisi de raconter certains épisodes de cette mutinerie sous forme de notes pour rendre le ton plus vivant, mais  tous les évènements du récit sont exacts. Les témoins racontent que le mari de Doña Elvira était fou de jalousie envers le frère d'Isabel qu'il soupçonnait d'avoir deshonnoré sa femme. 

AE : Avec la mort d’Alvaro de Mendaňa, l’expédition prend une connotation d’échec.  Sans le savoir, Mendaňa avait pourtant atteint sa cible et accosté en une île de l’archipel des Salamon. Quand cette vérité fut-elle révélée? 

Alexandra Lapierre : Très longtemps après, même si Isabel Baretto en avait eu l'intuition à l'époque ! ...AU XVIIIe Siècle quand les navigateurs seront capables de calculer la longitude et donc de faire un point exact, on connaîtra avec precision l'emplacement des îles. Encore plus tard, au XXe siècle, une mission archéologique trouvrera les vestiges d'un campement espagnol établi - ou plutôt échoué à la fin du XVIe Siècle - sur l'île de San Cristobal. Les archéologues pensent qu'il s'agissait des passagers de l'Almiranta, le second galion de l'expédition d'Isabel qui avait disparu au large de Santa Cruz en1595. L'expédition avait donc bien atteint la destination que Mendaña, le mari d'Isabel, lui avait fixée !

 AE : l’écriture de ce roman monumental a bouleversé votre vie, expliquez-vous dans la postface, vous entraînant à la suite d’Isabel Barreto, aux quatre coins du monde, en Europe, Asie et Amérique du Sud et même à emménager en Espagne. C’est aussi une magnifique aventure d’amitié, de tendresse et d’hommage à votre père:

Alexandra Lapierre : Oui ! Ce livre n'aurait jamais été possible sans la chaine d'entraide et le soutien des amis d'amis d'amis  qui m'ont généreusement introduite, escortée, guidée dans les mondes, pour moi souvent inconnus, que je devais décrire. Quand je dis "les mondes" je veux parler aussi bien du dédale des bibliothèques et des archives, que des villes d'Amérique du Sud, des paysages d'Espagne, des habitants des plateaux andins , de tout ce que je devais voir, sentir, humer, comprendre, deviner pour pouvoir évoquer les univers d'Isabel Barreto avec justesse. Ces formidables rencontres humaines, ces moments de complicité et de partage m'ont en effet bouleversée. La générosité des gens est quelque chose qui m'émerveille et me touche constamment. En ce sens, oui, Je te vois reine des quatre parties du monde est dédié à mon père, Dominique Lapierre, dont la curiosité pour le monde ne s'est jamais démentie. J'espère qu'il me l'a transmise avec la même passion !

 

20 avril 2013

La grande histoire de la Belgique

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 " En 1830, la création de la Belgique n'est pas le résultat de la seule volonté des grandes puissances; ce serait se rendre coupable d'un mensonge intellectuel que de l'affirmer. La nouvelle Belgique indépendante est issue à la fois d'un calcul politique des pays voisins et de l'aspiration d'une large partie de sa population: seule la conjonction de ces deux élans a rendu possible la création d'un nouvel Etat au coeur de l'Europe."

Brillant ,l'essai de notre compatriote Patrick Weber remet les pendules de notre histoire - et de poncifs ancrés - à l'heure d'un juste cadran.

Au départ du territoire qui correspond à notre Belgique actuelle, l'historien en envisage le destin, depuis les temps les plus reculés - 300.000 ans précisément - jusqu'à ses derniers développements.

Celtique, romaine, franque, mérovingienne, carolingienne, bourguignonne, espagnole, autrichienne, française, néerlandaise, ...révolutionnaire, la "Belgique" s'accommode à toutes les sauces d'une Europe en constante mutation. Devenue royaume par la Constitution de 1831, elle nourrit à l'égard de ses six souverains successifs des sentiments de respect (Léopold Ier),  crainte (Léopold II), affection (Albert Ier), incompréhension (Léopold III),  pleurant la mort inopinée de Baudouin, réconfortée par la bonhomie d'un Albert II, un roi qui "possède, mieux que quiconque, l'art de mettre ses interlocuteurs à l'aise."

Traçant avec brio, les origines du clivage Nord-  Sud qui anime nos querelles de couple, Patrick Weber pose également, avec précision, les prémices de la "Question royale", qui empoisonna le règne de Léopold III et suscita son abdication.

Une lecture hautement  recommandée

Apolline Elter

La grande histoire de la Belgique, Patrick Weber, essai, Ed. Perrin, février 2013, 334 pp, 22 €

Billet de faveur

«  La Belgique n’a jamais été une matière simple à étudier pour les historiens. »

AE :  Patrick Weber, soutenu par une puissante bibliographie,  votre essai représente une somme de travail colossale. Depuis combien de temps y travaillez-vous ?

Patrick Weber : Je dirais que ce livre est le résultat d’une vie de lectures et de recherches… Enfin, une  vie jusqu’à présent, il me reste encore des choses à découvrir ! Mais pour ce qui est de l’écriture, le livre représente deux ans de travail. Je voulais à la fois créer quelque chose de complet, de synthétique et de facile à lire. Ce qui est loin d’être simple…

 

AE : Analysant les sources de nos querelles communautaires,  vous  avancez  que nous n’aurions sans  doute pas dû « fonder le fédéralisme sur le seul antagonisme linguistique ».   Poussons la réflexion : plutôt qu’un fédéralisme  de dépit, de réparation,  de compromis,…  nous devrions l’envisager comme une fédération positive de forces au départ de différences nettement actées.  Un angle d’approche résolument  constructif…

Patrick Weber : Oui, c’est tout à fait cela ! Le fédéralisme a été conçu comme un facteur de division. Il devrait, au contraire, être un moteur d’union. C’est d’autant plus vrai que notre pays a été conçu au fil des siècles comme un véritable état fédéral, très soucieux de ses particularismes. Notre légitimité, nous la puisons dans une très longue histoire. Et le Moyen-Age a joué un rôle déterminant dans ce cheminement vers une Belgique indépendante.

AE :  Loin de nier la complexité des antagonismes Nord – Sud, vous semblez cependant nourrir une certaine confiance en un avenir commun, aménagé d’humour, de « zwanze » , de valeurs partagées.. Vous l’aimez, la Belgique !

Patrick Weber : Je suis optimiste mais pas aveugle. J’en ai assez d’entendre l’histoire détournée et trahie pour servir des desseins séparatistes plus ou moins masqués. Nombre d’hommes politiques qui défendent la Belgique connaissent mal leur histoire et c’est un tort ! On a tout fait pour effacer ce qui nous rassemble et accroître ce qui nous sépare. Ce n’est pas innocent… Mais il n’est pas trop tard pour remettre les pendules à l’heure !

 

30 mars 2013

Les secrets de la mode

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" La couture n'est pas un art mais une école de patience où le hasard fait des pieds de nez au génie"

Avocat à Paris et New York, ancien directeur juridique d'Yves Saint-Laurent, directeur général délégué du Groupe Gucci, Yann Kerlau connaît on ne peut mieux le milieu du luxe, de la mode et de la haute couture.

D'une plume alerte, précise, élégante, en un mot, magnifique, soutenue de recherches bibliographiques impressionnantes, il trace le destin de dix-huit noms mythiques de la mode. Père de la haute couture, Charles-Frederic Worth habille Sissi, invente le défilé de mode; avec panache,  fastes et ...démesure, Paul Poiret fait connaître le milieu de la (haute) couture, invente la gaine si précieuse à la femme; avec ses pull-over, bonnets, vestes fortement épaulées, ses idées géniales et paradoxales, Elsa Schiaparelli ouvre l'ère du prêt-à-porter et des prix ..raisonnés.

Qu'y a t-il de commun entre l'austère, méticuleux  Cristóbal Balenciaga, le "pape de la couture "  et Amancio Ortega, fondateur de Zara?

 Fondée sur l'intemporalité, la structure de ses coupes et les copies de grandes maisons,  Zara ouvrait sa première boutique à La Corogne, en 1975; depuis, la société a accompli un parcours colossal, plaçant Ortega à la troisième place des plus grandes fortunes mondiales.

Velléitaire notoire, Christian Dior doit à sa rencontre avec le richissime Marcel Boussac l'avènement à la gloire.  Yves Saint-Laurent, quant à lui, doit à Pierre Bergé, la gestion avisée de son génie. L'homme qui habilla la femme, lui offrit le pantalon et un style unisexe très...sexy connut un succès planétaire. Au point que des rétrospectives de son art furent organisées, de son vivant,  dans des lieux mythiques, à commencer par le Metropolitean museum de New York.

Côté anglais, si Mary Quant et Vivienne Westwood, conceptrice de la mode punk et des crêtes sur tête, ruent dans les brancards  d'un certain establishment, Stella Mc Cartney, fille de Paul, opère une "révolution de velours", misant sur des valeurs authentiques et une simplicité d'approche tout à fait sympathique.

L'Amérique et le Japon se partagent les destins féérique, de Ralph Lauren,  en dents de scie de Diane von Furstenberg - née en notre pays-  contrastés d'Issey Miyake, "l'homme d'un ballet lent", Kenzo   et Yohji Yamamoto.

Que la Ville-Lumière se rassure:

"Qu'on le veuille ou non, Paris reste en Europe le lieu de toute consécration. Aux yeux du monde entier, la Ville lumière brille de tous ses feux et sert d'aimant aux ambitieux. Joailliers de la place Vendôme, maisons de haute couture de l'avenue Montaigne ou de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, la capitale française demeure l'un des plus beaux écrins que les hommes aient jamais conçus."

Une épopée décidément  fabuleuse, une lecture riche, instructive, délicieuse.

A découvrir sans restriction!

AE

 Les secrets de la mode, Yann Kerlau, essai, Ed. Perrin, février 2013, 440 pp, 23 e

Billet de faveur

AE :  Combien de temps a pris la gestation de pareil ouvrage, Yann Kerlau :

Yann Kerlau : Quinze mois, sans compter les quinze années passées professionnellement dans des sociétés qui avaient le culte du beau comme de l'excellence.  

AE :  Votre sympathie pour Stella Mc Cartney transperce les pages ; contre toute attente, vous ne parlez guère de Gabrielle Chanel : aucun chapitre ne lui est consacré.

Yann Kerlau : Je n'ai pas voulu reparler dans ce livre de Chanel même si la maison y est largement évoquée, via Karl Lagerfeld car j'avais consacré un très long chapitre à l'histoire de Gabrielle Chanel dans mon précédent ouvrage "Les dynasties du luxe". Je l'ai d'ailleurs précisé dans l'avant-propos des "Secrets de la mode".

 AE :  Avez-vous rencontré personnellement quelques-unes des figures que vous décrivez si subtilement ?

Yann Kerlau : Oui, j'ai bien sûr rencontré nombre de couturiers dont Stella Mc Cartney, Alexander Mc Queen, Yves Saint Laurent, et quelques autres.

 Ndlr: Le 19 mars,  Yann Kerlau était l'invité de Franck Ferrand et de son émission " Au coeur de l'histoire"; je vous invite à en podcaster l'entretien au départ du site d'Europe 1.


16 mars 2013

Le bon coupable

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17 juillet 1960: Clara Kersten, une fillette de 10 ans est mortellement projetée, de la grand-route de Malmaison, un village des Ardennes luxembourgeoises, sur les marches d'une habitation. Le chauffard ne s'est pas arrêté. D'emblée, les soupçons se portent sur Carlo Mazure, un sexagénaire imbibé d'alcool et frappé d'amnésie, suite à l'immersion de sa jeep, ce même jour, dans un proche ruisseau.

Ce délit de fuite place le thème de la responsabilité, de l'innocence coupable au coeur du nouveau roman d'Armel Job. Explorant sans concession les affres de la conscience, dans le chef du coupable, de l'inconscience, dans celui de l'accusé, l'écrivain en mesure les effets au sein des relations conjugales, amicales et professionnelles.

Et le lecteur de retrouver la gouaille, la précision, la  fluidité du style et de l'enchaînement des situations qui font d'Armel Job un conteur imparable. 

AE

Le bon coupable, Armel Job, roman, Ed. Robert Laffont, février 2013, 304 pp, 19,5 €.

  Billet de faveur

AE: Armel Job, vous êtes l'un des plus célèbres et néanmoins très apprécié, écrivain belge contemporain. On vous voit partout, en ce moment, sur les ondes télévisuelles, radiophoniques, les pages de la presse et celles des salons littéraires...  Par  égard pour  cet agenda  chargé et à la joie de vous retrouver, le jeudi 23 mai, invité du déjeuner littéraire de L'Eventail, je ne vous poserai qu'une question :  Le "bon coupable", c'est celui dont l'innocence n'est qu'"occasionnelle"....est-ce bien moral, tout cela ?

Armel Job: Le bon coupable est un titre volontairement ambigu, comme je les aime. En effet, on peut comprendre l’expression de deux façons. Le bon coupable, c’est le vrai coupable, comme dans le bon numéro au loto. Mais c’est aussi le bon coupable, comme dans le bon larron, le méchant touché par la rédemption. De la sorte, le titre s’applique aux deux protagonistes du roman. Tous les deux sont confrontés au mal dont ils se sont rendus coupables dans leur vie. L’un est bien sûr réellement coupable de la mort de la petite fille, mais l’autre aurait pu très bien l’être à quelques minutes près. De toute façon, il est coupable de bien d’autres errements dans sa vie.

Les deux sont violemment interpellés par le drame qui s’est produit. L’un rentre en lui-même et saisit l’occasion pour une véritable conversion qu’il concrétise en assumant le drame. L’autre est prêt à la même conversion, mais au dernier moment, il choisit de s’esquiver. Si le roman se terminait par les aveux du vrai coupable, on aurait une sorte de happy end réconfortant pour le lecteur, mais superficiel. Ouf, tout rentre dans l’ordre. Le lecteur n’a plus à se poser de questions. La justice triomphe et le lecteur se place spontanément dans le camp des justes. C’est son camp qui l’emporte.

Le magazine L'Eventail du mois de mai consacrera le portrait d'Armel Job, l'argument de son nouveau roman et une invitation à participer au déjeuner littéraire organisé, en son honneur, le jeudi 23 mai à midi.  Les places seront comptées - 12 lecteurs conviés: inscrivez-vous,  dès parution du magazine, selon les modalités requises...

23 février 2013

Jeanne et Michel de Ghelderode

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 "Qu'est-ce qui m'a poussée à m'attaquer à la biographie intime d'un couple dont j'ignore tout ?"

Nous l'ignorons mais ce qui est sûr, c'est que Josyane Vandy a bien fait.

Approchant  la vie  d'Adémar Adolphe Louis Martens -  Michel de Ghelderode (1898-1962) -  écrivain mythique, fleuron de notre patrimoine littéraire belge, par le biais du couple solide et fusionnel qu'il forme avec Jeanne Gérard, la journaliste trace de cet être ambigu, versatile et complexe, un portrait en tous points passionnant; un portrait vivant, tonique, ancré dans l'actualité de l'époque, nourri d'une importante investigation documentaire, de  compréhension vraie et, nous le confirmons, d'une "complicité sans complaisance."

" Chaque jour, Michel s'étonne qu'une femme ait voulu d'un type tel que lui, qu'elle ait tout épousé de son destin, qu'ils soient l'un à l'autre aussi nécessaires, pareils à des vases communicants."

De son mariage en 1924 à son décès en 1980 (18 ans après celui de  l'écrivain) Jeanne de Ghelderode sera la garante de la fièvre créatrice,  de l'interprétation de l'œuvre,  du bien-être  affectif et  amical, des ripailles et guindailles, de la santé morale et physique d'un époux poussé par tempérament à tous les excès...  

Ecrite dans le  style journalistique "giroudien", factuel et  sobre,  cette monographie de couple est tout simplement... remarquable. Elle convie le lecteur à une approche vivifiante du génie burlesque – décédé voici  cinquante ans -  de son théâtre « râblé et couillu » et processus de création.

Une lecture recommandée.

AE

Jeanne et Michel de Ghelderode, La guerrière et l'archange, Josyane Vandy, biographie, Ed. Racine, décembre 2012, 236 pp, 22,95 €

 

Billet de faveur

AE : Connaissez-vous, désormais,  Josyane Vandy,  l’élément déclencheur du travail colossal que vous avez entrepris sur les époux Ghelderode ?

Josyane Vandy : Aujourd’hui encore, je m’interroge sur cette soirée de 1999 où devant la télévision, j’ai ressenti un  électrochoc. Dans l’émission « Un siècle d’écrivains » (sur France 3), consacrée à Michel de Ghelderode, une photo de Jeanne, sa femme, m’a quasi interpellée. La photo d’une Jeanne, jeune, inconsciente alors du rôle que la vie, dans l’ombre d’un dramaturge de génie, allait lui réserver. C’est son sort qui, de prime abord, a piqué ma curiosité. Jeanne m’a conduite à Michel et Michel m’a ouvert le chemin vers Jeanne. Sans elle, a-t-il dit, je n’aurais rien écrit. Sans elle, ajouterai-je, mon livre n’existerait pas.

AE : Michel de Ghelderode était un épistolier prolixe, prolifique – 10 tomes de sa correspondance ont été édités par Roland Beyen.  A-t-elle été le fil conducteur de votre récit ?

Josyane Vandy : Au début de ma recherche, j’ignorais tout de cette correspondance. Sa découverte fut une vraie jouissance. Et, en effet, le fil conducteur de mon récit. La parution des dix tomes a accompagné les dix années de travail que j’ai consacrées à la recherche de Jeanne et Michel de Ghelderode. Mon seul regret : que Jeanne et Michel se soient peu écrits, ne s’étant guère quittés tout au long des 38 ans de leur mariage. Une seule longue lettre, -lettre superbe que j’évoque longuement-, offre l’une des clés de ce couple extra - ordinaire.

AE : Vous laissez à Jeanne le chapitre final, le mot de la fin.  Comment réagirait-elle  à l’hommage, au zoom porté sur elle, que constitue cette monographie ?

Josyane Vandy : Sans doute aurait-elle été, de prime abord, méfiante, sur la défensive. Pour qu’elle m’accepte, il aurait fallu du temps, qu’on s’apprivoise l’une l’autre… mais j’ose espérer qu’elle aurait été sensible à l’hommage, en forme de justice, que j’ai voulu lui rendre, et à travers elle, à toutes les femmes qui « se sacrifient » à l’ombre d’un « grand homme ». Elle était d’une génération pudique, mais elle avait de l’humour et, peut-être, aurions-nous aimé rire ensemble. Je crois qu’elle aurait été secrètement flattée de se voir reconnue, et, qui sait, de ce beau nom de guerrière que je lui offre…

16 février 2013

Le maître de café

url (51).jpgC'est une ode au café - et quel café! - c'est aussi un magnifique roman. Un roman qui renoue avec ce que la littérature a de plus noble, offre une écriture soignée, dense, subtile et raffinée... maniant l'épique et l'humour à coup de dosettes savamment distillées.

Vous l'aurez compris, j'ai succombé au charme très XIXe siècle de l'épopée: Flaubert a trouvé frère de plume.

" Qu'est-ce qu'une vie? La mienne logeait tout entière dans l'arrondi d'une tasse. Mon nom était écrit sur cette eau noire."

Rassemblée au chevet de Massimo Pietrangeli, le Maître de café, la famille s'apprête à épauler ses  derniers instants. C'est compter sans les  effluves d'une tasse de café, qui sortent le vieillard du coma...

 Comme il sent que les temps lui sont désormais aussi comptés que les grains de café précieux dont il dote sa cassette, le chevalier, torréfacteur de génie - le seul habilité à fournir le café quotidien du Président italien  - emmène sa famille quérir, au Costa Rica,  les fèves dont il a le secret.

Voyage initiatique, transmission de patrimoine, testament,  épopée burlesque,  éloge d'une boisson sensuelle, sexuée,  divine et des rituels qu'elle exige, ... le conte  tient de tout cela à la fois. Observateur externe d'un microcosme régi de lois singulières, le narrateur allie un sens aigu de la description à une tendresse amusée pour chacun des protagonistes.

 Mais le café est avant tout et surtout ferment de convivialité et dévoile, dans l'oracle de son marc, ce que les liens familiaux ont de plus sacré.

Une lecture hautement recommandée

Apolline Elter

Le Maître de café, Olivier Bleys, roman, Albin Michel, janvier 2013, 350 pp, 20 €

Billet de …saveur

AE :  Sous votre plume, Olivier Bleys, le café  se fait art (et or)  décline des lettres de haute noblesse. Etes-vous accro à la boisson ?

Olivier Bleys : en vérité, j’ai commencé à boire du café très tard, pas avant trente ans. Longtemps, j’ai été buveur de thé. J’aimais l’odeur du café, sa culture, ses couleurs, l’atmosphère des brûleries, mais je n’avais jamais pu en avaler une goutte. C’est au Brésil, dans un restaurant du Nordeste, que mon initiation a eu lieu. Une tasse m’a été servie, à l’arôme incomparable. Je l’ai savourée les yeux fermés, puis j’en ai commandé une autre, une troisième… J’étais converti. Depuis, je suis devenu grand buveur de café, quoique piètre connaisseur. Pour écrire ce roman, je me suis équipé d’un matériel semi-professionnel, avec une authentique machine espresso italienne (une Bezzera 07), un moulin à meules, une balance de précision pour peser la mouture du café… Boire du café est devenu un plaisir, et un rite nécessaire avant d’entamer un travail quelconque.

AE :: Le  café semble affaire d’hommes ;  le thé aurait-il une connotation plus féminine ?

Olivier Bleys : j’en suis persuadé, et m’étonne que ce fait ne soit pas relevé plus souvent. Il me semble, d’ailleurs, ne l’avoir lu nulle part… que dans mes propres pages ! Cependant, il m’est difficile d’expliquer en quoi, pour moi, le thé est féminin et le café masculin ? Cela mériterait une étude approfondie, une investigation poussée des modes de préparation et de consommation de ces deux boissons, et de leur portée symbolique. En deux mots, le partage se fait sur certains caractères le plus souvent associés à l’une et l’autre boisson. Le thé : douceur, détente voire nonchalance, contemplation, rêve, transparence, délicatesse, Asie, spiritualité, intériorité… Le café : force, dynamisme, activité, réalité, Afrique, extériorité. Il s’agit de lieux communs, mais y échappons-nous ?

AE : Parmi les protagonistes de ce roman savoureux, il y a « La Storta »,  machine à café monstrueuse et rocambolesque à la fois.  Sans elle, le  fameux café de Massimo n’existerait pas, la caravane, en route vers le Costa Rica n’aurait pas de raison d’être. C’est très «  XIXe » , cette façon de personnifier des monstres sacrés ( songeons à Zola  et sa Bête humaine  et son grand-magasin, Au Bonheur des dames, …) Avez-vous une sensibilité particulière pour les écrivains de l’époque ?

Olivier Bleys : je les ai souvent rencontrés à travers mes lectures, et les hommages plus ou moins appuyés que leur rendent mes écrits. En 2002, j’ai publié chez Gallimard Le fantôme de la Tour Eiffel (prix du roman historique de Blois), construit en m’inspirant des feuilletons de la Belle Epoque. J’ai également scénarisé une trilogie en bandes dessinées, Chambres noires (Ed. Vents d’Ouest, jusqu’en 2011), dont l’intrigue se déroule à Paris en 1872. Enfin, j’ai livré deux feuilletons radiophoniques, Quand les tables tournaient et Une querelle aérienne, diffusés respectivement sur France Culture et France Inter, qui traitent de la même époque. Oui, j’ai un attachement particulier pour la fin du XIX e siècle, et me reconnais dans ces romanciers naturalistes qui bâtissaient des histoires bien charpentées à partir d’une riche documentation. Cependant, ils avaient plus de chance que nous, écrivains de la modernité — car l’écrit n’a plus la place ni le rang qu’il possédait de leur temps.

AE :  En quoi consiste votre madeleine proustienne. A-t-elle rapport avec le café ?

Olivier Bleys : je pâtis d’une assez mauvaise mémoire, que compensent une curiosité de tous les instants et une faculté d’émerveillement héritée de l’enfance. Donc, il est rare que quoi que ce soit m’évoque le passé. La nostalgie a peu de prises sur moi, à moins qu’elle emprunte une guirlande lumineuse de Noël, certaines odeurs tourbeuses de montagne, la saveur du beignet très gras qu’on vendait naguère sur les plages, la tiédeur du printemps revenu. Quant au café, il n’en est jamais porteur, pour la raison bien simple qu’il est entré tard dans ma vie.

02 février 2013

Mouche'

 

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Qui ne rêve de régler ses comptes avec sa mère, surtout lorsque cette dernière est fantasque - voire encombrante....

Encore faut-il le faire élégamment.

Un défi que Marie Lebey relève haut-la-main, adressant à Mouche « prime » ce roman autobiographique d’humour, d'hommage, et de... dommages collatéraux.

Une façon de pallier, avec panache, l'impalpable mise à l'écart que lui valurent les décès consécutifs de son père et de sa soeur aînée.

" Aux joueuses de bridge et aux championnes de Scrabble, je préfère "Magic Mouche' " qui oublie mon anniversaire, mais s'extasie devant le coucher de soleil  flirtant avec le toit des immeubles qui dévalent sous son balcon."

 C'est en effet par le biais d'expédients culturels, incongrus  et amoureux,  que  Mouche' va poursuivre sa vie, éludant  au passage, les événements majeurs de la vie de Marie (accouchements, cancer, ..)

"J'offris ce premier fils à ma mère en la couronnant marraine. Ce qui, je le reconnais, obscurcissait sérieusement l'avenir de mon petit roi, qui se retrouvait, après seulement quelques minutes de règne, avec une allumée de plus sur le dos."

Vive,  tonique, incisive,  pétrie d’espièglerie,  de tendresse et d'images inédites, la plume de Marie Lebey couvre les pages d’un roman court, dense, libératoire, prodigieusement attachant.

A lire absolument

 AE

Mouche’, Marie Lebey, roman, Editions Léo Scheer, janvier 2013, 128 pp, 18 €

Prolongation de lecture

AE : Marie Lebey, l’humour est la meilleure façon de faire passer certains messages. Oseriez-vous faire lire ces pages à Mouche’ ? Quelle serait sa réaction ?

Marie Lebey :  Ma mère ne voulait pas lire mon livre, elle avait peur que je ne la  démolisse. Et puis cela a été plus fort qu’ elle, en cachette, elle a fini par le lire. Sa réaction m’a surprise, elle m’a dit avec beaucoup de pudeur: « C’est un bon livre ». Puis le sujet été clos, on n’en a plus jamais parlé. Je crois qu’elle m’a été reconnaissante de ne pas avoir abîmé son univers poétique. Et même si son personnage est parfois un peu ridicule, elle l’a très bien pris, en ajoutant : « après tout le ridicule n’a jamais tué personne ». C’est là où je me suis rendu compte que mentalement ma mère était au-dessus des autres.

  AE : « Je n’ai pas le souvenir que Mouche’ ait jamais posé sur moi un regard de mère ».

 C’est dans l’apostrophe de ce « Mouche ‘» que se cristallise votre affection. Celle du roman – parce que sous le couvert de la troisième  personne, c’est votre maman que vous …apostrophez – en est la déclinaison. L’écriture du livre vous a-t-elle libérée de tensions,  a-t-elle libéré l’expression de votre tendresse ?

 Marie Lebey : Ce livre a fait des miracles. Au fur et à mesure de son écriture, j’ai commencé à la voir comme un personnage et non comme ma mère ; et cette distance que mon travail creusait entre nous, a libéré mon regard, puis mon cœur. J’ai retrouvé la maman que dans mes souvenirs j’avais beaucoup aimée dans ma petite enfance

  AE : Les origines belges de votre mère sont portées au crédit de son «  disque dur », de sa personnalité fantasque. … Rassurez-moi, vous  réduisez pas la Belgique au prisme de cette vision…

  Marie Lebey : Je connais très mal la Belgique, mais dans mon imaginaire c’est une terre de poésie, et d’un certain humour à couper au couteau .En tant qu’ écrivain je me sens beaucoup plus belge que française. Mon ADN littéraire est belge, de cela je suis sûre, mais j’aurai du mal à vous expliquer pourquoi.

  AE : Mouche’ ne semble pas grande cuisinière… Avez-vous cependant une madeleine proustienne, liée à votre enfance ?

  Marie Lebey :  Le signe de croix que Mouche' par superstition, apposait sur nos fronts lorsque le soir, elle venait nous voir dans nos lits superposés, ma sœur et moi.

 

26 janvier 2013

Le roman du parfum

 

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" A l'évidence son corps parlait parfums et était tout entier un appendice dédié à cette passion."

Nouvel opus de la sympathique collection dirigée par Vladimir Federovski, le roman de Pascal Marmet enveloppe, sous le couvert d'une rencontre amicale entre l'acteur américain, Tony Curtis, Sabrina, une jeune femme dotée d'une acuité olfactive exceptionnelle et Pascal Marmet, lui-même, la grande histoire du parfum, de la nuit des temps à nos jours.

Le propos est des plus intéressant car bien qu'il se défende de faire oeuvre d'érudition, l'auteur s'est sérieusement documenté sur le sujet, de la fabrication du parfum, à sa symbolique et diffusion commerciale. Il nous en livre même recette.

"(...)le parfum pourrait aussi se raconter à travers le cinéma et les stars" 

Ce dont ne se prive le romancier  qui nous propose une véritable nomenclature des stars et de leurs fragrances favorites, telle "Céline Dion [qui] ne chante jamais sans Eau d'Hadrien ou N° 5 de Chanel" 

Une lecture qui nous fait vivre le parfum, son univers chatoyant et fascinant d'un nez neuf.

AE

 

Le roman du parfum, Pascal Marmet, roman, ed. du Rocher, décembre 2012, 264 pp, 20,20 €

 

Billet de.. fragrances

 

AE :  Hommage au parfum, votre roman l’est aussi à l’acteur Tony Curtis, décédé en 2010, célèbre partenaire de Roger Moore, dans la série-culte Amicalement vôtre. Dans quelles circonstances l’avez-vous rencontré ?

Pascal Marmet : J'ai connu Tony Curtis dans les années 2000, à l'époque ou j'étais encore courtier d'assurances à Paris, j'ai assuré quelques  expositions de tableaux de Tony  qui était également non seulement acteur mais également peintre les dernières années de sa vie.

Par la suite, nous sommes devenus amis et je suis allé souvent dans la propriété qu’il possédait à Las Vegas et quand il venait à paris, il me faisait toujours signe...

Aujourd'hui je possède quelques unes de ses toiles à la maison.

Il m'en a offert 2, j'en ai également acheté 2 tc.jpg

Tony Curtis était un homme chaleureux, ntelligent et  généreux. (Pascal Marmet et Tony Curtis - Photo fournie par l'auteur)

 

AE : « Un bon parfum associe le meilleur du chimique au meilleur du naturel »

C’est cela le credo du parfum ?

Pascal Marmet : Oui bien sûr mais je vous rappelle que l'apparition de la chimie dans l'industrie du parfum est assez récente dans l'histoire du monde.

En 1882 Paul Parquet crée "Fougère Royale " le premier faisant appel à un produit de synthèse , mais c'est véritablement Aimé Guerlain qui crée le premier parfum à éléments de synthèse à base de vanilline et de coumarine avec " Jicky" en 1889.

J'ai tout un chapitre dans le livre sur "Jicky" et "Shalimar " 2 parfums très importants de Guerlain.

Je vous rappelle également que "jicky" était le parfum préféré de Tony Curtis et que Shalimar a été inventé en 1925 date de naissance de Tony Curtis. Curieux non ?

 

Mais , sérieusement, aujourd'hui on ne pourrait plus refaire un parfum entièrement naturel .

Premièrement ce serait trop coûteux et ensuite le choix des fragrances serait limité!

Donc nous avons besoin de la chimie et puis ne sommes nous pas des êtres chimiques ?

et parfois la chimie vient au secours de la déforestation ( A la fin de mon livre chapitre " Echinops giganteus" page 227 . )

  

AE : Si vous deviez définir une odeur qui remonterait à votre enfance, sorte de madeleine proustienne olfactive,  à quoi penseriez-vous ?  

Pascal Marmet : Claudel a écrit un très joli livre sur les odeurs de son enfance .

son éditeur l'a appelé "Parfums" ce qui est un peu dommage car ce livre ne parle pas de parfum mais d'odeurs.

Pour ma part, le parfum de mon enfance était celui de mon père, " Habit Rouge "de Guerlain qui porte depuis très longtemps. ("Habit Rouge "création par Jean-Paul Guerlain en 1965)

Edmond Roudnitska  le plus grand "nez" du 20 eme siècle disait : " le plus beau parfum est celui qui nous procure un choc"

Je suis assez d'accord avec lui.

Quand je voyage à Paris ou à l'étranger ,même très loin de chez moi et que je sens ce parfum,  je pense toujours à mon père , je pense qu'il est à coté de moi.

"Habit Rouge" est associé à l'image de mon père inconsciemment.

Mais cela peut-être aussi un choc affectif, amoureux.

Comme il y a trop de Guerlain, je vais parler de" Poison" de Dior de Jean Guichard.

Ma première petite amie le portait. Des années après,  quand je sens ce parfum dans un train, dans un avion j'ai toujours une pensée pour elle.

 

22 décembre 2012

Eva-Evita. Pour l'amour du diable

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"L'élégance et la beauté leur étaient communes. Elles paraissaient toutes deux humaines et, pourtant, chacune était tombée sous le charme d'un homme de pouvoir. Un homme à poigne qui faisait passer ses ambitions avant toute chose."

Au-delà d'un prénom commun - Evita Perón, se prénommait Eva - d'une contemporanéité  et d'une passion furieuse  pour un dictateur - Hitler, dans le cas d'Eva Braun,  Juan Perón, le président argentin, dans le cas d'Evita - existe-il un lien entre les deux femmes?  

C'est la question que se pose et la réalité que suppose Patrick Weber, le journaliste, historien, spécialiste des têtes couronnées, ... au fil d'un roman en tous points palpitants. 

Basé sur des faits avérés, le roman met en scène les deux femmes - qui jamais ne se rencontreront - en parallèle, leur destin, usant comme fil conducteur, fictif et gourmand, celui d'une Konditorei (pâtisserie) berlinoise et de sa succursale argentine d'après-guerre.

Dépassé par une guerre et des événements qui échappent à son entendement, Karl Freienhof, le narrateur, voit s'abattre sur lui, savamment distillés, les effets d'une machination dont il ne perçoit pas l'origine.

Echappé de Berlin, avec sa famille, il débarque à Buenos Aires où il ouvre une nouvelle enseigne de la Konditorei Freienhof. Sa tranquillité sera de courte durée, interrompue par la détermination sans faille d'Evita Perón et de son périple européen, historique , de 1947, le célèbre Gira del Arco Iris.

 Conteur hors pair, Patrick Weber imprime à l'Histoire ce piment de fiction qui lui confère l'allure d'un roman d'espionnage...

Une lecture recommandée

Apolline Elter

Eva – Evita. Pour l’amour du diable. Patrick Weber, roman, Ed. Avant-propos,  novembre 2012,  304 pp, 18,95 €

 

Billet de faveur

AE : Dites-nous, Patrick Weber, elle est vraiment fictive,  cette Konditorei Freihenhof,  dont  les  célèbres Apfelstrüdel percent  les pages de leurs effluves de cannelle ?


Patrick Weber : Oui... elle est fictive. Mais je suis inspiré de la célèbre Postdamer Platz de Berlin qui était l’un des lieux les plus trépidants de la capitale avant guerre. On s’y promenait, on y dansait, on y mangeait... Longtemps abandonnée dans un no man’s land de la mémoire, elle est devenue le symbole du renouveau de Berlin. Je m’y suis souvent installé pour écrire mon roman. Et j’ai succombé aux délices de l’Apfelstrüdel!


AE :   « Eva Braun n’était pas née  pour le drame » .
A comparer  les deux femmes, belles, blondes et éprises, on a l’impression qu’Eva Braun est une victime,  soumise, sacrifiée à son amour pour le Fürher,  tandis qu’ Evita Perón fait plutôt figure de conquérante.


Patrick Weber : Oui... Très clairement, la première était beaucoup moins intelligente que la deuxième. Et surtout, elles n’avaient pas le même charisme. Eva Braun était une femme égocentrée. Elle a toujours manqué de maturité. Mais les deux femmes ont aimé des hommes qui incarnaient le pouvoir et qui, d’une certaine manière, se sont servis d’elles. Elle ont volontairement aimé le diable en croyant accéder au paradis.


AE :   Piliers du récit, Berlin et Buenos Aires sont presque personnifiées tant les descriptions sont précises. Avez-vous parcouru ces villes ?


Patrick Weber : Je vais régulièrement à Berlin... Cette ville qui me fascine m’a donné envie d’écrire ce livre. Et j’ai franchi l’océan pour aller écrire une partie du roman à Buenos Aires. La capitale argentine est la plus européenne des villes sud-américaines.


AE : Terre accueillante pour émigrés de tous bords, dans les années ’40, l’Argentine a absorbé  nombre d’Allemands et de Nazis, en fuite, après la débâcle. A-t-on des chiffres à ce sujet ?  Peut-on en mesurer l’impact sur l’atmosphère du pays ?


Patrick Weber : Il n’y a pas de chiffres précis mais le fait historique est indéniable. L’argent des nazis a contribué à financer le régime peroniste. Aujourd’hui, quand on se promène à Buenos Aires, on sent encore les lointains échos de cette histoire que certains voudraient oublier. Comme toujours dans mes romans, je m’attache à retranscrire l’histoire de manière authentique pour bâtir une fiction. C’est pour cette raison que j’ai étudié les personnalités de ces deux femmes qui sentent encore le soufre, Eva et Evita. Les fiancées du diable.

27 octobre 2012

Destins brisés

destins-brisés.jpg" Chez lui la passion l'emportera toujours sur la raison. Un matin, après une nuit blanche passée à cogiter, il se lève avec la solution. Il va demander à Luis Frosio, le patron de l'orchestre de doubler son cachet. [...] Imaginez qu'il ait dit oui. Peut-être n'aurions-nous jamais entendu parler de Claude François"

Passionné de rock et de chanson française - La Story - Nostalgie, c'est lui - Brice Depasse nous invite à traverser le destin subitement éteint de 50 stars de la musique entrées dans la légende ...bien trop tôt.

Avec le ton alerte, vif, précis et singulièrement présent qu'il imprime à ses récits, le chroniqueur [créateur et hôte de ce blog ] trace les portraits, envols et disparitions tragiques  - parfois suspectes - de géants tels Jimi Hendrix, Janis Joplin, Joe Dassin, Claude François, Alain Bashung, Serge Gainsbourg, Bob Marley, Daniel Balavoine, Michael Jackson, Pierre Rapsat, Freddie Mercury ...et tant - hélas - d'autres.

Il procède pour ce faire à un découpage thématique, ralliant les stars selon leur appartenance au "club des 27", qui recense quelque 45 victimes mortes à 27 ans,  à celui des géants, des stars, des maudits et au   rock'n'roll. Un découpage rythmé de chapitres courts qui permet tant la lecture intégrale séquentielle que l'aimable grignotage de chapitres ciblés.

Une lecture sidérante.. étayée d'une discographie et filmographie égoïstement indispensables et d'un gracieux lien qui invite à l'écoute des morceaux évoqués: www.nostalgie.be/destins

AE

Destins brisés. 50 stars de la musique entrés dans la légende. Brice Depasse, Ed.  Nostalgie / Renaissance du Livre, octobre 2012, 270 pp

Billet de faveur

AE: Brice , quand on découvre l'imposante bibliographie,  la filmographie et la discographie,  qui soutiennent le propos, on réalise que vous avez consacré beaucoup de temps à la rédaction de cet essai. Depuis quand l'ouvrage est-il en chantier?

Brice Depasse: Sans mentir, il a été écrit en six semaines au cours de l’été dernier . Mais j’en conviens, il y avait derrière dix ans de lectures et d’écritures de séquences La Story pour Nostalgie et presque quarante de fan de musique pop.

AE: Certaines émotions sont encore vives et palpables. Celle qui vous saisit  notamment à quinze jours de la mort d'Alain Bashung: " On a l'impression que le public tente de retenir un Bashung qui se tient comme un mort en sursis. Tous autant que nous sommes, nous ne voulons pas le perdre.". Certaines "brisures" vous semblent-elles particulièrement inacceptables ?  

Brice Depasse: Personnellement, en tant que fan, j’ai mal vécu celle de John Lennon, Elvis Presley et Bob Marley. J’avais entre quinze et dix-huit ans et je prenais pleinement la mesure qu’il n’y aurait plus jamais de nouvel album de chacun d’eux. Pire : les Beatles ne se reformeraient jamais et on ne verrait jamais Elvis en Europe. Plus tard, je me suis rendu compte que nous avions aussi perdu une énorme influence sur la production musicale des années 80 avec la disparition de Marley et Lennon.

AE: Avez-vous opéré une sélection drastique pour réduire … à 50 le nombre des destins brisés?

Brice Depasse: Non, leur point commun est d’être mort au faîte de leur gloire et de leur créativité. Le manuscrit prenait de telles proportions que nous avons décidés de le couper en deux. Il y aura donc une suite avec des gens comme Michel Berger, Jeff Buckley, Jacques Brel, 2Pac, Mike Brant, Ian Curtis, etc.

AE (facult) : Un autre ouvrage en chantier ?

Brice Depasse : Le précité et un troisième dont je ne peux dire mot pour ne pas inspirer une éventuelle concurrence.

AE: Avez-vous l'impression, a posteriori, que certains décès ont nourri la gloire de la star davantage que sa vie?

Brice Depasse:  La mort n’a apporté la gloire à aucun d’entre eux. Mais il est étonnant de constater que Marilyn Monroe a vendu des millions de disques car des producteurs ont compilé tous ses enregistrements. Elle est ainsi devenue une star de la chanson grâce à sa mort prématurée et au poids qu’elle pesait sur le monde du showbizness en termes de vente.

Autre étonnement : la survie dans lé mémoires d’artistes qui ont peu produit comme Ritchie Valens, Buddy Holly.

 

20 octobre 2012

Les fidélités successives

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" Mes choix étaient souvent dictés par le hasard des rencontres, la conjonction de ma destinée et des faits historiques. Mais je cherchais rarement à lutter contre le courant et préférais me laisser porter sans pour autant couler."

Echoué à Paris durant la seconde guerre, après avoir quitté l'île anglo-saxonne de Manderney que sa famille régente sur le mode féodal, Guillaume Berkeley se compromet avec les dignitaires allemands et les plus abjects milieux collaborationnistes.

"Depuis l'installation des Allemands à Paris, je vivais dans un confort délicieux et aveugle, attentif à ne jamais trop regarder, soucieux de conserver mes oeillères de jeune homme qui n'allait point dans le sens de l'histoire mais dans celui du moment."

Jusqu'au jour où, retrouvant, Pauline, un amour avorté, il décide d'endosser le manteau de la résistance et de cacher des familles juives en transit, dans l'appartement qu'il occupe au quai de Conti. Funambule d'un double jeu risqué, il lui faut rester dans l'oeil du cyclone, et s'afficher avec les factions notoirement antisémites.

L'après-guerre ne lui pardonnera pas ces ...fidélités successives,  qui le condamnera à la prison à vie.

Extrêmement documenté  sur cette noire période de la guerre, les  privations, les délires et dérives de la collaboration, le roman de Nicolas d'Estienne d'Orves pousse à bout la lâche logique de l'antisémitisme, celle  du double jeu et de comportements machiavéliques.  L'écriture est belle, fluide, rythmée et maîtrisée qui fait de ce roman une des toutes belles parutions de la rentrée littéraire

Apolline Elter

Les fidélités successives , Nicolas d'Estienne d'Orves, roman, Albin Michel, août 2012, 718 pp, 23,9€ 

Billet de faveur

AE: Nicolas d'Estienne d'Orves, qu'est-ce qui vous a poussé à opérer cette plongée hallucinante dans le Paris de la Collaboration?

Nicolas d'Estienne d'Orves: je porte le nom d'un des pionniers de la Résistance, ce qui explique une partie de mon "pedigree" et de ma passion pour cette terrible période. Mais j'ai toujours aimé connaître l'autre côté des choses: c'est à dire leur part d'ombre, de mystère, de douleur. Voilà pourquoi l'attitude des collaborateurs français m'a toujours intrigué. J'ai fait des recherches universitaires sur les journalistes pendant l'occupation, et en particulier sur Rebatet. Cela m'a permis d'avoir accès à des archives inédites qui m'ont inspiré ce roman que je voulais avant tout comme une grande fresque romanesque.

AE: Picasso a-t-il vendu des croquis à des officiers SS ?

Nicolas d'Estienne d'Orves: pas que je sache. Mais il n'était pas à un paradoxe près...

AE: Certains scenarii sont à ce point machiavéliques qu'on en a le souffle coupé. Je pense spécialement au réseau Gabriel. Repose-t-il sur des faits réels?

Nicolas d'Estienne d'Orves: j'espère que non! Mais la période était si ambigüe, si complexe, que la fin justifiait parfois tous les moyens, fussent-ils les plus atroces!

AE: La longue confession que constitue le roman rend Guillaume, l'anti-héros, plutôt attachant, observateur d'un monde mauvais plutôt que vrai acteur. Un détachement qui semble faciliter la fluidité de la narration....

Nicolas d'Estienne d'Orves : il était pour moi essentiel de ne surtout pas écrire un roman ou thèse, encore moins moralisateur. J'ai pour maxime celle de Simenon: "comprendre et ne pas juger"J’'ai essayé de décrypter les mécanismes psychologiques de mes personnages, sans jamais leur donner une couleur morale. Sinon on sort du romanesque pur pour entrer dans la leçon d'histoire. Et je refuse de juger le passé avec les critères du présent...

 

13 octobre 2012

L'homme qui regardait la nuit

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" Je suis le Docteur Théophane Debbané. Exilé volontaire sur une île du Dodécanèse depuis trois ans."

Tout est dit.

Ou plutôt rien: plaquant sa vie parisienne  et une brillante carrière de chirurgien cardiaque, Théophane, quarante-deux ans, s'exile sur l'île grecque de  Patmos, nanti de l'unique compagnie de son fils, Taymour, un ado qu'il enchaîne à son destin.

Amenées par un subtil jeu de flashbacks, des images obsessionnelles le hantent, fatales Erinyes qui le ramènent à sa dernière opération chirurgicale, ratée par le méfait de l'orgueil, d'un sentiment de toute-puissance déplacé.

"Ce qui fit sa force et son assurance s'était fracassé un jour de juin 1983, comme un vulgaire jouet d'enfant, entre des mains barbares."

Redevenu généraliste, l'exilé égyptien rencontre et s'éprend d'Antonia,  une jeune femme de vingt ans sa cadette, naufragée - comme lui ...- d'un handicap mal assumé: une polio la prive de l'usage de ses jambes; elle supporte douloureusement le regard que lui renvoie la société.

Au-delà du romantisme imprimé à un scénario brillamment maîtrisé, l'essence du roman est un message de force: se poser en victime, revient à s'enchaîner à la vie; retourner la situation, se convaincre qu'on a des devoirs envers la société plutôt que des droits est la voie de (re)conquête du bonheur.

Protagoniste de cette conversion: Jehol, un cheval, qui sera l'acteur d'une hippothérapie rédemptrice.

Si le lecteur retrouve le souffle narratif, le style vif, imagé, un chwia oriental de Gilbert Sinoué et les flashbacks qui le ramènent  à l'Egypte de Nasser, il découvre  avec émotion ce supplément d'âme, cette part intime que l'écrivain dévoile à travers Théophane.

"Jamais, autant qu'aujourd'hui, ne le tourmentait si violemment le sentiment du temps qui fuit, l'inquiétude de la lampe qui se consume, du corps qui se fane, de toutes ces innombrables choses qui se corrompent et périssent. [...] Comme toujours, pareil aux agonisants, il revoyait passer des figures d'enfance, des scènes lointaines, l'apparition éthérée du visage de ses parents, de sa chambre au Caire, des souvenirs cléments et tristes qui l'appelaient. Ils lui parlaient dans des champs d'ombre, des champs infinis."

AE

L'homme qui regardait la nuit, Gilbert Sinoué, roman, Flammarion, septembre 2012, 354 pp, 19,9 €

Billet de faveur

AE: Gilbert Sinoué, le remords qui empoisonne la vie de Théophane, le côté sombre de sa personnalité ne sont -  heureusement - pas irrémédiables.  C'est la rencontre d'une solitude jumelle, pareillement animée d'une pulsion de mort qui ranime la flamme de leurs vies conjointes. Votre message est, en fait, positif, frappé de sollicitude et d'amour, seuls remèdes à l'isolement que vous taxez d'enfer. C'est votre credo?

Gilbert Sinoué : La vie m’a enseigné que le seul vrai remède à nos propres douleurs et à l’isolement qu’elles entraînent, réside dans le partage de la souffrance de l’autre. Ce partage, nous oblige à détourner notre  regard de notre insignifiance et nous contraint à nous « déplier » plutôt que de rester claquemuré dans nos propres douleurs, passés ou présentes.

AE: En arrière-fond, sorte de voix de la conscience, il y a le personnage de Taymour, le fils de Théophane, qui subit, malgré lui, le choix de vie de son père. Est-ce une forme de mort que son père lui impose?

Gilbert Sinoué: Il ne lui impose pas la mort, mais – sans révéler la fin de l’ouvrage où tout se joue – Théophane ne parvient pas à libérer son fils de l’amour immense qu’il lui porte. Il le tient enfermé dans la vie. Égoïstement. Comme ces parents qui continuent à s’accrocher à leurs enfants, et les empêchent de prendre leur envol. Ce faisant, ces parents oublient qu’ils sont l’arc, et leur enfant la flèche. Sans  l’impulsion la flèche ne filera jamais vers le ciel.

AE: Votre vue sur le handicap -  l'invalidité d'Antonia -  renverse la vapeur,  en lui donnant le statut d'acteur plutôt que d'assisté. Lui imposant des devoirs plutôt que des droits. Ce message est tonique. Il est très beau. Mais.. il faut être fort – ou deux…-  pour accéder à cette vision mentale:

Gilbert Sinoué: Bien sûr, il faut être deux. C’est uniquement grâce à des forces conjuguées que la rédemption devient possible. Il faut aussi que la confiance soit absolue, inexorable. D’ailleurs, à un moment donné, Antonia le dit parfaitement à Théophane : «Si je n’avais plus confiance en toi, nous ne serions plus à égalité. La peur et le doute des premiers instants seront revenus, puisque tu me les auras communiqués. »

 

22 septembre 2012

Laisser les cendres s'envoler

laisser_les_cendres_s_envoler_01.jpg" Alors aujourd'hui, je désobéis, je transgresse, je romps le silence à mes risques et périls. Je ne veux pas mourir sans l'avoir pleurée. Normalement, avec le temps vient le moment du pardon. Sans lui, pas de travail de deuil possible. Il me suffirait de pardonner. Ce serait si simple, si facile, Hop, le problème serait réglé."

Se relève-t-on d'une trahison d'enfance, quand l'amour tendre, absolu d'une maman vous est d'un coup ôté, au bénéfice d'un amant de pacotille, de proie, sorte d'artiste mégalomane qui n'a autre inspiration que d'asservir sa maîtresse, à coups de réalisations aussi stupides que ruineuses.

Mais il est des familles où tout se tait. Telle cette dynastie Rothschild, patente en filigranes de pages décidées à franchir l'omerta du silence imposé à ses membres. Dénonçant un système dont elle se fait l'entomologue impitoyable et drôle à la fois, la fille de Maurice Rheims tente de comprendre, sinon de dédouaner, l'attitude de sa mère:

"Ce n'est qu'en écrivant cette histoire, celle de ma mère, la mienne, que je vois aujourd'hui à quel point elle était prisonnière de cette implacable  mécanique, de ces rouages que la rouille n'avait jamais atteints."

Erigeant une sévère anorexie en rempart contre l'abandon maternel, Nathalie Rheims va, au fil des ans,  gagner une liberté, couronnée par l'écriture de ce roman autobiographique majestueusement incendiaire

Apolline Elter

Laisser les cendres s'envoler, Nathalie Rheims, roman, Ed. Léo Scheer, août 2012, 256 pp, 19 €

Billet de faveur

AE : Nathalie Rheims,  c’est , au fond , la résurgence d’une lettre, infecte, que vous adresse  l’amant de votre mère,  qui met le feu aux poudres et signe le départ de ce roman.  Destructrice au possible, cette missive aura finalement eu un effet cathartique.

Nathalie Rheims : La lettre est un élément parmi tant d’autres. Oui, j’aime beaucoup l’idée d’un meurtre littéraire. Et que l’idée de la lettre était une bonne façon d’y parvenir mais que depuis la sortie du livre j’ai appris que d’autres lettres arrivaient ça et là, ce qui veut dire que le « cadavre » bouge encore !

 AE : La métaphore du feu embrase ce roman beau et courageux.  Jusqu’en son titre qui évoque le phénix,  oiseau légendaire qui renaît de ses cendres.   Est-cela le bénéfice de l’écriture ?

Nathalie Rheims : Le phénix, c’est beaucoup dire ! Le poussin éventuellement ! L’écriture m’a donnée la reconnaissance qui me manquait.

 AE : Avez-vous  des réactions de membres de votre famille,  devant cette dénonciation, à peine voilée, d’un système  uniquement basé sur la conservation d’un patrimoine.

Nathalie Rheims : Oui. Ils savent  ce qu’est la littérature. J’ai l’impression d’avoir préservé ce qui réellement ne peut pas être dit. Ma famille a trop de respect pour la « création », quelle qu’elle soit pour ne pas porter sur ce livre un regard bienveillant.

 AE : Découvrir le secret (inconscient) de votre mère, réaliser que c’était  à ce carcan qu’elle tentait de se soustraire plutôt qu’à vous, vous  rapproche-t-il d’elle ?

Nathalie Rheims : C’est uniquement une hypothèse littéraire. Et la frontière entre l’imaginaire et le réel est bien mince. Seule l’émotion que me rendent les lecteurs peuvent me restituer une image d’elle qui est pourtant assez floue.

 

15 septembre 2012

La réparation

url (19).jpg"Entre Hélène et Ginda, il y avait ce silence autour de cette absente, Salomé. Ni images ni paroles échangées."

Dotant sa fille du gracieux prénom de Salomé, Colombe Schneck réveille, à son insu, la mémoire de Salomé Bernstein, une cousine de sa mère, exterminée fin 1943, à la suite d'une rafle dans le ghetto de Kovno (Lituanie).

Le silence familial qui pèse sur la période de guerre est à ce point plombé que la narratrice réalise la malédiction diffuse qui pèse désormais sur la tête de son enfant. Elle entreprend dès lors de remonter le cours de l'histoire familiale, celle du ghetto de Kovno et de l’immédiate après-guerre,  interrogeant méthodiquement les survivants, témoins des événements, et leurs enfants.

Une enquête qui la mène à New York,  Jérusalem,  Kovno et Poniwej ... au coeur de son ascendance maternelle et de son appartenance à la communauté juive - et  à s'interroger, clef de voûte de ce somptueux témoignage, sur l'essence de la maternité.

" Pourtant, dix ans après, le jour où enfin j'apprendrai, j'écouterai, je ne jugerai pas, j'approuverai, je serai heureuse de savoir, je serai rassurée, je n'aurai plus peur, j'aurai le droit de me plaindre, d'être de mauvaise foi, d'écouter la peine de ma mère, ma grand-mère, de leur rétorquer, Raya et Macha ont choisi la vie, elles ont bien fait, soyez comme elles, oubliez la honte et la culpabilité."

La vie est à ce prix.

Apolline Elter

La réparation, Colombe Schneck, témoignage, Grasset, août 2012, 220 pp

Billet de faveur 

AE : Bien plus que le dédommagement symbolique que vous offre la « Commission d’indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l’Occupation » la vraie réparation, est celle que vous avez opérée, par l’enquête et l’écriture de ce témoignage, restituant à Salomé Bernstein son statut d’absente, expurgeant du prénom de votre fille, la malédiction qui lui était associée ?

Colombe Schneck : C’est d’avoir trouvé, le mois et l’année de naissance, le mois et l’année de la mort de Salomé Bernstein, que j’ai eu le sentiment qu’elle devenait enfin une absente. Cette  tentative de réparation est valable pour moi, j’espère mes enfants, neveux et nièces. Elle ne l’est pas pour Raya et Macha, pour lesquelles, il n’y a pas de réparation possible.

AE : C’est l’écriture – épistolaire – qui permet à votre grand-tante Raya de renaître quelque peu à la vie, à la sortie de la guerre.  Il semble, qu’en parallèle, votre propre travail d’écriture, vous a permis de vaincre une sourde menace. La réparation, c’est une ode à la vie ? 

Colombe Schneck : Je ne suis pas certaine que le retour à la vie a été possible pour Raya et Macha. Elles ont eu à nouveau des enfants, écrivaient des poèmes et des lettres, ne se plaignaient jamais, elles pensaient, il me semble,  à la vie future, celle de leurs enfants et petits-enfants. Pour moi, je reprends à mon compte les mots de David Grosman, On n’est plus victime de rien, même de l’arbitraire, quand on le décrit avec ses mots propres. L’écriture de ce livre m’a permis d’entrer plus entièrement dans la vie présente. En ce sens, oui, ce livre est une ode à la vie.

 AE : Le choix qu’a posé Mary, pour ses filles..et petits-enfants est terrible. Nous ne le dévoilons pas car il est le cœur et la clef  du récit : il ne peut se comprendre ex abrupto. Les réactions des lecteurs sont-elles virulentes, à ce sujet ou plutôt compréhensives, bienveillantes ?

Colombe Schneck : Elles sont bienveillantes. Chacun comprend qu’il est impossible de savoir ce que l’on aurait fait à leur place.