03 mars 2011
Rose
"Comme tous les Parisiens, nous savions que des parties de notre ville devaient être rénovées, mais jamais nous n'aurions imaginé un tel enfer. (...) Vivre à Paris sous le règne de notre empereur et de notre préfet était comme vivre dans une ville assiégée, envahie chaque jour par la saleté, les gravats, les cendres et la boue."
Sortie, ce jeudi 3 mars, du nouveau roman de Tatiana de Rosnay qui nous plonge dans le Paris du Second Empire et de l'expropriation d'une partie du quartier Saint-Germain: l'ambition conjointe du Baron Haussmann, Préfet de la ville, et de l'Empereur Napoléon III signe la dislocation tragique de la vie paisible d'un quartier. Rose, une veuve sexagénaire, entre en résistance, tenue par le serment fait à Armand, son mari et un secret trentenaire enfoui dans les briques...
L'argument du roman est des plus intéressant: si le Paris haussmannien d'aujourd'hui nous ravit, il est bon de se pencher sur l'agression qu'ont représentée pour ses contemporains les travaux du "Baron éventreur".
De plus, le roman est épistolaire. Ce ne pouvait que nous plaire.
L'intrigue et la menace de destruction se précisent au fil des lettres adressées au défunt, nourries d'un retour sur les épisodes d'une vie familiale révolue et du deuil tragique de leur fils Baptiste. Une belle histoire d'amitié lie Rose à Alexandrine, jeune fleuriste, qui traverse le clivage de l'âge et rapproche les âmes par la magie de la correspondance.
Apolline Elter
Rose, Tatiana de Rosnay, roman, trad. de l'anglais par Raymond Clarinard, éd. Héloïse d'Ormesson, mars 2011, 256 pp, 19 €
Prolongation de lecture
AE; Merci, Tatiana de Rosnay, de nous accorder cette prolongation de lecture, en ce jour placé sous le signe de Rose. Le prénom de "Rose" a-t-il jailli de votre patronyme?
Tatiana de Rosnay: Pas du tout. Du reste, le "s" de mon nom ne se prononce pas...La couverture proposée par Héloïse d'Ormesson, la recherche d'un prénom qui évoque à la fois le XIXe siècle, les fleurs (et les épines...) ...m'ont fait opter pour ce très beau prénom.
AE: vous nous avez habitués à des romans écrits directement - et somptueusement - en français. Pourquoi avez-vous rédigé en anglais un roman dont l'action se situe à Paris?
Tatiana de Rosnay: A part Le voisin, la plupart des romans auxquels vous faites allusion - Elle s'appelait Sarah, Boomerang, .. - ont été rédigés en anglais! Leur action se situe elle aussi à Paris. A propos de Rose, je tiens à rendre un hommage particulier à Raymond Clarinard et à la sublime traduction qu'il a effectuée. Il a fait là un travail remarquable.
Ode à la vie d'un quartier de Paris , "Rose" célèbre aussi la beauté des fleurs, de l'amitié et de la littérature. Une triple grâce existentielle qui permet de lutter contre la mort et la destruction?
Tatiana de Rosnay: N'oubliez pas que le roman est avant tout une histoire d'amour. L'amour qui lie Rose à Armand, transperce les lettres qu'elle lui adresse, justifie son serment, le combat -physique - qu'elle mène et la révélation d'un secret particulièrement pénible.
AE: Notre blog est particulièrement attaché à la forme épistolaire. Pourquoi avez-vous choisi cette forme pour "Rose"? Est-ce pour échapper à l'omniscience du narrateur et privilégier la lente progression de l'intrigue?
Tatiana de Rosnay: La forme épistolaire me tenait spécialement à coeur. Nous sommes des naufragés échoués dans une époque digitale dominée par les mails, les textos, ... Vous rappelez-vous quand vous avez reçu - ou envoyé - votre dernière lettre manuscrite? J'ai écrit Rose entièrement à la main, à la lueur d'une bougie. Je voulais rentrer en Rose, épouser son rythme, retrouver la lenteur et la beauté de cette époque, prendre le temps de m'installer dans une lettre.
AE: Vous êtes-vous déjà rendue au Festival de la Correspondance de Grignan? Placé sous l’égide de la Marquise de Sévigné, il a lieu, chaque année, début juillet.
Tatiana de Rosnay: Je n'en ai pas encore eu l'occasion...
Salon du Livre de Paris:
Vous pourrez rencontrer Tatiana de Rosnay, au stand des Editions Héloïse d'Ormesson, les samedi 19, dimanche 20 et lundi 21 mars (consulter le programme des dédicaces pour l'horaire précis)
06:00 Publié dans Billet de faveur, Les chroniques d'Apolline Elter | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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26 février 2011
kosaburo, 1945
" A présent, je comprenais sans peine que la valeur d'un ancêtre se mesure au comportement de ses enfants."
Lauréate du Prix Première 2011 - une attribution justifiée - Nicole Roland entraîne le lecteur dans un Japon dévasté par la fin de la guerre (39-45) et les prémisses de la défaite. Une soumission au code martial du Samouraï, qui taxe de perfection suprême la mort au combat, pousse Kosaburo et Mitsuko, à se constituer kamikazes, au sein d'une unité de pilotes de chasse.
"Je ne pouvais pas me dissimuler la vérité: je serais un kamikaze malgré moi; je suivrais la "voie du guerrier", mais je n'étais pas dupe de cette tentative désespérée. L'appel dans cette unité était un honneur important mais aussi une sentence de mort."
Honneur et loyauté sont les maîtres-mots du roman et de la conduite de Mitsouko, déguisée en homme, pour pallier la honteuse défection de son frère, Akira, échappé au combat. La mort se profile à chaque page qui oblige le lecteur à réfléchir sur le sens d'une vie comptée. La lecture aussi, qui constitue, une gracieuse tranche d'éternité:
"(...)je cédais à l'attirance que les livres ont toujours exercée sur moi. (...) Déjà, je respirais l'odeur des vieux livres, intimement mêlée à celle du papier des stores qu'on avait baissés pour les protéger du soleil de l'après-midi. Je me coulais dans un moment de joie pure: celle des heures qui m'appartiendraient soudain ici, à la faveur d'une permission exceptionnelle, celle de faire ce qui me plaisait le plus, retranchée de la vie qui continuait dehors, de la guerre et de son cortège de souffrances."
Un récit qui allie une écriture sobre, soignée, précise et belle à une imprégnation orientale assez sidérante.
Apolline Elter
Kosaburo, 1945, Nicole Roland, roman, Actes Sud, février 2011, 146 pp, 16 €
Billet de ferveur
AE: Nicole Roland, c'est le décès de votre fille Hélène qui vous a plongée dans cette littérature japonaise qu'elle chérissait. Prêtant à Mitsouko ses traits, vous rejoignez les deux jeunes filles dans le "tombeau immatériel" que constitue votre récit. Offre-t-il aussi, tel le phénix, la possibilité d'une nouvelle naissance?
Nicole Roland : J’adhère au symbole du phénix, en effet, parce que je crois que d'une mort peut surgir une naissance, une façon autre d'exister.
AE: La vocation "kamikaze"' des héros est présentée sous une forme de pureté, d'inéluctabilité. Ne risquons-nous pas d'être plus sensibles au côté héroïque de leur comportement qu'à son absurdité?
Nicole Roland: L'absurdité du geste n'était guère perceptible pour les jeunes pilotes concernés: ils ont lu le Hagakure et Camus n'est pas parvenu jusqu'à eux. Je crois à l'importance du don, de l'engagement.
AE: Avez-vous eu déjà des réactions de jeunes lecteurs (18 - 20 ans). Pensez-vous que leur lecture sera différente de celle d'adultes "consommés"?
Nicole Roland: Les réactions de lecteurs adolescents sont très enthousiastes : cela me réchauffe le coeur - ils sont dans l'authentique.
AE: Et puis, félicitations, c'est un très très beau roman.
Nicole Roland était l'invitée de La Librairie Point Virgule, à Namur (Place st-Aubain), jeudi 3 mars. Compte rendu d'une rencontre très riche, mercredi 9 mars sur ce blog.
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29 janvier 2011
Colette gourmande

S'il est un trait majeur de la personnalité de Gabrielle-Sidonie Colette, c'est bien celui de la gourmandise. Laquelle, déclinée dans toutes les circonstances de la vie - quand on aime, on ne compte pas - fit valoir à l'écrivain une réputation ..sulfureuse et une mise à l'index inéluctable. Mariée trois fois, liée à Missy, marquise lesbienne qui lui fit don d'une propriété en Bretagne, Colette fut tôt élevée dans le goût des saveurs authentiques. Sido, mère aimante, craignait par-dessus tout que sa progéniture ne manquât d'une juste nourriture.
Spécialiste des formes littéraires du goût, Marie-Christine Clément s'est penchée, des années durant, sur la personnalité et l'œuvre de Colette, traquant à travers ses écrits et les précieux témoignages de Pauline Tissandier, cuisinière encore en vie fin des années '80, les recettes les plus conformes aux propres réalisations de l'auteur.
Consacrant la première partie de l'ouvrage à une biographie riche et étayée d'extraits d'œuvres délicieusement choisis, Marie-Christine Clément s'est ensuite assuré la complicité de son mari, Didier Clément - le couple préside, aujourd'hui encore, aux destinées de l'hôtel du Lion d'or de Romorantin - pour reconstituer une centaine de recettes-phares de l'écrivain, farcies, quand point trop s'en faut, de cet ail qu'elle avait "homicide".
Les recettes, agrémentées d'extraits d'atmosphère invitent le lecteur à la table d'un écrivain majeur du siècle passé.
Un ouvrage riche, harmonieusement illustré de photographies d'André Martin et d'époque, véritable trésor pour illustrer les rapports entre l'écriture, la littérature et la table.
Je vous le recommande chaleureusement,
Apolline Elter
Colette gourmande, Marie-Christine et Didier Clément, Albin Michel, 1990, 3 rééditions, 208 pp, 52 €
Billet de saveurs
AE : Votre opus, Marie-Christine Clément, est né d’un coup de cœur pour l’écrivain qu’était Colette, la précision de sa prose et la justesse de ses remarques sur le goût. Comment êtes-vous venue à elle ?
Marie-Christine Clément :
Je devais préparer une thèse de doctorat sur le thème de la nourriture chez Proust. Proust est un Dieu et comme étudiante en littérature, il n’y avait qu’un écrivain digne de ce nom à étudier, lui. Mon directeur de thèses a eu l’intelligence de me dire de mettre plusieurs écrivains du début XXème siècle à mon programme de lectures avant de commencer et il se trouve que j’ai commencé, non sans quelque dédain à l’époque, par lire Colette. Dès la première page, ce fut un coup de foudre ! J’ai immédiatement ressenti sa sensualité et, au choix de son mot précis, ajusté comme une lame sur la sensation, je me suis immédiatement dit que cette femme-là savait manger. Je ne pouvais me douter alors combien j’avais raison. J’ai aussitôt perçu une expression où je retrouvais la justesse des sensations que je pouvais vivre de mon côté au quotidien, en tant que professionnelle. Colette n’est pas seulement un écrivain du goût ; elle est L’écrivain du goût, celle qui a écrit en gourmet, faisant de sa vie une dégustation de chaque instant, que ce soit une dégustation de couleurs, de lumières, d’odeurs, d’amours, de bêtes, de nourritures, de mots…
AE : Les recherches biographique, bibliographique, l’établissement des recettes, l’organisation de cet ouvrage, remarquablement illustré des photos d’atmosphère d’André Martin, cela a dû prendre un temps considérable :
Marie-Christine Clément : J’ai mis 3 ans pour composer cet ouvrage. Cela a été une véritable quête aussi bien qu’une enquête minutieuse. J’ai d’abord lu toute l’œuvre de Colette y compris ses nombreuses correspondances. J’ai établi à partir de ses écrits une liste de plats que j’ai ensuite soumis à Pauline Tissandier, sa fidèle cuisinière, qui était alors encore en vie et qui a bien voulu me recevoir. Nous avons passé côte à côte de nombreux après-midi autour de la table de sa cuisine et Pauline m’a confié ses petits secrets. Mon mari a ensuite écrit les recettes selon ses indications. Dans un second temps, il a fallu retrouver sa vaisselle, son linge, son argenterie. J’ai parcouru la France entière à la recherche de descendants de ses amis qui pouvaient avoir ses objets entre les mains puis j’ai consciencieusement rapporté chaque objet dans la maison qui lui seyait et ai « remis le couvert », dressé la table dans chacune de ses « provinces » comme elle disait, comme elle le faisait, à sa façon propre. L’un des plus beaux souvenirs reste la table de la Treille muscate dressée sous cette tonnelle de glycine, ce manteau de verdure devra-t-on plutôt dire, dans une lumière mordorée, magique.
AE : Vous présidez, avec votre mari, Didier Clément, aux destinées du Grand Hôtel du Lion d’Or, à Romorantin-lanthenay (www.hotel-liondor.fr), y créez-vous parfois des événements dédiés à Colette ?
Marie-Christine Clément : Nous faisons plutôt des clins d’œil réguliers à Colette. Dans l’une de nos chambres trône son portrait en cuisinière et elle fut tellement présente parmi nous en esprit qu’il ne se passe pas de jours sans que nous parlions d’elle et que nous évoquions sa gourmandise. Mais dans notre maison, mon mari présente sa cuisine, une cuisine d’auteur, qui n’a rien à voir avec la cuisine ménagère et bourgeoise de Colette qui correspond à son époque.
AE : Rêveriez-vous d’y recevoir Gabrielle-Sidonie Colette ?
Marie-Christine Clément : Ce serait une belle gageure ! J’ai eu l’occasion de recevoir dernièrement Marie Rouanet et de dîner en tête à tête avec elle. Nous avons passé un dîner merveilleux… Marie est aussi une amoureuse de la bonne chère et une vraie bonne cuisinière. Avec Colette, je ne sais même pas si j’aurais osé m’asseoir avec elle à table. Je crois que malgré plus de dix ans passés avec elle à l’étudier, elle m’intimide encore…
06:48 Publié dans Billet de faveur, Gourmandises, Les chroniques d'Apolline Elter | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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25 janvier 2011
La brûlure du chocolat

Pareil titre ne pouvait qu'attiser notre gourmandise....
L'ardeur du chocolat pourra-t-elle délivrer Zoé Letellier, écrivain à succès, d'une amnésie foudroyante due à un choc psychologique?
Tel est l'enjeu du nouveau roman de Barbara Abel, en tout point sympathique: prise en charge par son proche entourage, à quatre jours de son mariage avec Julien - Julien ? - Zoé tente de réintégrer le rôle et la vie de celle qu'elle est censée être : "...en perdant la mémoire, je suis devenue spectatrice de ma propre existence, là où, fatalement et jusqu'à présent, j'étais l'interprète principale d'un rôle qui n'avait été écrit que pour moi. Ce rôle, mon subconscient l'a aujourd'hui abandonné, préférant s'installer confortablement dans la salle au milieu des autres spectateurs afin de suivre sur l'écran les tribulations d'une jeune femme destituée de son passé."
On imagine, ou plutôt, l'auteur nous concocte un tableau tantôt émouvant, tantôt cocasse des chausse-trappes qui guettent l'amnésique projeté dans une vie dont il ne connaît plus rien, hormis les références culturelles. Construit sur le mode d'un thriller, le roman tente de résoudre l'énigme qui entoure le proche passé de Zoé. Un passé qui n'est pas nécessairement un ...présent.
"Le problème, c'est que sans passé, il n'y a pas d'avenir, à peine un présent qui, crois-moi, n'ai rien d'un cadeau."
Un roman drôlement bien ficelé, qui se double d'une réflexion intéressante sur le rôle constitutif du souvenir.
Apolline Elter
La brûlure du chocolat, Barbara Abel, roman, Fleuve noir, oct.2010, 322 pp, 18,9 €
Billet de faveur
AE: Avez-vous fait appel, Barbara Abel, à des spécialistes de l'amnésie (médecins, victimes..) pour en comprendre le processus et construire le scénario du roman?
Barbara Abel: Non, je me suis surtout documentée sur le Net. Mais l'important n'était pas tellement d'être fidèle à une réalité « médicale ». Si l'amnésie rétrograde existe bel et bien, je ne suis pas certaine que la simple évocation des souvenirs puisse à elle seule faire revenir la mémoire. Je me suis simplement servie de cette situation pour alimenter mon histoire. C'est un roman de pure fiction, et l'essentiel pour moi était surtout d'écrire une histoire intense (comme le chocolat) et ludique.
AE: "(...) on pourrait presque reconstituer notre histoire au travers des chansons qu'on écoutait. Leonard Cohen, Tom Wiats, Santana, Maxime Leforestier, Paolo Conté..." annonce Mathias, le frère de Zoé. Vous voyez, vous aussi, en la musique, "un réservoir à souvenirs"?
Barbara Abel: Alors là, oui, complètement! Certaines musiques peuvent réellement vous transporter à une autre période de votre vie. Une véritable machine à voyager dans le temps! Surtout celles qui font partie d'une époque et que l'on n'écoute plus pendant des années. Lorsqu'elle resurgit, souvent au moment où on s'y attend le moins, c'est toute cette époque qui revit à travers elle. Je suis très sensible à cela...
AE: "Proust avait ses madeleines, j'aurais eu mes chocolats" déclare Zoé. La " brûlure du chocolat", est en effet la clef de l'énigme... Madeleine proustienne au carré, elle franchit la barrière de l'amnésie au-delà de celle du souvenir. Votre madeleine de Proust, Barbara Abel, est-elle chocolat?
Barbara Abel: Bonne question! C'est quoi, ma madeleine de Proust? Pas le chocolat, puisque j'en mange presque qotidiennement depuis des années... Je crois que ce serait ce que ma grand-mère appelait « un oeuf au sucre »: quand j'étais petite et que je passais mes vacances chez elle, au Portugal, tous les matins elle me faisait « un oeuf au sucre »: un jaune d'oeuf mélangé avec du sucre et du cacao. J'adorais ça ! Cela doit bien faire 25 ans que je n'en ai plus mangé... J'imagine que si j'en remangeais, ce serait totalement proustien. Mais sincèrement, je n'en ai pas vraiment envie ;-) !
06:21 Publié dans Billet de faveur, Gourmandises, Les chroniques d'Apolline Elter | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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19 janvier 2011
Claude Monet

"ll est robuste, Claude Monet, taillé d'une pièce; capable d'être aussi généreux qu'égoïste, mais aussi faible que fort."
Remarquable biographie que Michel de Decker consacre au père de l'impressionnisme: un portrait haut en couleurs et contrastes d'un artiste au tempérament déterminé, un rien cyclothymique, sachant entretenir ses amitiés et se faire... entretenir quand le besoin - fréquent dans les premières décennies - s'en fait sentir. Génie du regard et d'une lumière, qu'il saisit dans ses infinies nuances, capable de travailler une dizaine de toiles de concert, Claude Monet laissera plus de 2000 toiles à la postérité, n'hésitant à crever d'un geste rageur celles qui n'ont plus sa faveur...
Né à Paris, le 14 novembre 1840, Oscar-Claude Monet perd sa mère à l'âge de 16 ans. Sa tante Marie-Jeanne Lecadre - nom prémonitoire - le prend en charge et affection, le soustrayant aux relations tendues qui l'unissent à son Adolphe de père. Pris sous l'aile d'Eugène Boudin, le jeune artiste commencera à faire parler de lui en 1873, lorsque son fameux "Impression, soleil levant" deviendra sous la plume de Louis Leroy, l'emblème du mouvement décrié de l'Impressionnisme.
Sa rencontre avec Ernest Hoschedé, acquéreur du tableau et mécène de la première heure signe son destin puisque marié avec Camille Doncieux et père de Jean, Monet s'éprend peu à peu d'Alice (Hoschedé), entretenant ainsi une liaison (conclue par un mariage) de 35 ans et une famille, recomposée, de 8 enfants. Les années-galère seront nombreuses qui verront la famille couler sous les dettes, tant bien que mal remise à flots par Paul Durand-Ruel, marchand d'art avisé. "La maison rose aux volets verts" de Giverny et son célèbre jardin scelleront le début d'une prospérité enfin avérée.
Claude Monet meurt à 86 ans (1926), affecté d'une quasi-cécité (cataracte) qui a empoisonné les dernières années de sa vie.
Avec son style alerte, présent, précis, aux allures d'amène conversation, Michel de Decker nous trace une fresque vivante de l'époque, des événements marquants et des personnalités qui côtoyèrent Claude Monet: Renoir, Sisley, Pissaro, Sacha Guitry, Clemenceau, l'ami à vie,...
Une lecture hautement recommandée.
Apolline Elter
Claude Monet, Michel de Decker, biographie, ed. Pygmalion (Flammarion), juin 2009, 336 pp, 21,9 €
Billet de faveur
AE: Michel de Decker, c'est en "voisin" que vous vous êtes penché, début des années '70, sur la longue vie de Claude Monet. Votre maison de l'époque faisait face à celle de l'artiste, séparée par cette Seine qui lui fut si chère. Elle devait cependant être passablement délabrée à l'époque, puisqu'il fallut attendre la fin de la décennie et la nomination de Gérald Van der Kemp, en tant que conservateur, pour la magistrale restauration qu'on lui connaît:
Michel de Decker: Quand je suis entré pour la première fois, dans la maison de Monet, je suis resté stupéfait. J'ai compris alors, pourquoi l'Institut de France qui en était légataire, avait si longtemps hésité à me donner l'autorisation de visite. Les verrières du grand atelier au nymphéas étaient éclatées, la maison baignait dans l'humidité et il aurait fallu une machette pour accéder à certaines allées du jardin. Et que dire de l'étang aux nymphéas... sans l'ombre d'un nénuphar car tout avait été boulotté par les rats gondins qui squattaient le domaine. Il est vrai que le pauvre jardinier - un seul, quand Monet en faisait travailler sept à temps plein ! - ne pouvait être sur tous les fronts. J'ai publié alors une série d'articles pour dénoncer cette misère, à la suite de quoi, Gérald Van der Kemp a décidé de prendre les choses en mains. Quand je lui ai offert la première édition de mon livre - qui lui était d'ailleurs dédié - il m'a dit : "C'est en partie grâce à vous que cette maison rose aux volets verts a ressuscité. Vous avez précipité le mouvement..."
AE: vous avez écrit une première biographie de l'artiste en 1992 (éd. Perrin). La réécrire, 17 ans plus tard, vous a-t-il permis d’affiner son portrait psychologique?
Michel de Decker: J'ai, en effet, publié une nouvelle version de mon Monet, dix-sept ans après, mais je ne pense pas avoir changé le fond. Quelques détails nouveaux, quelques nouveaux documents débusqués ici ou là, m'ont permis de l'enrichir mais non de le bouleverser. Monet, c'est Monet. Il reste un bloc de granit aux yeux de laser !
AE: Qu’avez-vous pensé de l’exposition qui lui est consacrée au Grand Palais ?
Michel de Decker: Je manque rarement une grande exposition Monet. J'ai "vécu" avec lui pendant une dizaine d'années avant d'essayer de le raconter, si bien que, quand je vois telle ou telle toile de lui, je sais immédiatement où il l'a peinte et dans quel état d'esprit il était ce jour-là. Je me suis même rendu jusqu'à l'Hermitage, à St Petersbourg, pour voir des toiles qui, à mes yeux, étaient inédites. L'exposition du Grand Palais, c'est une apothéose ! c'est la plus complète qui m'a été donné de visiter... Et j'ai, une fois de plus, découvert de nouvelles toiles... Bon, sur les 2000 à 2500 qu'il a peintes... il en reste que j'ignore, ça me rassure...
07:11 Publié dans Billet de faveur | Commentaires (2) | Envoyer cette note |
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31 décembre 2010
Tous les livres qu'il faut avoir lus dans sa vie

Sympathique almanach que publient les Editions 365, sous la plume de Delphine Gaston.
A savoir: chaque jour, un incontournable de la littérature est présenté qui embrasse un vaste panel (de chefs-) d'œuvres, de l'Antiquité à nos jours. Le choix paraît judicieusement éclectique qui permet au licencieux Satiricon, attribué à Pétrone de côtoyer Candide (Voltaire) Les Frères Karamazov (Dostoïevski) et Guillaume Musso (Et après...).
Sympathique aussi la présentation de chaque œuvre, qui après en avoir campé l'auteur et la place au sein de la littérature, en propose l'argument "En quelques mots" et quelques détails croustillants, "Le saviez-vous?", qui vous permettront de ne pas prendre le métro idiot...
Vous apprendrez ainsi, en rame du 12 avril, que l'auteur d' "Et si c'était vrai" (Marc Levy) a écrit entre autres chansons, le "T'aimer si mal" interprété par Johnny Halliday...
Sympathique enfin le boitier cartonné qui permet de conserver le frais fruit de sa culture, sitôt la page du jour arrachée.
Un coup de cœur.
Apolline Elter
De Phèdre à Twilight, de Platon à Guillaume Musso. Tous les livres qu'il faut avoir lus dans sa vie, Delphine Gaston, Editions 365, coll. les Alamniaks, jour par jour, oct. 2010, 12,9 €
Billet de faveur:
AE: Delphine Gaston, votre choix témoigne d'une connaissance approfondie de la littérature. Etes-vous une dévoreuse de livres invétérée?
Delphine Gaston: Cela vient de mon enfance ! Mes parents m'ont élevée au milieu des livres. Ils en possédaient au moins 10 000 et mon papa était romancier à ses heures. Quand les autres enfants jouaient avec des Lego, moi je tripotais des bouquins ! Ensuite, j'ai fait des études de lettres, puis me suis lancée dans l'édition. Je ne sors jamais sans acheter un livre (particulièrement des dicos), mes parents m'ont vraiment donné le virus.
AE: Comment avez-vous déterminé la séquence des oeuvres retenues. Ont-elles été imputées en fonction de la date du calendrier?
AE: Il semble que vous n'ayez pas retenu d'oeuvre postérieure à 2008. Est-ce un choix délibéré?
Delphine Gaston: J'ai composé mon livre fin 2009, c'est aussi une raison. Et puis je préfère que l'on ait un petit recul sur les titres choisis. J'espère pouvoir faire une réédition pour l'année prochaine. Ainsi, j'inclurai sans doute des ouvrages encore plus récents. Je pense par exemple au
"Quai de Ouistreham" de Florence Aubenas que je trouve urgent de lire.
06:28 Publié dans Billet de faveur, Les chroniques d'Apolline Elter | Commentaires (2) | Envoyer cette note |
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29 décembre 2010
Helena Rubinstein

" Sur son empire, celui de la beauté, le soleil ne se couchera jamais"
S'attaquer à la vie aussi mythique et fascinante qu'énigmatique d'Helena - née Chaja - Rubinstein est exercice périlleux: L'Impératrice de la beauté a soigneusement entretenu des légendes sur son compte, dont il est malaisé de dégager le vrai du faux... Un défi que la journaliste Michèle Fitoussi relève avec brio, traçant, au prix d'un impressionnant travail de sources, le destin d'une femme hors du commun. Si elle revendique la liberté du roman pour les réparties et états d'âme qu'elle prête à son héroïne, Michèle Fitoussi éclaire de la sorte la personnalité de "Madame", dévoilant un portrait psychologique particulièrement accrochant.
" Son caractère est certes impossible. Ses sautes d'humeur, son irascibilité, son autoritarisme, sa tyrannie n'ont fait que s'aggraver avec l'âge. Tous la craignent, tous l'évitent quand sa fureur se déchaîne, tous s'en plaignent dès que l'orage est passé, en redoutant que la foudre ne leur tombe dessus à nouveau. Mais au fond - et tous le savent aussi - cette Helena qui les terrorise peut aussi se montrer tendre, généreuse, aussi démunie qu'une enfant devant les émotions qu'elle éprouve. Tour à tour, ses multiples personnalités apparaissent sans qu'il soit possible de décider laquelle est la véritable. Le sait-elle elle-même?"
Née le 25 décembre 1872, dans un faubourg de Cracovie, la jeune Helena débarque en Australie, à l'âge de 24 ans, dépêchée par sa famille qui désespère de la marier. Elle emporte dans ses bagages 12 pots d'une crème-miracle, administrée par sa mère sur les visages de sa nombreuse progéniture. Ce viatique se fera vocation: Helena n'aura de cesse, sa vie durant, de chercher les formules d'hydratation dermique les plus scientifiquement probantes et de fonder, de la sorte, l'empire d'une fortune colossale. Une fortune élaborée au prix d'un travail acharné, d'intuitions commerciales et relationnelles, de génie. D'Australie, Helena Rubinstein partira à la conquête de l'Europe - Paris, Londres - et puis de New York, terrain de la rivalité constante qui l'opposera à Elizabeth Arden.
Mariée deux fois, mère de deux fils, elle multiplie les absences et les maladresses à l’égard de son proche entourage. Dotée pourtant d'un solide sens familial, elle emploiera de nombreux membres de sa famille à des postes-clés de son industrie cosmétique, les accablant de travail et des effets de sa générosité. Collectionneuse d'art compulsive, elle aime aussi les bijoux - s'en achète à chaque crise conjugale - les toilettes de haute couture et les réceptions raffinées. L'ensemble de ces traits s'alliant fort à propos à l'image imprimée à sa marque.
Au-delà du portrait en tous points passionnants que Michèle Fitoussi trace d'Helena Rubinstein, l'intérêt de l'ouvrage réside aussi en celui de l'époque : Belle-Epoque, guerres et leurs conséquences immédiates, prémisses de l'émancipation féminine, avènement d'artistes, d'écrivains et de personnalités diverses... sont rendus particulièrement palpables sous la plume alerte de l'auteur.
Une lecture hautement recommandée.
Apolline Elter
Helena Rubinstein. La femme qui inventa la beauté, Michèle Fitoussi, Grasset, 494 pp, 22 €
Billet de faveur
AE: Michèle Fitoussi, tracer le portrait d'Helena Rubinstein, est, on l'a vu, rendu particulièrement difficile par les légendes que celle-ci entretenait soigneusement, sur ses origines, son niveau d'instruction,.. les mensonges attachés à son âge. Vous protestez: "Pourtant la réalité est mille fois plus passionnante que celle qu'elle s'est obstinée à embellir". Il y avait "urgence" pour vous de rétablir la vérité?
Michèle Fitoussi: Non pas urgence...Mais un fort intérêt pour un personnage que j’ai découvert par hasard, en lisant un ouvrage qui lui était consacré. Ecrire une biographie vous rend modeste : que sait-on vraiment sur ceux qu’on choisit de raconter ? Il reste toujours des zones d’ombre et c’est tant mieux. Celles d’Helena Rubinstein sont importantes, elle avait choisi de mentir. C’était amusant de découvrir une partie de ce qu’elle cachait, par recoupements historiques, témoignages lectures, intuition.
AE: Un ouvrage à ce point documenté - et intéressant car vous rendez l'époque, en même temps que le portrait de "Madame" - cela demande un travail considérable:
Michèle Fitoussi: Deux ans de travail, un an d’écriture. J’aurais pu travailler plus encore, on est toujours frustré de rendre sa copie. Mais c’était passionnant. J’ai appris beaucoup de choses sur les époques et les pays qu’elle traverse, sur l’entreprenariat de la beauté, sur l’émancipation féminine, un sujet que pourtant je connais bien. J’ai lu beaucoup aussi, quelques bios qui lui ont été consacrées, des livres sur des sujets précis (Lehman’s Brothers ou Montparnasse des années folles, voyages en paquebots ou antisémitisme aux Etats Unis ) et traqué la presse et les documents d’époque sur Internet.
AE: Si vous deviez présenter l'ouvrage à Helena Rubinstein, quelle serait, pensez-vous, sa réaction?
Michèle Fitoussi: « Pourvu que vous parliez d’elle c’est tout ce qui compte » m’avait dit sa petite cousine Litka Fasse quand je l’ai interviewée sur son illustre parente. Helena Rubinstein dirait sans doute qu’il y a beaucoup de manques et sans doute pas mal d’erreurs et elle aurait raison !
AE: La genèse des crèmes, le sérieux avec lequel Helena Rubinstein effectue ses recherches, s'entourant des meilleurs spécialistes de l'époque dote la marque d'un aura positif: on a envie d'acheter les produits... L'avez-vous réalisé en rédigeant cet opus?
Michèle Fitoussi: Pour tout vous dire, j’ai d’abord pensé au personnage : sa vie me fascinait… Je ne connaissais pas les produits mais la marque qui m’a généreusement ouvert ses archives sur Helena Rubinstein m’en a fait essayer quelques uns. Ce qui est dommage c’est qu’au moment où le livre sort, la marque ne va plus être distribuée en France que sur Internet. En même temps, j’ai pu découvrir, qu’en France et en Belgique, les gens qui travaillent pour Rubinstein sont très attachés au personnage et aux produits et ont à coeur de les défendre. C’est un lien très affectif… Tous et toutes la connaissent par coeur et ont toujours envie d’apprendre sur elle. Au cours d’une rencontre signature à Bruxelles, à la librairie Filigranes, une partie du staff est venue m’écouter : ce sont des passionnées.
A ne pas manquer : L'Evénement du mois (en vente dès ce 15 février) consacre deux pages (A.E) à un compte rendu de cet ouvrage des plus L'événement de février consacrait une double page à l'ouvrage remarquable de Michèle Fitoussi (AE)
Après le Prix Bel-Ami, Michèle Fitoussi vient de se voir décerner le très convoité prix de la biographie de la ville d'Hossegor. Il lui sera remis le 3 juillet prochain, à l'occasion du Salon du Livre d'Hossegorssionnants
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15 décembre 2010
Une soirée au Caire

"Grecs, Italiens, Arméniens, Syro-Libanais...Nous avons quitté l'Egypte en masse au début des années 1960. De notre propre gré, sur la pointe des pieds. "Sans tarbouche ni trompette", comme l'écrit Michel dans son journal."
De retour, le temps d'un séjour, en son Caire natal, Charles, le narrateur, revit les moments d'une jeunesse dorée, les joyeuses molokheyas dominicales à la table de son grand-père Georges bey Batrakani, par le biais de ses souvenirs et du journal intime de son oncle - et parrain - Michel.
Dispersée, exilée au Liban, en Suisse, en France,.. après l'arrivée de Nasser au pouvoir, le déclin de la prospère entreprise familiale de tarbouches et le décès du patriarche, la famille Batrakani a concédé à Dina, veuve d'Alex, l'occupation de sa villa. Avec une élégance et une jeunesse que ne démentent ses quelque soixante printemps, celle-ci y organise régulièrement des réceptions où se côtoie le "Tout-Caire" cosmopolite. Elle est heureuse d'y présenter Charles, son neveu, chargé, par ailleurs, d'une mission délicate...
Ecrit d’une plume claire, fluide, avenante, sobrement pétillante, le roman de Robert Solé équilibre harmonieusement la relation du temps présent, celle des souvenirs et les extraits du journal de Michel. Une relation, qui par la magie du verbe et d'une sagesse certaine, se voit lumineusement apaisée.
" Il y a dans nos familles d'exilés beaucoup d'affabulateurs et d'amnésiques. Les premiers racontent leurs châteaux en Egypte, se persuadant qu'ils vivaient au paradis sur un grand pied. Les seconds n'en finissent pas d'effacer les traces de leurs pas, mais ils oublient parfois d'oublier, et tôt ou tard, le passé finit par les rattraper."
Un roman-phare de la rentrée littéraire dont je vous recommande vivement la lecture.
Apolline Elter
Une soirée au Caire, Robert Solé, roman, Seuil, août 2010, 210 pp, 17 €
Billet de faveur
AE: Robert Solé, Cette soirée au Caire et le séjour qui l'entoure permettent au narrateur d'opérer le "deuil différé" d'une enfance et d'une Egypte qui a fort changé. On ne peut s'empêcher d'y voir une nette connotation auto-biographique. Quelle part aurait-elle ?
Robert Solé: Disons que Charles, le narrateur, me ressemble (et se distingue de moi) comme un frère. Moi aussi, j'ai connu une longue période d'amnésie volontaire avant de renouer avec l'Egypte. Mais, contrairement à lui, je me suis réconcilié avec le pays de mon enfance grâce à mes livres. « Une Soirée au Caire » est un roman, avec des personnages imaginaires, même si cette famille aurait pu être la mienne.
AE: Personnage central et particulièrement attachant du roman, Yassa, le chauffeur du grand-père, le sage, l'homme des proverbes et du Maalech ("Ce n'est pas grave") semble incarner l'Egypte éternelle, réconcilier l'Egypte révolue, d'hier avec celle d'aujourd'hui. Est-il un marginal?
Robert Solé: Yassa n’est nullement un marginal. C’est un Egyptien de souche, « Egyptien à deux cent pour cent » comme dit le narrateur. Mieux qu’un intermédiaire, Yassa est un trait d’union : entre Egyptiens et étrangers, entre le passé et le présent.
AE: Votre roman révèle la richesse ethnique et confessionnelle de l'Egypte. Pourtant le narrateur ne s'y sent plus chez lui. Il est amené à tourner la page du passé. Est-ce un roman de l'apaisement?
Robert Solé: Oui, on peut parler d’apaisement. Constatant que l’Egypte d’hier n’était pas totalement un paradis, le narrateur est soulagé en quelque sorte. Il prend conscience que « le passé est passé », comme le lui a fait remarquer Amira. Il cessera de vivre les yeux collés au rétroviseur.
AE: Cette molokheya qui rythme vos tablées familiales, est-ce votre madeleine de Proust?
Robert Solé: J’ai plusieurs madeleines, parmi lesquelles la douceur du soir en Egypte. Mais elles ne « fonctionnent » pas toutes. Je n’ai jamais retrouvé, par exemple, l’odeur de la mer à Alexandrie. Est-ce la mer qui a changé ? Ou moi ?
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12 décembre 2010
Juste un regard
Bien plus que cela, en réalité.
"Juste un regard sans jugement, sans parti-pris, sans avis tranché sur la question, sans curiosité malsaine, sans préjugés. Celui que l'on poserait avec pudeur sur une forme de détresse humaine et qui par sa sincérité mériterait la rencontre."
Paru en la nouvelle maison d'édition, Avant-Propos, dirigée par Hervé Gérard, l'ouvrage né de la plume d'Isabelle Bary, écrivain, et de la lentille de Caroline Wolvesperges, photographe, est un hommage aux Bruxellois de la rue. Un an durant, les deux jeunes femmes sont allées à la rencontre de femmes et d'hommes qui ont versé un jour, peut-être d'un coup, dans la précarité et se sont vus livrés à la rue, à l'indifférence établie des passants que nous sommes et à une totale liberté, grevée d'ennui et de détresse enracinée.
"Il y a des rendez-vous que l'on rate et d'autres qu'on choisit de ne pas manquer"
Ce regard porté sur des interlocuteurs d'un jour, d'une heure est toujours empreint de respect, d'écoute et de tact. Isabelle Bary Caroline Wolvesperges présentent des instantanés de vie qui, évitant toute langue de bois, donnent existence aux personnes rencontrées. Et c'est sans doute cela qui, allié à la qualité de la plume et des portraits, fait de ce recueil un ouvrage fort. Très fort.
" Des hommes et des femmes, certains très sales, édentés, balafrés, déchirés, battus peut-être, qui crient, hurlent, hululent, tournent fou, sanglotent. Et tous ces yeux, toujours ces yeux qui comme des radars cherchent ceux des autres sans toujours oser s'y frotter"
Un regard hautement recommandé.
A noter que les auteurs cèdent l'intégralité de leurs droits à l'association "Jamais sans toit".
Apolline Elter
Juste un regard. Un hommage aux Bruxellois de la rue, Isabelle Bary et Caroline Wolvesperges, Avant-Propos, novembre 2010, 24,95 €
Billet de faveur
AE : A travers cet ouvrage, Isabelle Bary et Caroline Wolvesperges, vous réfutez l’image d’Epinal qui voit une solidarité obligée entre les sans-abri . C’est plutôt la jungle qui préside à leurs relations. Le pressentiez-vous ?
Isabelle Bary, Caroline Wolvesperges: Nous sommes parties à la rencontre de ces femmes et ces hommes sans préparation, ni a priori. Nous avons vraiment tenté de laisser nos préjugés de côté. Dès lors, toutes les images et tous les mots reçus ont été pour nous source de surprise. Mais il est vrai que les idées préconçues ont la peau dure et nous avons dû nous habituer à les voir se disputer là où sans doute nous attendions une fraternité de rue. Mais pourquoi seraient-ils différents de nous ? Ne vivons-nous pas dans une jungle, nous aussi?
AE : Rencontrer ces gens de « l’autre monde », créer une passerelle avec le trottoir est un exercice très délicat. Il faut éviter à la fois l’écueil du paternalisme, du misérabilisme ou de l’idéalisme suspect. Ce qui permet de maintenir l’équilibre, n’est-ce pas tout simplement le respect. Respect de l’autre et de sa dignité ?
Isabelle Bary, Caroline Wolvesperges : Oui, le respect est l’atout majeur. Si vous respectez la personne en face de vous, en l’abordant comme si vous abordiez « n’importe qui », elle vous le rend d’emblée. Ce respect ne signifie pas une politesse particulière, simplement une considération. Voir l’autre, quel qu’il soit, le regarder, le saluer, lui sourire, c’est déjà franchir la frontière du déni.
AE: De même, vous évitez le côté culpabilisant qu’une telle relation peut engendrer chez le lecteur. L’objectif de votre ouvrage n’est-il pas, tout simplement, d’établir les prémisses d’une possible communication?
Isabelle Bary, Caroline Wolvesperges: Le but de notre projet était de donner aux gens l’envie d’oser un autre regard sur cette forme de misère-là. De faire passer un message simple, qui les remue un peu dans le confort de leur ignorance à l’égard de ces gens qui ont tout perdu. Emouvoir par des images et des mots empreints de pudeurs mais forts aussi, qui bousculent un peu les idées préconçues et, oui, poussent à un dialogue entre les deux mondes. Jamais nous n’avons envisagé de critiquer ou culpabiliser les acteurs divers de notre société, mais bien de leur faire prendre conscience de ce qui leur parait parfois invisible.
AE: On ne sort pas indemne d’une telle expérience– le lecteur non plus. Avez-vous gardé des contacts avec certaines des personnes rencontrées ?
Isabelle Bary, Caroline Wolvesperges: Nous gardons des nouvelles de certains, par l’association « Jamais sans toit », au profit de laquelle nous abandonnons nos droits d’auteurs et qui côtoie beaucoup d’entre eux au quotidien. Quelques-uns sont décédés depuis. Nous sommes allés en revoir d’autres. Alors que nous avions établi une relation à l’époque de notre travail, peu cependant nous reconnaissent d’emblée. Leur monde vit dans le présent, dans « ce qu’on va manger où on va dormir ». Si nous avons l’impression de leur avoir apporté quelques instants de chaleur, nous savons aussi que nous ne sommes pour eux que des gens de passage. Eux nous ont apporté beaucoup, sans le savoir. Nous espérons que notre petite contribution d’écrivain et de photographe permettra à d’autres talents d’apporter leur pierre à l’édifice d’un changement.
AE: L’intégralité de vos droits d’auteurs (textes et photographies) seront verses à l’association “Jamais sans toit”. Des pages très belles sont consacrées à votre rencontre avec Muriel, l’âme de l’association. Vous semblez impressionnées par son action :
Isabelle Bary, Caroline Wolvesperges: Son action, justement, c’est le quotidien. Ce sont ces petites choses que Muriel fait tous les jours pour eux, qui ne se voient pas mais qui contribuent à leur conserver une dignité d’homme. Muriel fait partie intégrante de leur vie. Et cette abnégation, ce don de soi, non d’un moment, mais de tous les jours, est tout simplement admirable.
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24 novembre 2010
Le petit roman de la chasse

"Car la chasse pour nombre de ses adeptes, relève de la fatalité. Elle répond à un appel mystérieux venu du fond des âges et que le profane ne peut comprendre."
S'il est vrai que la chasse - et les chasseurs - subissent régulièrement les attaques des défenseurs de Bambi, il est moyen de doter cette passion d'une vraie éthique. C'est ce que Bruno de Cessole entend démontrer au sein d'un petit roman brillant, écrit de plume magistrale, nourri de réflexions philosophiques, de références bibliographiques.
" Pistage de l'aube et affût du crépuscule: dans l'un et l'autre cas, le propre du chasseur est d'être sans cesse sur le qui-vive, d'écouter le moindre bruit et de l'interpréter, de scruter la savane ou la forêt avec une inlassable patience, dans l'attente d'un gibier qui peut surgir inopinément d'un point ou d'un autre. Se dépouiller de soi, faire le vide pour accueillir l'imprévisible"
Passionné de vénerie, déclinée en expéditions africaines , l'auteur traverse le temps à la rencontre de siècles antérieurs, de la genèse de l'Humanité et d'une forme certaine de bonheur.
Inscrit dans l'avenante collection des "Petits romans' (éd.du Rocher), l'essai de Bruno de Cessole constitue une piste de méditations intéressante, parce qu'intellectuellement honnête, qui libère le profane de quelques poncifs liés à la pratique de la chasse. S'il n'entend -mission impossible - restaurer pleinement la paix des ménages, l'ouvrage confortera les "disciples de Saint-Hubert" du bien-fondé de leur passion.
Apolline Elter
Le petit roman de la chasse, Bruno de Cessole, éd. du Rocher,octobre 2010, 120 ppp, 9,9 €
Billet de faveur
AE: Bruno de Cessole, vous établissez un lien direct entre la chasse - qui consiste à donner la mort - et l'appréhension de sa propre fin. La chasse est leçon de mort, en quelque sorte?
Bruno de Cessole: La conclusion, toujours aléatoire certes, de la chasse consiste à s’emparer du gibier, donc à donner la mort. Le chasseur s’arroge un droit exorbitant, qui n’est autre qu’un attribut divin. En ce sens, la chasse est beaucoup plus qu’un sport, un divertissement, et un art. Elle a partie liée avec le sacré, et c’est sans doute pourquoi elle est objet de scandale dans nos sociétés laïcisées qui refusent de regarder la mort en face. Avec le soldat, le chasseur est le seul acteur de la société contemporaine à avoir un rapport direct avec la mort , et, pour ma part, il me semble évident que chasser c’’est donc apprendre à mourir, à apprivoiser sa propre fin à travers celle de l’animal de chasse. A cet égard, le courage, la dignité, de certains grands animaux sur leurs fins sont exemplaires, comme Vigny l’avait souligné dans son poème « La mort du loup ».
AE: La chasse est leçon de vie, aussi. Vous évoquez sa dimension conviviale: camaraderie de la battue, partage des paniers, dîners qui couronnent la journée, ...cette convivialité ouvre-t-elle vraiment les barrières sociales?
Bruno de Cessole: L’autre versant de la chasse c’est le sentiment qu’elle donne à qui la pratique de rendre plus intense le sentiment de l’existence. La dimension « tribale » d’une partie de chasse collective s’accompagne de cette convivialité que vous évoquez. Celle-ci transcende les appartenances sociales et les différences de « classes » , tout du moins durant la chasse. Même si cette mise entre parenthèses n’est pas durable elle représente, indubitablement, l’un des attraits de la chasse.
AE : Vous instituez la chasse socle des premières sociétés et hiérarchies sociales. Précède-t-elle le langage?
Bruno de Cessole: Je ne puis répondre à cette question avec certitude, mais, pour avoir beaucoup chassé à l’étranger, et en compagnie de pisteurs appartenant aux derniers « peuples chasseurs » de la planète, je peux témoigner que le langage des gestes et des mimiques, est un moyen de communication très efficace, qui a du préexister à la parole.
AE: Et pour conclure, rituellement, de façon proustienne, votre "madeleine" consiste-t-elle en un repas de chasse?
Bruno de Cessole: Non, ma « madeleine proustienne » relève plutôt de l’ordre des émotions qui ponctuent toute partie de chasse. Je n’ai pas gardé de souvenirs nostalgiques des repas de chasse sophistiqués auxquels j’ai participé. Ma préférence va plutôt aux casse-croutes sur le pouce durant une journée de chasse : oiseaux que l’on a tirés, grillés , à l’heure du déjeuner, sur un feu de bois , « asado » préparés par des gauchos en Argentine, paniers que l’on partage après un laisser-courre, au débotté…
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16 novembre 2010
Contes d'espérance

Constitué de dix-neuf nouvelles, dix-neuf contes qui fleurent Noël et l’effacement des solitudes, le beau recueil de Colette Nys-Mazure (1998) se voit réédité, en cette fin d’année, auprès des éditions Lethielleux (Groupe Desclée de Brouwer). On ne peut que saluer l’initiative.
La mort d’Antoinette qui libère la maternité de Zélie, l’accouchement conjoint de Véronique et Sanya en une « maternité métisse », la dérive de Françoise enrayée par le souvenir d’une tarte à la cassonade, le gracieux coaching de Monsieur Brice qui permet à des garçons livrés à eux-mêmes et à la rue de relever leurs résultats scolaires, …. ouvrent la fenêtre d’un monde meilleur, un monde délivré des clivages sociaux, de race et d’âge. Un monde tout simplement généreux.
Improbables, surprenantes, découlant sur des situations parfois incongrues, les rencontres entre les êtres aspirent le lecteur d’un souffle chaud, ce souffle qui conduit la plume bienveillante de Colette Nys-Mazure et ce don d’immédiate sympathie qui est le sien.
« Madame Kain a toujours joui d’une nature conciliante qui l’inclinait à ne rien attendre, mais à tout espérer et, le plus souvent, la vie la comble. »
Le recueil est assorti d’un CD et de la lecture, par Colette Nys-Mazure, des contes « Gosses des rues, poissons d’or » et « Le dur secret ».
Apolline Elter
Contes d’espérance, Colette Nys-Mazure, éd. Lethielleux (Groupe DBB) , oct.2010, 200 pp (+ CD) 17 €
Colette Nys-Mazure est l'invitée, ce jour, de notre cours "A la table de la littérature " et du déjeuner de clôture qui rassemblera les participantes autour d'un repas littéraire, constitué de blanquette (celle de Madame Maigret) et de la tarte au sucre brun, madeleine proustienne de l'auteur.
Compte rendu de la rencontre mardi 23 novembre sur ce blog.
L'après-midi permettra de retrouver Colette Nys-Mazure à la Librairie Libris-Agora de Louvain-la-Neuve pour la rencontre prévue à 16 heures autour des Contes d'espérance (détails pratiques à l'agenda de vendredi passé)
Le recueil a également fait l'objet d'une chronique datée du 21 décembre 2009, signée par Un petit belge (Blog sur les écrivains belges). Je vous invite à la découvrir.
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10 novembre 2010
Les diamants de l'Histoire
Le duo Jean-Pierre Guéno - Jérôme Pecnard a encore frappé.
Après La somptueuse Mémoire du Petit Prince publiée l'an passé (voir chronique sur ce blog), le passeur de joyaux et le maquettiste signent un ouvrage en tous points remarquable: à partir de documents manuscrits ou tapuscrits originaux, méconnus de la Grande Histoire, Jean-Pierre Guéno, retrace cette dernière , situant avec précision le contexte de leur existence: la dernière lettre écrite par Louis XVI à la Convention, le 20 janvier 1793, veille de son exécution, celle de Marie-Antoinette, soucieuse du sort de ses enfants, le matin qui la verra passer sous la guillotine, l'appel à l'insurrection tâché du sang de Maximilien Robespierre, les fragments autographes d'un Victor Hugo et tant d'illustres personnages rendent particulièrement tangible- et émouvant - l'éclairage historique donné.
"Chacun des 100 documents rassemblés dans cet ouvrage rend à l'Histoire sa part de vie et d'humanité. Chacun d'entre eux fait le pont entre la petite histoire, celle de la vie quotidienne, et la grande Histoire vulgarisée, celle dont on ne retient parfois que les faits majeurs et les dates essentielles."
Des documents particulièrement mis en valeur par les illustrations choisies par l’auteur et une mise en page, signée Jérôme Pecnard, qui relève, elle aussi de la haute joaillerie.
Apolline Elter
Les diamants de l'Histoire, Jean-Pierre Guéno, mise en images de Jérôme Pecnard, beau livre, Editions Jacob Duvernet, octobre 2010, 200 pp, 29,9€.
Billet de faveur
AE: Jean-Pierre Guéno, vous êtes, selon vos propres termes un "passeur de mémoire". Les documents que vous glanez offrent un éclairage renouvelé sur l'Histoire. Avez-vous été dérouté par la découverte ou du moins le ton de certaines archives? Je songe notamment à la lettre -pathétique - par laquelle Joséphine de Beauharnais entérine la dissolution de son mariage, incapable d'assurer la descendance de Napoléon.
Jean-Pierre Guéno: à force de vouloir que les sciences dites douces, je veux parler des sciences humaines, singent les sciences exactes, à force de tuer l’émotion que recèle l’histoire, on finit par vider les sciences humaines de leur part d’humanité, et par transformer l’histoire en compte rendu d’autopsie… Il n’y a pas de petite et de grande histoire. Il y a des instants de vie qui font ou ne font pas vibrer et basculer l’histoire. J’ai voulu réintroduire la vie dans l’histoire, en partant d’une « pièce à conviction » chargée d’émotion : une toile, une photographie, un manuscrit, un objet, ou la mise en résonnance de deux pièces à conviction. La seule adoption de celle logique a des effets magiques. Dans le cas des relations qui unissent Napoléon à Joséphine, le diamant combine plusieurs facettes : la lettre de renoncement de Joséphine, le pastel du début de leur idylle, où l’on voit Bonaparte et Joséphine en Italie dans une posture digne d’un film intimiste, la toile de la fin de leur idylle où « l’empereur » va opter pour la voie de la descendance et chercher un ventre pour son Aiglon. Le couple est incroyablement moderne. L’histoire ferait aujourd’hui les bonnes pages de Match. Par définition les archives sont troublantes. Il suffit de leur donner l’éclairage qui les « réactualise » et les fait parler au présent, sans pour autant verser dans l’anachronisme. A cet égard, un document fascinant : les petits dessins obsessionnels que réalisait Dreyfus sur l’Ile du Diable, pour essayer de ne pas sombrer dans la folie, pour canaliser son esprit, pour essayer de ne pas « sortir de la piste » et de ne pas être totalement broyé par l’isolement et par l’incarcération.
AE: Le rassemblement, la sélection judicieuse de pareils "diamants", leur confrontation historique et la recherche d'illustrations représentent un travail d'envergure. Comment avez-vous procédé, Jérôme Pecnard et vous pour mener à bien cette tâche colossale?
Jean-Pierre Guéno: J’ai choisi chaque diamant, et par ailleurs chaque illustration de ce livre. C’est le fruit d’un travail de fouine insomniaque, d’un orpailleur qui guette depuis plus de 20 ans au cœur de ses nuits blanches et de ses passions, les traces croisées de l’histoire et de la vie. Jérôme intervient ensuite avec toute sa sensibilité et son talent pour peupler l’espace vierge de chaque double page avec les mots et les images que j’ai choisies et pour que l’œil et l’imagination du lecteur y trouvent leur compte. Une mise en page qui se voudrait toujours plus lisible, vivante, fluide et percutante. A fleur de peau et d’émotion. Jérôme n’agit pas en maquettiste ordinaire. Je ne travaille à présent qu’avec des éditeurs de beaux livres qui acceptent de le considérer comme un co-auteur et non comme un maquettiste mercenaire qui serait payé à la pièce usinée, à la double page. Il s’agit de livrer au lecteur du sur mesure et non du prêt à porter.
AE: Certaines confrontations de documents suscitent une interprétation graphologique, telle la signature enfantine de Louis-Charles de France as Louis XVII apposée sous la dénonciation forcée de sa mère en regard de celle tracée en début de captivité. L'accès aux documents manuscrits a-t-elle suscité une meilleure compréhension psychologique, sorte d'intuition graphologique au regard que vous portiez sur leurs scripteurs?
Jean-Pierre Guéno: les manuscrits ne cessent de révéler les ressorts de l’âme et de l’esprit. Vous citez le diamant sur Louis XVII, la comparaison de deux manuscrits qui révèlent tant de chose sur l’évolution de la psychologie d’un enfant martyrisé: ce « diamant » a un point commun avec le projet de communiqué de presse écrit par Eisenhower la veille du débarquement « en cas d’échec ». « Ike » sait très bien que le Jour J n’est que le premier épisode d’un match sanglant qui va porter d’autres épisodes, d’autres prolongations. (La bataille de Normandie qui a suivi le débarquement a été beaucoup plus longue et sanglante). Il voudrait donc se projeter dans l’avenir pour y trouver le réconfort moral qu’il souhaite pour pallier ses angoisses. Et il se trompe !!! Au lieu d’écrire « June 5 » il écrit « July 5 ». Les manuscrits de ce livre sont comme les photos, les gravures, les objets présents dans ce livre. Ils révèlent et font de l’histoire un outil précieux pour mieux comprendre notre présent et pour mieux piloter notre avenir. On a souvent dit du Général de Gaulle qu’il était une sorte de devin, qu’il avait des intuitions de génie. C’est faux : il est une incroyable « déducteur » un véritable historien. Chacune de ses « prophéties » n’est en fait que le fruit d’une analyse de l’histoire et de la vie des hommes qui l’ont précédé. Mon allégorie, ma muse dans ce livre, la petite Clio, celle qui m’aide à chuchoter mes histoires dans l’oreille du lecteur m’aide en fait à valoriser le couple réconcilié de l’histoire et de la vie : son union éclaire notre route ! L’histoire n’est rien d’autre que la mémoire de notre avenir.
AE: Ces Diamants ne composent-ils qu’un épisode éphémère où inaugurent-ils une série. Pourquoi attendez-vous tant de cette démarche, de cette voie que vous ouvrez ?
Jean-Pierre Guéno: Il va de soi que « Les diamants de l’histoire » généreront un tome 2, et ainsi de suite. J’ai déjà rédigé 50% d’un second ouvrage. Les diamants sont là, à l’état brut. Aussi nombreux que les étoiles qui font scintiller nos nuits. Il suffit de les extraire, de les tailler, de les polir. Le livre se termine par un appel au peuple qui va m’aider à extraire les diamants futurs. C’est aussi avec cette mémoire du peuple que je veux tailler ces diamants qu’il génère. Car ce sont surtout les humbles qui font l’histoire ; ces obscurs qu’étaient nos parents, nos grands-parents et nos ancêtres. J’essaye de le démontrer depuis 14 ans, depuis « Paroles de poilus », avec la collection « Paroles de », en rappelant que l’histoire ne se résume pas à des listes de dates ou de têtes d’affiche. Et j’ai un rêve : que la future « Maison de l’histoire » préméditée et rêvée pour la France par Nicolas Sarkozy soit alimentée avec cette mémoire des humbles, ne faisant ainsi pas double emploi avec de magnifiques lieux de mémoire déjà mis à la disposition du plus grand nombre. Les musées du futur seront en bonne partie virtuels. Ils réserveront leurs expositions temporaires à la mise en valeur des pièces à conviction, des preuves vécues de l’histoire, sur des thèmes choisis et qualitatifs. Pour valoriser leurs richesses permanentes, inépuisables, ils réaliseront les noces du pixel et du papier. Nous pourrons les visiter au cœur de nos nuits, depuis chez nous. A condition d’utiliser les outils modernes de transmission de la mémoire et de l’émotion originelle qui lui donne son pouvoir de rayonnement. A l’aube du troisième millénaire, un musée doit être un observatoire permettant de mieux comprendre le passé pour mieux analyser et comprendre le présent et pour mieux piloter notre avenir. Il doit projeter notre mémoire et nos racines dans l’avenir : c’est ainsi que nous transmettrons à nos enfants l’héritage et les points de repère qu’ils méritent et dont ils ont tant besoin, dans un monde de plus en plus formaté, planétaire et standardisé qui doit se méfier de l’amnésie comme de la peste.
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28 octobre 2010
Lennon

Avec sa couverture "jaune lemon", l'opus de David Foenkinos orchestre, en 18 séances de divan, le parcours psycho-biographique du fondateur des Beatles. Et c'est passionnant.
"J'avais en moi la part de souffrance nécessaire à la formation du génie"
Délaissé par des parents qui ne pouvaient assumer son existence, le petit John est élevé par sa tante Mimi, dans le confort petit-bourgeois des quartiers résidentiels de Liverpool. Adepte de Lewis Carrol, John atteindra tôt le pays des merveilles, fondant avec Paul Mac Cartney, suivi de George Harrison et Ringo Star le célébrissime quatuor des Beatles. Une gloire aussi époustouflante qu'impossible à gérer: alcool, drogue, expériences sexuelles "Kleenex"...auront, un temps, raison de son humanité.
C'est la rencontre avec Yoko Ono (fin des années '60) qui consacrera la lente dissolution du groupe - au grand dam de millions de fans - et l'avènement à une vie apaisée.
"Je me dis juste que mon énergie pacifiste est le fruit de ma violence. Que j'ai tout fait par la suite pour canaliser ma haine. Et les drogues m'ont sûrement aidé en détruisant mon ego, en détruisant ma capacité d'action."
Sondant l'âme et les innombrables paradoxes de l'icône du "Peace & Love" , David Foenkinos offre, par le biais de cette magistrale confession, un portrait subtil et éclairé de John Lennon. L'artiste pourrait-il le renier, qui fut assassiné à New York, le 8 décembre 1980, par le fanatisme d'un ex-fan, Mark David Chapman ? S'il est sincère, je ne le crois pas.
Une lecture qui se magnifiera - si besoin est - de l'écoute des succès du groupe et de John Lennon, en particulier.
Apolline Elter
Lennon, David Foenkinos, Plon, oct.2010, 236 pp
********
Billet de faveur
AE: David Foenkinos, si le lecteur retrouve d'emblée la qualité de votre plume - c'est une "fan' qui vous parle - sa densité et un sens avéré de la formule , il semble que votre fantaisie coutumière soit quelque peu cadenassée par le sujet. Le "David Foenkinos" de La Délicatesse, du Potentiel érotique de ma femme, de Nos séparations, s'est-il effacé pour laisser briller les feux de la rampe sur le seul John Lennon?
David Foenkinos: Merci. Oui, forcément, c’est un livre très différent. Puisque c’est une biographie réelle et complète de Lennon, donc basée sur beaucoup de recherches, alors qu’habituellement je laisse libre cours à mon imagination. Mais Lennon avait beaucoup d’humour, alors j’ai pu mettre un peu de fantaisie dans sa façon de parler. Pour la petite histoire, il y a toujours 2 polonais dans mes livres, et là j’ai réussi à les caser dans la vie de Lennon !... Alors, voilà, ça fait une mini touche de fantaisie. Mais il faut dire que la vie de Lennon est marquée par le malaise, la souffrance et la violence. Donc c’est souvent sombre, par la force des choses.
AE: John Lennon était lui aussi un adepte du non-sense, fantaisiste en son genre.""Ecrire a toujours été la chose la plus importante de pour moi. J'avais publié un livre dans lequel on trouvait mes pensées fantaisistes et mon goût pour les histoires tordues. Il avait eu du succès, et j'avais même été invité dans le cercle le plus prestigieuse de la littérature anglaise " déclare votre héros. C'est une allusion, je pense, à In His Own Write (1964).Vous êtes-vous trouvé, à sa lecture, des parentés avec son univers mental ?
David Foenkinos: Bien sûr, quand on écrit une biographie d’un artiste, on peut y voir des ponts avec sa propre création. Lennon, on le dit peu, était aussi écrivain. Avec un univers fantasque. Etrangement, ma parenté est dans la solitude de l’enfance. Je peux comprendre à quel point l’ennui nourrit l’imaginaire. Ca s’arrête ici. C’est un livre aussi d’admirateur. Je parle surtout de l’homme, de son parcours, de son enfance, mais bien sûr qu'au cœur de tout ça il y a des chansons, et un univers poétique, qui me touchent au cœur.
AE: Vous écrivez, en postface, que l'assassinat de John Lennon est le premier souvenir marquant de votre existence. Vous aviez six ans alors. Connaissiez-vous déjà ses productions ou y êtes-vous venu par cette voie ?
David Foenkinos: Non, j’ai découvert sa musique plus tard. Quand je me suis mis à jouer de la musique. Mais en écrivant le livre, je me suis souvenu que son assassinat m’avait vraiment marqué. Je me souviens des images de milliers de gens pleurant à Central Park. Lennon est une obsession chez moi. J’en parle dans tous mes romans, quasiment. Et j’ai toujours été fasciné par sa relation avec Yoko. Je voulais vraiment me plonger dans cette histoire.
AE: Et pour conclure, Les succès des Beatles, ce sont des "madeleines musicales" pour vous?
David Foenkinos: Oui bien sûr. Et en même temps, c’est toujours le présent. C’est fou de voir à quel point cela ne bouge pas. Les Beatles ne sont toujours pas dans le passé.
Vous souhaitez en savoir davantage?
Je vous comprends.
Je vous invite à retrouver David Foenkinos, le dimanche 5 décembre, dans Nostalgie Pop Culture (16 – 17.00): l'entretien sera mené par Brice Depasse et évoquera, bien sûr, le trentième anniversaire de l'assassinat de John Lennon et Dans Livre de Bord (Liberty TV), aux côtés de Nicky et Brice Depasse : première diffusion, le mardi 7 décembre à 18.05.
06:09 Publié dans Billet de faveur, Les chroniques d'Apolline Elter | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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20 octobre 2010
Les lunettes de John Lennon

" Derrière le verre, le monde change. Comment est-il réellement? Est-il doux et léger comme à travers l'oeil du myope ou dur et tranchant comme le prétendent ses lunettes? Le monde a-t-il la fadeur des yeux de Julius ou la chaleur crémeuse des lunettes de John?"
La réponse git dans une boîte de chicorée Pacha. Celle que possède Julius Etambar, poireau notoire, (anti-)héros, diantrement attachant, du nouveau roman d'Armel Job.
Gage de l'amour que lui porte son père - et... du remboursement d'une dette - les lunettes du célèbre Beatle changeront la vie de Julius, la teneur de ses sentiments . Voyageant de mains en mains, si ce n'est nez, la précieuse artillerie optique illuminera le destin de ses détenteurs: Renata, sa soeur "pas comme les autres", Charlotte qu'il aime, laquelle aime Jean-François Loiseau qui, de mauvaise augure, est pris dans l'embrouille d'une sordide affaire de vin frelaté. Les situations, les quiproquos se suivent et s'enchaînent avec brio sous la plume d'un Armel Job en grande forme.
Les lunettes de John Lennon, il suffit de les nettoyer avec "un papier spécial, imbibé d'alcool, du Job, le meilleur" Et vous aurez ainsi la clef de ce petit bijou d'écriture: alerte, loufoque, cocasse, attachant, vif, désopilant...Des lunettes que je vous invite à chausser à la suite ...de John et dans la clandestinité de vos ados..à qui ce roman -croyais-je, au nom d'un clivage primaire - est destiné.
Apolline Elter
Les lunettes de John Lennon, Armel Job, Ed. Mijade, octobre 2010, 286 pp, 9 €
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AE: Armel Job, un des secrets - je crois - de votre écriture, c'est cette tendresse amusée avec laquelle vous considérez vos personnages, leurs petites grandeurs d'âme et lâchetés à la fois. Ne nous le cachez pas: vous avez dû avoir un plaisir fou à écrire ce livre, rire vous-même des quiproquos où vous vous êtes laissé entraîner?
Armel Job: Un roman est une entreprise de décapage. Il faut gratter la surface. J’essaie simplement de dérocher mes personnages, les faibles (ceux que j’appelle les poireaux, ceux qui restent à la marge pour toutes sortes de raisons) comme les forts (ceux qu’on admire, ceux qui semblent toujours réussir). Quand on reste en surface, on a vite fait de juger, cataloguer, classer. Avec le roman, cela devient nettement plus compliqué. Sous l’épiderme des gens, celui des poireaux comme celui des forts, on découvre qu’il y a un autre tissu, auquel je donnerais volontiers le nom de tissu de contradictions.
AE: L'action du roman se situe dans le milieu des années '80. Julius retrouve sur sa route un ancien condisciple, responsable indirect de son renvoi d'un collège jésuite. Vouliez-vous rapprocher l'histoire de la date d'assassinat du chanteur ou la situer quelque peu hors du temps à la mode d'un "Toto le héros"?
Armel Job: C’est très risqué d’écrire un roman sur aujourd’hui. Rien ne se démode plus vite qu’aujourd’hui. En revanche, le passé ne saurait se démoder. Je joue la sécurité. Je place les événements à distance en laissant tomber tout ce qui n’a été que l’affaire d’un moment.
AE: Ces lunettes, toutes rondes, c'est une façon d'arrondir les angles, de nous convier à observer les savoureuses imperfections de vos héros par le prisme d'une sympathie goguenarde?
Armel Job: Lennon portait des lunettes psychédéliques qui teintaient le monde. Le roman, ce sont les lunettes de l’auteur. C’est comme ça qu’il voit le monde. Vous chaussez les lunettes de l’auteur. Au début, ce que vous voyez peut paraître bizarre. Mais, c’est connu, l’œil s’adapte aux verres. Pour finir, vous avez deux mondes, le vôtre, l’ancien, l’habituel, et puis le nouveau. Deux c’est mieux qu’un.
AE: Les lunettes de John Lennon, c'est avant tout une histoire d'amitié?
Armel Job: C’est notamment une histoire d’amitié. L’amitié est un des plus vieux ressorts de la littérature. Elle est déjà au cœur de l’épopée de Gilgamesh, 2500 ans avant notre ère. L’homme, particulièrement quand il est faible ou ridicule aux yeux des femmes, n’a d’autre baume que celui de l’amitié. Voyez Don Quichotte et Sancho. S’il y a moins d’amis dans la littérature d’aujourd’hui, c’est parce que tous les hommes sont devenus beaux et intelligents. Ils n’ont plus besoin de cela.
06:35 Publié dans Billet de faveur | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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29 septembre 2010
Le cri des pierres
" Je m'appelle Leïla Khaled. Je viens de là où, un jour, demain, le cri des pierres remplacera les lamentations des hommes."

Avec pour thème central le conflit israélo-palestinien, la suite - attendue - du Souffle du jasmin (cfr Billet de faveur en vitrine du blog) démêle l'écheveau des événements qui secouent le Moyen Orient, de décembre 1956 à novembre 1995 ( Guerres des Six jours, de Kippour, du Liban, .. avènements de l'Ayatollah Khomeiny, de Saddam Hussein,..). Une gigantesque partie d'échecs se joue qui mènera à la chute des tours du World Trade Center (New York), le 11 septembre 2001. Une partie complexe dont Gilbert Sinoué nous dévoile les séquences avec précision et brio.
Empruntant la forme du roman pour habiller les événements historiques de personnages de chair, aux caractères bien trempés: Hicham, Chahida, Jean-François Levent, Dounia,Joumana, Avram, ...l'auteur peint, avec la magie du langage oriental, des fresques saisissantes de limpidité - il restitue la simultanéité des événements à travers différents pays du Moyen Orient - de cruauté, souffrance, tendresse et , à l'occasion, d'humour.
"Ce Khomeyni est un détraqué! Un malade mental, fulmina Saddam Hussein. Après le succès remporté par cette caricature de référendum sur l'instauration d'un régime islamiste, voilà qu'il appelle les Irakiens à me renverser! Mais de quelle étable est donc sorti cet âne, cet attardé, cet ignare!"
Et toujours ces sentences, en tête de chapitre, qui ouvrent la voie aux propos qui font suite, quand ce n'est à la compréhension plénière de l'ouvrage.
"Le piège de la haine, c'est qu'elle nous enlace trop étroitement à l'adversaire" (Milan Kundera)
Une lecture utile - précieuse pour la compréhension de sensibilités nourries à la nitroglycérine - et... passionnante.
Apolline Elter
Le cri des pierres (Inch Allah 2/2), Gilbert Sinoué, roman, Flammarion, septembre 2010, 380 pp, 21 €
AE: Merci, Gilbert Sinoué pour ce retour sur notre blog. Il nous permet de prolonger, des questions qui nous tiennent à coeur, la lecture de ce second volet d'Inch Allah.
Le titre, d'abord. Si le Souffle du jasmin laissait espérer quelque allègement dans le destin de la poudrière moyen orientale, le Cri des pierres jette un fameux pavé en direction d'Israël. Sa force suggestive est sidérante, bouleversante aussi. Ne craignez-vous pas la réaction des Israéliens à la lecture de votre ouvrage?
Gilbert Sinoué : Au risque de vous surprendre, il ne me semble pas avoir « jeté un fameux pavé en direction d'Israël ». Je me suis efforcé au contraire de faire preuve d’objectivité pour ne pas — surtout pas — que cet ouvrage ressemble à un pamphlet qui irait dans un sens ou dans l’autre. Néanmoins, je reconnais que votre remarque rejoint d’autres observations de lecteurs qui, déjà, lors du tome I, sont parvenus à la même conclusion. La seule explication que je trouve est dans l’énonciation des faits. De les citer, ou de les rappeler amène nécessairement à en déduire que je « jette un pavé » lorsque l’on prend tout à coup conscience de certaines d’injustices flagrantes dont les Palestiniens furent et sont victimes. Il faut avoir en mémoire que nombre d’Occidentaux — et ce n’est pas leur faire injure — ignorent l’Histoire de cette région du monde qui, pourtant, se rappelle à nous tous les jours. Dès lors qu’on leur transmet l’information, ils sont interloqués, étonnés, et souvent choqués de découvrir une situation qu’ils n’imaginaient pas. Ils pointent alors du doigt le « fort », en l’occurrence Israël, et éprouvent de la compassion pour le faible — les Palestiniens —. C’est donc cette réaction logique et humaniste qui peut donner à penser que j’ai voulu stigmatiser le camp du puissant.
AE : La complexité des situations décrites, leur enchevêtrement, les susceptibilités en présence… cela a dû vous demander un travail colossal de démêler cet écheveau pour nous le présenter avec une telle clarté ?
Gilbert Sinoué : Ces deux volumes, vous l’imaginez bien, ne sont pas nés en quelques mois. Voilà environ une dizaine d’années que je rumine ce projet et que je rassemble ma documentation. Une véritable plongée dans le labyrinthe oriental ! La difficulté, la très grande difficulté, a consisté en effet ensuite à restituer le puzzle de manière « compréhensive », non didactique, précisément pour que le lecteur s’y retrouve.
AE : Un terroriste, c'est un résistant qui appartient au mauvais camp ?
Gilbert Sinoué: N’oublions jamais qu’un terroriste c’est avant tout un homme qui tue des innocents. Aucun rêve, jamais, ne justifie ce type d’action. Cependant l’Histoire nous a démontré que, selon le camp auquel on appartient, on est soit terroriste, soit résistant. L’exemple de Menahem Begin — entre autres — illustre parfaitement ce paradoxe. Voilà un homme qui a massacré des dizaines de personnes, qui a posé des bombes, et dont la tête fut mise à prix par les autorités britanniques et qui a accédé un jour au poste de premier ministre d’Israël. Arafat lui aussi a toujours été vu comme un chef terroriste, et le monde entier a pu le voir serrer la main d’Yitzhak Rabin sur les marches de la Maison Blanche. Et ces deux hommes ont reçu le prix Nobel de la Paix. Oui. On est toujours le terroriste de quelqu’un à la différence que ce jugement varie selon qu’on est vainqueur ou vaincu.
AE : Si vous deviez inventer une fin idéale à votre ouvrage, consisterait-elle en l'avènement du panarabisme, d'une République arabe unie ? Le conflit israélo-palestinien en est-il le seul frein ?
Gilbert Sinoué: Le panarabisme est un leurre, car il n’existe pas de nations arabes. Seulement des tribus. Le monde arabe n’a hélas jamais quitté l’état tribal. Mon jugement peut paraître sévère, mais il suffit de constater les déchirements auxquels se sont livrées ces régions depuis qu’elles ont accédé au statut de nations. Il existe tout autant de divergences au sein même du monde musulman. Nasser a bien tenté de réaliser d’unifier le monde arabe. Il a échoué. Le conflit israélo-palestinien n’est en rien la raison de cet échec. Pour ce qui est de sa résolution… Je suis, hélas, pessimiste. L’affaire est du domaine de la psychiatrie. Nous avons d’un côté des hystériques (les Arabes) et de l’autre des paranoïaques (les Israéliens). Pourtant, il suffirait de deux hommes pour que la paix aboutisse ce soir, demain. Encore faudrait-il que ces deux hommes providentiels soient disposés à faire le sacrifice de leur vie.
AE : Pour conclure sur une note légère et inaugurer notre nouveau concept- déposé - "Sonate de Vinteuil", pouvez-vous évoquer une musique constitutive ? Une musique qui a marqué un moment de votre vie, de votre personnalité ?
Gilbert Sinoué : Je pense que l’adagio du concerto d’Aranjuez (pour guitare et orchestre) reste pour moi l’une des œuvres musicales qui continue de me toucher le plus.
07:04 Publié dans Billet de faveur | Commentaires (0) | Envoyer cette note |
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