06 juillet 2010

Soleil fané

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 La guerre est finie mais la paix est ratée (...)

Un fait est avéré: sitôt achevé la lecture du Journaliste français (chronique: cliquer sur la couverture du livre en vitrine du blog) vous succombez à l'immédiate et irrémédiable envie d'en poursuivre l'histoire.

Avec Soleil fané, Tuyêt-Nga Nguyên nous offre le second volet du récit de ses origines.

Lundi 30 avril 1975: la narratrice assiste, avec quelques-uns de ses compatriotes réfugiés aux Etats-Unis, à la transmission télévisée de la chute de Saigon:

"Climat apocalyptique, spectacle hallucinant, scènes de fin de monde, etc.., aucun mot n'était trop fort dans la bouche des experts conviés sur le plateau pour décrire le chaos qui présidait à la fin de la guerre du Viêt-Nam, ..."

 L'espoir engendré par la paix va vite déchanter qui verra le Nord communiste et victorieux imposer une dictature assortie de sévices et camps de rééducation aux vaincus du Sud-Viêt-Nam.

"Mon programme inscrit en lettres d'or dans le ciel est effacé, mon avenir est devenu une page blanche, si blanche qu'elle me fait mal aux yeux."

Une priorité impose son urgence: faire venir aux Etats-Unis, Kiêu, la mère de Tuyêt, tandis que les boat-people entament leur exode et constituent peu à peu des communautés issues de leur diaspora. Aidée d'oncle Quang, de Lan, sa fille qui les héberge, Tuyêt y emploiera toute l'année de ses 22 ans.

A travers cette quête, c'est un magnifique message de vénération filiale qui s'exprime doublé d'une interrogation sur la possibilité de s'affranchir, sans les renier, de ses racines et de la contrainte des liens familiaux.

" Mais il n'y a pas que les années perdues qui nous séparent: alors que tu baignes toujours dans la culture de l'Asie confucéenne (...) j'ai dû très tôt la partager avec une autre où ce je a toute sa place, et je crains que cela ne soit une source de tension entre nous parce que, sans renier la culture innée, j'apprécie également la culture acquise, parce que, quoi que je fasse, toutes les deux font partie de moi, et qu'il en sera toujours ainsi."

Un récit rendu d'autant plus poignant par la plume sublime de l'auteur, qui allie la force du vécu, des images et le sens inné de la formule à une ingénuité savamment orchestrée, un humour si bien dosé.

Un second volet qui ouvre sa fenêtre sur l'avenir.

Une lecture vraie et forte.

Hautement recommandée.

Apolline Elter

Soleil fané, Tuyêt-Nga Nguyên, roman, éd. Luc Pire/ Le Grand miroir, novembre 2009, 220 pp, 18 €

 tyana en mauve

Billet de faveur

 

AE Soleil fané, titre de ce second roman est aussi le titre d'un chant vietnamien, chant que vous partagez avec votre ami Luân. C'est en fait, un message  d'espoir, comme son titre ne l'indique pas... ?

 Tuyêt-Nga Nguyên :

La fin de la guerre, sur la victoire du Nord ou du Sud, pouvait faire briller sur le VN un soleil radieux. Apres tant d'années de souffrances, son peuple méritait le repos des corps, l'apaisement des esprits. Tel ne fut pas le cas. Et c'est là mon regret, mon chagrin, partagés par ceux qui pleuraient un soleil fané sur des illusions mortes. Mais vous avez raison, ce livre contient sa part d'espoir, symbolisé par  l'évasion de Kieû,  l'anti-communiste,  avec l'aide de Manh, guerrier vainqueur mais révolutionnaire déçu. Finalement, l'espoir nait du désespoir. Il le faut. En cela, vivre n'est pas un acte anodin, comme dit Manh. Il ne s'agit cependant pas de faire des choses extraordinaires. Il est facile d'être un héros.  C'est être un être humain qui est difficile.

 AE : Ce fameux « journaliste français » qui apparaît comme un leitmotiv régulier a-t-il vraiment existé, symbolise-t-il votre « plan de vie » - comme vous, il affirme qu'il ne veut pas être un simple passant dans la vie - ou les deux à la fois ?

Tuyêt-Nga Nguyên :

Ah, l'homme aux yeux bleus dont toutes mes copines sont tombées amoureuses, et elles ont bien raison ! Oui, il a vraiment existé. Héros envoyé du ciel pour sauver une enfant perdue, il était le père absent, un phare de mon enfance confinée chez les bonnes sœurs. En refusant de n'être qu'un passant dans la vie, « pissant son sang dans ce coin perdu de ce pays maudit plonge dans cette putain de guerre » pour pouvoir raconter les âmes au lieu de s'amuser ailleurs, non exempt de peur cependant, Il est l'humain qu'il est si difficile d'être et, par là, mon modèle. Il fait partie des rencontres d'une vie. Il est la vie. Il reviendra encore. Là, je viens de vous livrer un « scoop » !

 AE : Votre maman vit aux Etats-Unis, où vous êtes d'ailleurs en séjour pour l'instant. Votre communauté qui vit là-bas a-t-elle connaissance de vos livres ? Songez-vous à les faire traduire ?

 Tuyêt-Nga Nguyên :

Le VN actuel, avec son « capitalisme rouge », me donne le cafard. J'y suis retournée seulement quatre fois depuis 1975, et la seule façon pour moi de retrouver un peu du parfum de la terre où je suis née est d'aller aux EU, où vivent plus d'un million de VN, concentrés en Californie. Vous devriez voir le quartier Little Saigon, ses restaurants, ses grand-mères déambulant sous le soleil, le chapeau conique sur la tête. J'y vais aussi pour voir ma mère, bien sûr, et me documenter pour mes livres auprès des anciens boat people. Il y a là des destins extraordinaires. Comme j'écris en français, mes livres n'y sont pas connus, d'autant qu'il s'en publie pas mal aujourd'hui sur l'histoire récente du VN, en anglais et en vietnamien. Quant aux traductions, un jour, peut-être, si cela doit être. Pour l'instant, j'écris, raconte.

 AE. Et pour conclure, selon le rite de nos billets de faveur, pouvez-vous nous évoquer votre « madeleine de Proust » ?

 Tuyêt-Nga Nguyên :

J'en ai deux. D'abord, le son de la flute. La flute est un instrument de musique traditionnel au VN. Quand je l'entends, je vois des rizières, des buffles d'eau et des enfants juchés sur leur dos, des pagodes, des montagnes. Je vois mon pays, dans sa douceur, sa gentillesse. Ensuite, le bruit des hélicoptères. J'en ai tellement entendu le 30 avril 1975, via la télé qui retransmettait la chute de Saigon. Il évoquera à jamais pour moi le désespoir, la fuite, le chaos. Et en cela, il m'évoque aussi mon pays, dans sa violence, dans son chagrin, cette fois. Le son de la flute m'apaise. Le bruit des hélicos me jette devant mon ordi pour écrire. Sucrées ou amères, j'ignore si ce sont de vraies « madeleines de Proust ». Ce sont celles de ma vie.

 

 

06:15 Publié dans Billet de faveur | Commentaires (2) |  Facebook |

Commentaires

Coupable !
Ce mois de mars 1973, l’avenue Paul Héger à Bruxelles résonnait de cris de bataille : c’était le 17e parallèle. De chaque côté les Viet Cong et Viet Min s’invectivaient, et le soleil se fanait ! La police prête à en découdre, le goût de mai 98 sous la moustache. Etudiante, je vaquais paisiblement à mon mémoire ou donnais des rendez-vous à la Bastoche ! Joyeuse jeune Belgique, on riait. C’et fini, fané ce temps, fané le soleil. On n’y pouvait mais … Mais si on avait regardé, écouté, on aurait compris l’immense détresse des gens et du soleil ! Coupable de péché d’indifférence alors que cela se passait sur notre propre campus de L’Université Libre de Bruxelles! « … Encore des manifestations de gauchistes… ! »


Retour sur image avec ce livre autobiographique extraordinaire de Tuyêt alors étudiante en sciences politiques. Nous nous sommes peut-être croisées à L’unishop ou à la bibliothèque. Et puis soudain le 30 avril 1975 : « Sur l'écran, la chute de Saigon, le triomphe de Hanoi, la mort de notre pays. » Et son oncle Quang exilé auprès de sa fille en Floride se lamente : « Il n'y a pas que la guerre qui tue, ma chérie, certaines paix tuent aussi, en silence. » Tuyêt décrit sobrement son pays qui s’écroule, les médias qui mentent, les accords en trompe l’âme. Elle ne prend pas parti, mais la phrase lapidaire de la conclusion de son mémoire n’arrêtera pas de résonner, comme un gong inextinguible dans toutes nos fibres : « Quelles sont les perspectives pour le Viêt-Nam aujourd'hui je les laisse à l'appréciation du jury. Pour ma part, je constate qu'avec la victoire du Nord, ce pays ne connaît plus la guerre. Il connaît les camps de concentration. Merci de votre attention."

A côté de cela, un mémoire de philo-germanique a le goût futile de la poussière. A côté de cela notre petite Belgique est un tableau de mièvreries. Et me viennent à l’esprit les paroles de Victor Hugo : Seigneur! Préservez-moi, préservez ceux que j'aime/ Frères, parents, amis et mes ennemis même/ Dans le mal triomphants,/ De jamais voir, Seigneur! l'été sans fleurs vermeilles,/La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles,/La maison sans enfants! (Les Feuilles d'automne (1831) Victor Hugo )
A côté de cela on découvre des pages simples d’Histoire compliquée, une réflexion émouvante sur le pays et la famille, le vécu du courage, l’humilité et la dignité. La beauté d’un « au-dai » qui s’accommode de frites de la place Jourdan. Saisissant !

On n’aura plus jamais le même regard sur cette communauté qui vit dans notre endo-phérie! Lisez ce livre ou plutôt ne le lisez pas, découvrez le style léger et l’émotion de chaque page qui foule l’humanité avec dignité et vitalité.

Écrit par : deashelle | 16 février 2011

Quel enthousiasme! Merci d'avoir pris le temps de rédiger une si belle analyse du livre. Je la transmets à l'auteur.

Bien cordialement,

Apolline

Écrit par : Apolline Elter | 17 février 2011

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